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Le devenir de l’enseignement supérieur à l’ère des IA génératives
Les voyants sont au rouge
Par Thérèse Lafleur, rédactrice

En janvier 2026, le Collège Ahuntsic et le Pôle interordres de Montréal (PIM) ont rassemblé les communautés pédagogiques des cégeps et des universités pour une réflexion commune. Sous le thème Le déploiement des technologies en enseignement supérieur : entre révolution et dystopie, l’événement a attiré plus de 500 personnes. L’importance cruciale de se positionner sur l’IA et d’encadrer son utilisation est ressortie des discussions. Le devenir de l’enseignement supérieur à l’ère des intelligences artificielles génératives est en jeu.
« Dans la réalisation de notre mission éducative, les défis de l’IA sont nombreux. J’ai évoqué l’évaluation des apprentissages, mais de l’enseignement à l’administratif, en passant par les programmes et les rapports humains, les impacts, que ce soient des opportunités ou des enjeux liés aux technologies et à l’IA en particulier, sont partout. Nous devons questionner les fondements mêmes de ces technologies et soulever les nombreuses questions éthiques, environnementales et sociales liées à leur déploiement massif. », a soutenu d’entrée de jeu Charles Dufy, directeur des études au Collège Ahuntsic.
En clôture du colloque, le Collège Ahuntsic a dévoilé son énoncé de principes sur l’IA. Il est l’un des premiers établissements du réseau collégial à le faire.

La conférence d’ouverture portait sur les Usages et perceptions de l’IA générative des personnes étudiantes et enseignantes : que faire des données de sondage et d’enquête ? Edith Gruslin, professeure-chercheuse, Département de biologie et biotechnologies au Collège Ahuntsic; Andréane Sabourin-Laflamme et Frédérick Bruneault, professeurs de philosophie au Collège André-Laurendeau; Bruno Poellhuber, professeur titulaire à la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université de Montréal ont présenté les faits saillants des données agrégées des sondages.
Dans un premier temps, la professeure-chercheuse Édith Gruslin a rappelé que la démocratisation de l’IA date de 2022, à l’arrivée de ChatGPT. « Depuis, nous avons eu l’occasion de beaucoup en parler, notamment des enjeux éthiques. Nous avons aussi pensé aux différents volets de l’enseignement et de l’évaluation. Un des défis auxquels nous faisons face, c’est celui de progresser ensemble, de manière responsable, étape par étape, en alignant la pédagogie, mais aussi la gouvernance, puis la mission institutionnelle. »
Experts en éthique de l’IA, les professeurs-chercheurs Andréanne Sabourin-Laflamme et Frédérick Bruneault ont ensuite abordé les faits saillants d’un sondage qu’ils ont coordonné dans huit cégeps et trois universités de Montréal. Initié par le PIM et l’OBVIA — observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique, ce sondage a été effectué par chaque établissement entre le 31 mars et le 1er mai 2025. Les 4 494 réponses, provenant de 3 714 étudiants et de 780 professeurs, offrent une vision d’ensemble de la situation et des transformations en cours. De ces répondants, 2 026 étudiants proviennent du collégial et 1 618 des universités.

Les résultats montrent qu’au collégial, 53 % des étudiants y ont recours alors que 47 % ne l’utilisent pas. Des différences sont notables entre les domaines d’études. Par exemple l’usage de l’IA est beaucoup plus élevé en génie ou en administration. Quant aux raisons d’utiliser l’IA générative, le sondage révèle que c’est pour comprendre des sujets résumés ou générer des idées. En opposition, seuls 6 % ont répondu que c’était pour générer des textes entiers.
En ce qui a trait au personnel enseignant, madame Sabourin-Laflamme expliquait que l’utilisation de l’IA générative est assez similaire. Si plus de 50 % des étudiants disent l’utiliser, 48 % des professeurs aussi. « Comme cette donnée est particulièrement intéressante, nous avons mis en opposition la perspective des professeurs qui appartiennent à la formation générale et à la formation spécifique. »

« Peu importe la perception que nous pouvons avoir de l’IA générative, nous pouvons dire que les voyants sont au rouge. Il y a une préoccupation réelle et généralisée des professeurs par rapport à ces risques pour l’apprentissage. » soulignait madame Sabourin-Laflamme.
Directeur académique du Centre pédagogique universitaire de l’Université de Montréal, le professeur Bruno Poellhuber a pris le relai en présentant les éléments complémentaires amenés par un deuxième sondage. C’est à l’initiative de Christine Marquis du Cégep de Saint-Jérôme et chercheuse au laboratoire LAVIA, que ce sondage a été mené dans trois établissements d’enseignement postsecondaire.
Par rapport au sentiment d’efficacité personnelle en lien à l’IA générative, en 2023, le sentiment d’efficacité personnelle était légèrement plus élevé pour les professeurs que pour les étudiants. En 2025, la tendance s’inverse et c’est statistiquement significatif. « Nous parlons depuis les années 2020 de littératie de l’IA. C’est une nouvelle littératie après la littératie, la littératie des compétences informationnelles, la littératie numérique. » a expliqué le professeur Poellhuber.
Cette équipe de recherche s’est penchée tout particulièrement sur les aspects éthiques et techniques de l’IA. « Là où nous nous distinguons des autres cadres de littératie, c’est que nous considérons que ces dimensions relèvent tout autant du domaine affectif que du domaine cognitif. Le premier élément est lié au fait d’être sensibilisé et de reconnaître, par exemple, les enjeux soulevés par l’usage de l’IA. Ensuite, nous commençons à valoriser l’IA, à l’implanter dans nos comportements et nous finissons par l’adopter. Nous avons donc un système de valeur où nous nous comportons de manière éthique. C’est là qu’arrive le défi. Enseigner des choses cognitives va assez bien. Enseigner des valeurs et enseigner des choses sur le plan éthique n’est pas facile. » constatait monsieur Poellhuber.

Le tsunami que représente l’IA bouleverse l’ordre établi. Au terme de la rencontre, ressortait le besoin, sinon l’urgence, d’en encadrer l’usage dans les institutions d’enseignement supérieur.
Une recommandation qui avait aussi émergé des réflexions lors de la journée organisée par le Pôle et l’Université de Montréal en mai 2023. Un an plus tard, le Conseil supérieur de l’éducation exprimait la même idée. Ce à quoi le ministère de l’Enseignement supérieur (MES) a d’ailleurs donné suite dans deux publications, parues pour la rentrée 2025-2026, issues des travaux de l’Instance de concertation nationale sur l’IA en enseignement supérieur.
À la clôture du colloque, les membres du Comité des applications pédagogiques en technologies de l’information et des communications, le CAPTIC, ont présenté le tout nouvel Énoncé de principes sur l’intelligence artificielle en contexte pédagogique au Collège Ahuntsic. Fruit d’une réflexion collective, cet énoncé veut offrir les principes clés pour l’usage responsable de l’IA en enseignement et en apprentissage.

Sans conteste, l’IA suscite des transformations majeures des pratiques d’enseignement et d’apprentissage. Les principaux défis à relever sont d’adapter les méthodes d’évaluation, les enjeux liés à l’intégrité académique, la dépendance technologique et l’importance cruciale de former autant le personnel enseignant que les étudiants aux usages éthiques et efficaces de l’IA.


