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« Séparés, mais égaux »

Une réflexion nécessaire sur les inégalités de chances dans le système d’éducation québécois

Dans un essai paru cet automne, Christophe Allaire-Sévigny contribue à une réflexion de fond sur « l’école à trois vitesses », ses causes et ses conséquences sur l’ensemble de la société. L’auteur et professeur de sociologie au Cégep de Sherbrooke nous convie à un retour aux idéaux fondateurs de l’école publique : la démocratisation du savoir et l’égalité des chances.

Par Élise Prioleau, rédactrice

L’école québécoise remplit-elle encore sa mission, celle d’éduquer, de qualifier et de socialiser l’ensemble des enfants québécois ? Dans son essai Séparés, mais égaux : enquête sur la ségrégation scolaire au Québec, Christophe Allaire Sévigny nous convie à un retour aux idéaux fondateurs du système d’éducation québécois. Il rappelle d’entrée de jeu les valeurs de justice sociale et d’équité qui forment le cœur des recommandations de la commission Parent, et qui ont servi de base à la création du ministère de l’Éducation dans les années 1960.

« L’objectif des réformateurs de l’époque était clair : faire de l’école un endroit où les élèves de toutes les origines sociales auraient droit à la meilleure éducation possible. Permettre ainsi l’enrichissement de tous, tant économique que culturel [1]», résume-t-il.

La mission avant tout démocratique de l’école polyvalente a toutefois été progressivement reléguée au second plan, a observé le sociologue dans le cadre de son enquête. Aujourd’hui, ce que l’on nomme communément « l’école à trois vitesses » est divisé en trois cheminements distincts. Le privé, les programmes pédagogiques particuliers (PPP) du secteur public et, enfin, le public régulier.

Christophe Allaire Sévigny voit dans cette trilogie de cheminements, une « culture d’iniquité » institutionnalisée. Car, rappelle l’auteur, « les enfants de milieux favorisés culturellement [et économiquement] ont plus de chances d’être choisis dans une école ou un programme sélectif que ceux qui le sont moins [2]».

À l’entrée des programmes sélectifs, les examens d’entrée et les coûts additionnels ont comme effet de trier les élèves en fonction de leur origine culturelle et économique. Un processus anxiogène pour tous et inéquitable pour les moins nantis de notre société, comme le souligne l’auteur.

Lors de la création du système public d’éducation, tout d’un coup, une génération d’enfants arrive à l’école dont les parents n’étaient pas scolarisés. Il y a eu une démocratisation de l’éducation. Dès les années 1970, graduellement, les parents de la classe moyenne un peu plus scolarisés vont sortir leurs enfants de l’école publique et rejoindre l’école privée subventionnée. Christophe Allaire Sévigny, auteur et professeur de sociologie

Une compétition scolaire

Cette iniquité à l’admission des programmes les plus sélectifs a d’abord interpellé Christophe Allaire Sévigny quand est venu le temps de songer à l’inscription de son enfant au secondaire. « Je me suis rendu compte que ce n’était plus notre adresse postale qui définissait l’école secondaire où irait notre enfant. J’ai compris qu’il y avait un marché scolaire. Le système scolaire avait changé depuis mon expérience à moi. »

Le professeur de sociologie s’est vite rendu compte que la grande majorité des enseignant-e-s n’envoient plus leurs enfants dans le programme régulier de l’école publique. Il s’agit au contraire pour les familles de se tailler une place dans les meilleurs programmes, soit les programmes pédagogiques particuliers (PPP) comme le sport-étude, les programmes d’éducation internationale (PEI) ou encore le privé.

Pour comprendre cette dynamique de compétition « marchande » entre les établissements scolaires, qu’ils soient publics ou privés, il faut remonter à la création du ministère de l’Éducation en 1964, rappelle Christophe Allaire Sévigny.

Lors de la rédaction du Bill 60 qui a entériné la création du ministère, un compromis a été accordé à l’Église. Un des amendements a entériné le droit des parents de choisir l’institution d’enseignement qui « selon leur conviction assure le mieux le respect des droits de leurs enfants [3]». Un second amendement entérinera quant à lui le droit de créer des écoles privées et la nécessité qu’elles soient financées par l’État. Ces amendements ont eu l’effet de maintenir l’existence de l’enseignement privé subventionné au Québec, un réseau qui fait directement concurrence au système public. Ce qui explique aujourd’hui la présence d’une compétition entre les établissements publics et privés, qui cherchent à attirer de nouvelles clientèles, selon Christophe Allaire Sévigny.

« Lors de la création du système public d’éducation dans les années 1960, tout d’un coup, une génération d’enfants arrive à l’école dont les parents n’étaient pas scolarisés. Il y a eu une démocratisation de l’éducation. Dès les années 1970, graduellement, les parents de la classe moyenne un peu plus scolarisés vont sortir leurs enfants de l’école publique et rejoindre l’école privée subventionnée », explique le sociologue.

Puis, à la fin des années 1990, « une réforme a été menée où on a donné les coudées franches aux écoles publiques pour leur permettre, elles aussi, de procéder à la sélection des élèves dans certains programmes pédagogiques particuliers (PPP). C’est une décision politique qui a institutionnalisé ce qu’on appelle l’école à trois vitesses », complète le sociologue.

Le cheminement régulier de l’école publique : le grand perdant

La création de programmes pédagogiques particuliers (PPP) au sein de l’école publique avait pour objectif de « limiter l’exode des élèves issus de familles de la lasse moyenne vers le privé », rappelle l’auteur. La création de ces cursus scolaires sélectifs aura toutefois eu l’effet de créer une séparation au sein des écoles publiques entre les mieux et les moins nantis.

« C’est un cercle vicieux, où l’on retrouve aujourd’hui une concentration d’élèves issus de milieux défavorisés dans les programmes réguliers. Les conditions d’apprentissage ne sont pas les mêmes dans les classes régulières et dans les classes sélectives. Il y a des écarts, des identités différentes et des inégalités. Les chances d’accéder aux études supérieures, de développer son plein potentiel et d’apprendre ne sont pas les mêmes dans les PPP et au régulier », regrette le sociologue.

Dans l’essai, il rappelle d’ailleurs que « 37,2% des élèves de la classe ordinaire accède aux études supérieures, alors que 90% des élèves du [programme d’éducation internationale] PEI (du privé et du public) fait de même [4] ».

La surreprésentation des élèves issus de milieux défavorisés ainsi que les élèves à besoins particuliers (HDAA) dans la classe régulière a entraîné une détérioration des conditions de travail des enseignant-e-s, ajoute l’auteur. « La grève menée en 2023 par les enseignant-e-s du réseau public avait pour mission de dénoncer les conditions d’enseignement, devenues trop difficiles dans les classes régulières », ajoute-t-il.

Si les inégalités existent depuis toujours, reconnaît Christophe Allaire Sévigny, l’école a cependant pour mission de les limiter en offrant à tous et toutes une éducation de même qualité. « On a inversé la mission de l’école. La mission de l’école ce n’est pas de favoriser ceux qui ont déjà beaucoup plus dans la société. Au contraire, sa mission est de faire en sorte que ton origine sociale pèse le moins lourd possible sur tes chances de développer ton plein potentiel », complète-t-il.

Les rencontres intergroupes permettent la mixité sociale dans les écoles et favorisent la socialisation des élèves. Elles encouragent la tolérance, la dignité et l’intégration de tous et toutes dans un monde plus égalitaire. Christophe Allaire Sévigny, auteur et professeur de sociologie

Le vivre ensemble : l’école comme lieu de socialisation 

« Ce qui m’a marqué dans les entretiens que j’ai réalisés, c’est de constater la présence au sein de l’école publique de formes de séparation des groupes d’élèves en fonction de leur appartenance socio-économique. Simon, un des jeunes que j’ai rencontrés, se sentait étranger dans son école. Lorsque des jeunes rentrent à l’école et sentent qu’ils n’ont pas le même statut ou les mêmes chances que les autres, cela est une forme de déni d’intégration », déplore l’enseignant de sociologie.

La mission de l’école québécoise, en plus d’instruire et de qualifier, est de socialiser les élèves québécois. Pour l’auteur, la mission de socialisation est compromise par la séparation des groupes au sein de l’école québécoise.

« Les pères et les mères de la Révolution tranquille savaient que dans une société de plus en plus diversifiée et changeante, on doit donner aux élèves le plus de connaissances et de compétences aux élèves, mais aussi leur donner des outils pour apprendre à vivre ensemble. Ils ont voulu retarder le plus possible la spécialisation des élèves pour permettre aux jeunes de tous les milieux de se côtoyer à travers une éducation générale, aussi bien manuelle qu’intellectuelle », relate l’auteur.

« Les rencontres intergroupes permettent la mixité sociale dans les écoles et favorisent la socialisation des élèves. Elles encouragent la tolérance, la dignité et l’intégration de tous et toutes dans un monde plus égalitaire », ajoute le sociologue.

L’école publique et démocratique telle qu’elle a été mise en place dans les années 1960 est garante d’une plus grande cohésion sociale, mais aussi d’une qualité de vie meilleure pour tous et toutes, conclut Christophe Allaire Sévigny.  

« La Révolution tranquille a créé un pont d’accès vers de meilleures conditions de vie pour les personnes issues des milieux les plus défavorisés de la société. On a vu que ça fonctionnait. Les choix politiques qui ont été faits dans les dernières décennies ont tendance à détruire ce passage-là. »


[1] Christophe Allaire Sévigny, « Séparés, mais égaux : Enquête sur la ségrégation scolaire au Québec », Montréal, LUX Éditeur, 2025, p. 11

[2] Idem, p.55-56

[3] Idem, p. 78.

[4] Idem, p.143





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