Articles

Intelligence artificielle

Les compétences à l’ère de l’IA

Selon l’Institut de la statistique du Québec, environ 59 % de la main-d’œuvre occupe un emploi hautement exposé à l’IA. L’arrivée massive de l’IA en 2026 redéfinit les compétences qu’il faut acquérir à l’enseignement collégial. Quelles sont les compétences nécessaires pour faire face à ces nouveaux enjeux ? Le Portail a posé la question à Andréane Sabourin Laflamme, professeure au Cégep André-Laurendeau, chercheuse au LEN.IA (Laboratoire d’éthique du numérique et de l’IA) et membre du comité scientifique de l’Obvia (Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique), où elle représente le réseau collégial.

Par Alain Lallier, Portail du réseau collégial

Image générée à l'aide de Chat GPT

Remettre en question les compétences que l’on veut développer

« C’est majeur ce que vit le milieu de l’enseignement supérieur, affirme d’entrée de jeu la chercheuse. Bien sûr, d’autres milieux sont aussi ébranlés. Mais dans l’enseignement supérieur, on parle souvent de "tsunami" ou de "raz-de-marée". Et cela appelle vraiment à une réflexion en profondeur. Que doit-on enseigner dans un monde où l’IA est largement disponible, où les travailleurs l’utilisent couramment ? Quelles compétences les étudiants vont-ils chercher à obtenir avec l’enseignement supérieur qu’ils ne puissent pas acquérir eux-mêmes avec l’IA ? C’est vraiment tout le sens et l’attrait de l’enseignement supérieur qui est remis en question. Je pense que nous n’avons pas le choix d’entamer une réflexion sur ce sujet, alors que nous commençons à peine à prendre la mesure de l’impact de l’IA. Il y a une rupture avec le passé; on ne pourra pas revenir en arrière. Peu importe le sentiment d’attrait ou de répulsion face à l’IA, nous devons remettre en question les compétences que l’on veut développer. »

Andréane Sabourin Laflamme, professeure au Cégep André-Laurendeau

La dissertation est-elle morte ?

En philosophie, en littérature, en sciences humaines, c’est l’écriture qui est principalement le vecteur de l’évaluation et de l’expression de la compétence. Dès 2022, Stephen Marche écrivait The College Essay Is Dead. La dissertation au collège, c’est mort selon lui. Mais est-ce vraiment le cas ?

Andréane pense que non : « Si on arrête de donner des travaux écrits aux étudiants, on ne pourra pas mesurer réellement leur capacité à s’exprimer clairement et à argumenter. En philosophie, on pourrait croire que l’IA est capable de faire une dissertation. Je l’ai d’ailleurs expérimentée quand les modèles sont sortis. Avec les bonnes requêtes, on obtient un bon résultat et, avec quelques corrections, on atteint même l’excellence, un niveau supérieur à ce que l’on peut attendre d’un étudiant au cégep. »

Est-ce que la compétence de rédiger une dissertation est encore pertinente ? « Si on répond "non" parce que l’IA peut le faire, je pense que c’est très dangereux. Ce n’est pas parce que l’on peut déléguer à l’IA une tâche qu’il n’est pas important de développer soi-même les compétences nécessaires pour l’accomplir. D’ailleurs, confier à l’IA le développement de l’esprit critique, c’est complètement absurde. Mais que faire si l’on veut continuer de mesurer le développement de la compétence en rédigeant du texte ? Est-ce que l’on peut toujours prendre le risque de laisser les étudiants rédiger leurs dissertations à la maison sans pouvoir vérifier qui sont les véritables auteurs ? Plusieurs approches en pédagogie mettent plus l’accent sur le processus que sur le résultat. Dans ce contexte, est-ce que la dissertation est le meilleur vecteur ? Faut-il privilégier des évaluations fractionnées pour évaluer le cheminement de la personne ? Ce qui va à l’encontre de l’approche par compétence… »

Des enjeux différents selon les disciplines

Selon Andréane Sabourin Laflamme : « Les enjeux sont tellement différents d’une discipline à une autre qu’il va falloir entreprendre des réflexions avec des experts dans tous les domaines. Qu’est-ce que l’on veut enseigner ? Quelles compétences faut-il développer ? Les compétences poursuivies dans le plan-cadre sont-elles toujours pertinentes ? En ce moment, est-ce encore possible de faire faire des travaux à la maison ? Est-ce probable qu’une partie ou la totalité des travaux soit faite par une machine ? Est-ce que l’on veut ramener toutes les évaluations en classe ? Beaucoup de départements le font et retournent même au papier-crayon. Avec tous les moyens technologiques à notre disposition, on revient au papier-crayon! »

S’assurer que les étudiants maîtrisent l’écriture

Même avec la présence de l’IA, Andréane pense que le réseau collégial doit s’assurer que les étudiants maîtrisent minimalement l’écriture. « Dans un monde utopique, imaginons que les étudiants font tous leurs travaux avec l’IA. Cette dépendance-là est déjà installée chez les professionnels. Nous, au cégep, avons un rôle de formation initiale pour nous assurer que les étudiants sont en mesure de produire une argumentation personnelle. »

Développer la compétence en littératie de l’IA

Bien avant l’arrivée de l’IA générative, le Cégep André-Laurendeau a senti le besoin de s’intéresser aux enjeux éthiques du numérique et de l’intelligence artificielle. « Il m’apparaît impensable que les étudiants ne soient pas formés sur le sujet. Au secondaire, il semble que le cours d’éthique et de culture québécoise enseigne les comportements responsables par rapport à la technologie. Est-ce suffisant ? Probablement pas. Au cégep, où peut-on intégrer cette formation ? Ce ne sont pas tous les professeurs qui sont en mesure de donner ces formations.

« Dans certains cours, la compétence d’utiliser l’IA est devenue incontournable. En informatique, par exemple, il faut savoir coder et utiliser l’IA. C’est ce qui est attendu sur le marché du travail. Toutes les disciplines entourant la bureautique et les techniques administratives sont aussi interpellées. Dans ce contexte, les professeurs vont-ils permettre d’utiliser l’IA dans certaines évaluations et l’interdire dans d’autres ? Quel casse-tête pour les étudiants! »

L’ère du post-plagiat ?

Certains articles spécialisés parlent de l’ère du post-plagiat tellement l’écriture hybride est généralisée. « Je pense que c’est vrai. Dans ma vie professionnelle, c’est devenu un outil de travail important.  Mais nous ne connaissons pas encore l’impact de l’IA sur le développement des facultés cognitives. Il n’y a pas de consensus sur le sujet. Certaines recherches tendent à prouver qu’en utilisant l’IA on est en mesure d’apprendre mieux. Tout dépend de la manière dont on l’utilise. Si c’est pour faire du délestage cognitif, où l’on confie à l’IA une tâche que l’on n’apprend pas à faire soi-même. D’autres études montrent qu’en utilisant l’IA l’activité cérébrale était vraiment moindre. »

Voir : Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt in LLM-Supported Thinking (MIT Media Lab, 2025).

Les derniers sondages nous apprennent que l’utilisation de l’IA est généralisée chez les étudiants. L’utilisation la plus importante, c’est pour comprendre des concepts complexes. Un sondage de Radio-Canada révèle que 50 % des étudiants ont utilisé l’IA pour tricher.

Pertinence accrue d’un référentiel de compétences

Dans son mémoire présenté au Conseil supérieur de l’éducation et à la Commission de l’éthique en science et en technologie, la Fédération des cégeps recommande au MES de procéder à l’élaboration d’un référentiel de compétences en intelligence artificielle. Il s’agirait d’un continuum ou d’une bonification du référentiel des compétences numériques actuelles.

Dès février 2022, Andréane, en collaboration avec son collègue Frédérick Bruneault, publiait un référentiel de compétences intitulé Former à l’éthique de l’IA en enseignement supérieur. « Même si les chercheurs du centre n’avaient pas anticipé l’ampleur des enjeux éthiques à l’époque de la publication du référentiel, nous avions déjà bien identifié les enjeux des biais, les enjeux environnementaux, de protection de la vie privée, de transparence et d’autonomie. Ces biais existent toujours et ont même décuplé. Les enjeux environnementaux, par exemple, sont devenus majeurs. Ils exercent une pression extrêmement importante sur toutes les chaînes d’approvisionnement. Dès ce moment, nous avions ciblé que ces outils devaient faire partie d’une formation initiale. Une formation sur le fonctionnement technique, les limites, mais aussi sur les enjeux éthiques. »

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Quelques références pertinentes pour le milieu collégial :

1. Le Cadre de référence de la compétence numérique (Mise à jour 2025-2026)

2. Guide de l'intégration responsable de l'IA (MES)

 Intégration responsable de l'intelligence artificielle

3. Référentiel de compétence en éthique de l'IA (PIA)

Former à l'éthique de l'IA : Référentiel de compétence

4. Rapport conjoint du CSE et de la CEST:  Intelligence artificielle générative en enseignement supérieur : enjeux pédagogiques et éthiques

5. Artificial Intelligence Competency Framework (Référentiel de compétences en intelligence artificielle), élaboré par le Collège Dawson en collaboration avec l'Université Concordia.

6, Intégrer l'intelligence artificielle générative au collégial: un guide d'accompagnement. Fédération des cégeps; REPTIC (avril 2026).

7. Unesco : Référentiel de compétences en IA pour les apprenants (janvier 2026)

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Quelles sont les compétences qui devront être enseignées au collégial à heure de l’IA selon Chat GPT? Voir la réponse





Infolettre Le Collégial

Soyez informés de l'actualité dans le réseau collégial. L'infolettre est publiée mensuellement de septembre à mai.

Je m'inscris


Infolettre Le collégial