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L'IA et plagiat, l’ère du soupçon

À la rentrée du mois d’août, mes collègues professeurs parlaient de l’intelligence artificielle (IA), des moyens de la traquer. Je leur ai dit : « Nous sommes entrés dans l’ère du soupçon. »

Mathieu Belisle, collaboration spéciale, La Presse

Une distance nouvelle, que nous mesurons encore mal, s’est creusée entre nos étudiants et nous. Désormais, les rédactions qui nous paraissent trop parfaites, qui contiennent des passages brillants, ou juste trop bons, suscitent le doute.

Nous étions déjà habitués à identifier les plagiaires ; l’internet regorge de sites qui ont longtemps fourni des dissertations « clés en main » pour ceux qui voulaient prendre des raccourcis. Mais nous avions généralement les moyens de les repérer. L’IA, elle, est comme un voleur qui efface toutes les traces de son passage avant de quitter les lieux du méfait : impossible de l’identifier avec une certitude absolue – même si les outils de détection se raffinent. Ce qui nous force, comme professeurs, à questionner les étudiants sur leur démarche, à leur demander des preuves, à vérifier s’ils comprennent le sens des mots qu’ils emploient, à remettre le dossier à la direction, le cas échéant.

L’absence de certitude absolue : ce sont les mêmes mots qu’a employés, il y a une semaine, le codirecteur des Éditions du Boréal, Renaud Roussel, qui vient de vivre avec l’affaire Thélyson Orélien, en accéléré et sous le regard impatient des médias, ce que tous les professeurs vivent depuis trois ou quatre ans, du secondaire à l’université.

En arrivant d’abord à des conclusions insatisfaisantes, à une incertitude dont il fallait bien admettre l’existence – dans la mesure où la prétention de détenir une preuve pourrait être testée devant les tribunaux –, Roussel et son équipe ont choisi de ne pas trancher. Avant de conclure, il y a deux jours, suite à une analyse externe révélant « des traces de balises d’IA » dans certains documents fournis par l’auteur, que le roman ne pouvait plus être défendu ni réimprimé.

Cette affaire, dont on peut se demander si elle n’est pas appelée à connaître de nouveaux rebondissements, m’a plongé dans une infinie tristesse ; à propos de l’écriture, de l’art et de la littérature, auxquels j’ai consacré ma vie.

Un ami écrivain, qui enseigne comme moi, me disait il y a quelques jours : « Mathieu, l’IA a pourri ma vie de prof. Je suis devenu un policier, qui passe des textes dans les détecteurs, convoque des étudiants pour les questionner, monte des dossiers. J’avais hâte à ma retraite, pour me consacrer à temps plein à l’écriture. Sauf que maintenant, l’IA vient de pourrir ma vie d’écrivain. »

Au cours des dernières années, les professeurs ont perdu une partie de leurs illusions. Je suis un de ceux-là. Et si je travaille à retrouver une forme d’innocence, à renouer avec la magie du métier, c’est que je sais que j’ai encore en face de moi des jeunes qui veulent apprendre et se dépasser. Des jeunes eux-mêmes inquiets des bouleversements technologiques dont ils sont les premières victimes. Dans un monde d’artifices et de faux-semblants, le besoin de liens humains, de confiance et d’authenticité n’a pas disparu, il est peut-être même plus grand que jamais.

D’ailleurs, ceux qui haussent les épaules lorsqu’ils entendent parler de l’utilisation de l’IA dans l’écriture (« Et puis après ? L’important, c’est l’expérience de lecture ») font l’économie d’un problème qui finira par les rattraper. Quand, dans leur métier, on les remplacera par des robots ou des logiciels qui répondront à la commande mieux qu’eux-mêmes (et que leurs patrons répondront : « Et puis après ? L’important, c’est l’expérience client »), ils vivront le même désenchantement que nous. Ce n’est qu’une question de temps.

Comme d’autres écrivains, j’ai été tenté de soumettre mes écrits au détecteur. J’ai fait passer le test à des textes courts, avec Pangram, Compilatio et ZeroChatGPT, dont les résultats m’ont rassuré… avant que monte en moi une inquiétude plus grande encore, quand j’ai réalisé que je venais de céder une partie de mon pouvoir et de mon autonomie à la machine.

Une distance nouvelle, que nous mesurons encore mal, s’est creusée entre nos étudiants et nous. Désormais, les rédactions qui nous paraissent trop parfaites, qui contiennent des passages brillants, ou juste trop bons, suscitent le doute.

Publié le 23 octobre

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Nous étions déjà habitués à identifier les plagiaires ; l’internet regorge de sites qui ont longtemps fourni des dissertations « clés en main » pour ceux qui voulaient prendre des raccourcis. Mais nous avions généralement les moyens de les repérer. L’IA, elle, est comme un voleur qui efface toutes les traces de son passage avant de quitter les lieux du méfait : impossible de l’identifier avec une certitude absolue – même si les outils de détection se raffinent. Ce qui nous force, comme professeurs, à questionner les étudiants sur leur démarche, à leur demander des preuves, à vérifier s’ils comprennent le sens des mots qu’ils emploient, à remettre le dossier à la direction, le cas échéant.

L’absence de certitude absolue : ce sont les mêmes mots qu’a employés, il y a une semaine, le codirecteur des Éditions du Boréal, Renaud Roussel, qui vient de vivre avec l’affaire Thélyson Orélien, en accéléré et sous le regard impatient des médias, ce que tous les professeurs vivent depuis trois ou quatre ans, du secondaire à l’université.

En arrivant d’abord à des conclusions insatisfaisantes, à une incertitude dont il fallait bien admettre l’existence – dans la mesure où la prétention de détenir une preuve pourrait être testée devant les tribunaux –, Roussel et son équipe ont choisi de ne pas trancher. Avant de conclure, il y a deux jours, suite à une analyse externe révélant « des traces de balises d’IA » dans certains documents fournis par l’auteur, que le roman ne pouvait plus être défendu ni réimprimé.

Cette affaire, dont on peut se demander si elle n’est pas appelée à connaître de nouveaux rebondissements, m’a plongé dans une infinie tristesse ; à propos de l’écriture, de l’art et de la littérature, auxquels j’ai consacré ma vie.

Un ami écrivain, qui enseigne comme moi, me disait il y a quelques jours : « Mathieu, l’IA a pourri ma vie de prof. Je suis devenu un policier, qui passe des textes dans les détecteurs, convoque des étudiants pour les questionner, monte des dossiers. J’avais hâte à ma retraite, pour me consacrer à temps plein à l’écriture. Sauf que maintenant, l’IA vient de pourrir ma vie d’écrivain. »

Au cours des dernières années, les professeurs ont perdu une partie de leurs illusions. Je suis un de ceux-là. Et si je travaille à retrouver une forme d’innocence, à renouer avec la magie du métier, c’est que je sais que j’ai encore en face de moi des jeunes qui veulent apprendre et se dépasser. Des jeunes eux-mêmes inquiets des bouleversements technologiques dont ils sont les premières victimes. Dans un monde d’artifices et de faux-semblants, le besoin de liens humains, de confiance et d’authenticité n’a pas disparu, il est peut-être même plus grand que jamais.

D’ailleurs, ceux qui haussent les épaules lorsqu’ils entendent parler de l’utilisation de l’IA dans l’écriture (« Et puis après ? L’important, c’est l’expérience de lecture ») font l’économie d’un problème qui finira par les rattraper. Quand, dans leur métier, on les remplacera par des robots ou des logiciels qui répondront à la commande mieux qu’eux-mêmes (et que leurs patrons répondront : « Et puis après ? L’important, c’est l’expérience client »), ils vivront le même désenchantement que nous. Ce n’est qu’une question de temps.

Comme d’autres écrivains, j’ai été tenté de soumettre mes écrits au détecteur. J’ai fait passer le test à des textes courts, avec Pangram, Compilatio et ZeroChatGPT, dont les résultats m’ont rassuré… avant que monte en moi une inquiétude plus grande encore, quand j’ai réalisé que je venais de céder une partie de mon pouvoir et de mon autonomie à la machine.

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Publié le 23 octobre 2026