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Élections provinciales 2026
La population étudiante des cégeps va-t-elle voter?
Par Alain Lallier, Portail du réseau collégial
À la rentrée 2026, c’est une population de 200 635 étudiantes et étudiants qui fréquenteront les cégeps. La majorité, qui a 18 ans, sera en droit de voter aux élections du 5 octobre prochain. Une telle population peut-elle jouer un rôle à l’occasion de cet exercice démocratique? Lors des dernières élections, le taux de vote des 18-24 ans a été de 54 % alors qu’il se chiffrait à 66 % pour l’ensemble de la population. Le Portail a voulu mieux comprendre la situation des étudiants en regard du vote du 5 octobre prochain. Nous avons fait appel à Pierre Turcotte, enseignant en science politique au Cégep de Jonquière, et à AbdelMajib El-Mouhib, président de la Fédération étudiante collégiale du Québec, pour mieux en saisir les tenants et aboutissants.
Désintéressés ou pas concernés?
Est-ce qu’un taux de vote de 54 % pourrait laisser croire que les étudiants se désintéressent des élections? Pierre Turcotte ne le croit pas. Pour lui, 54 %, c’est excellent :

« Si vous remontiez dans le temps, vous verriez que la participation est en constante croissance. Historiquement, pour avoir un cours de littératie de politique de base, il fallait être en sciences humaines au cégep, ce qui, pour moi, est anormal. Un cours de littératie politique est aussi important pour être citoyen que de savoir parler français. C’est un cours qui aurait dû être offert depuis longtemps au secondaire. Depuis la réforme au secondaire, le cours Culture et citoyenneté québécoise a évolué et son contenu est un peu plus politique. Ça crée un intérêt. Mais à cet âge, ils n’ont malheureusement pas le droit de voter. Alors, il est difficile de conserver cet intérêt-là.
Pourquoi les jeunes s’intéresseraient-ils à la politique? Regardez de quoi on parle dans la campagne électorale en ce moment : de santé, de coût de la vie. Les étudiants comprennent que le coût de la vie est élevé, mais ils sont encore chez leurs parents. Si vous regardez la tranche de la population qui va le plus voter, c’est celle de personnes les plus âgées. On comprend que les partis politiques priorisent des thèmes comme la santé. »
Le président de la Fédération étudiante collégiale du Québec, AbdelMajib El-Mouhib, arrive sensiblement aux mêmes constats :
« Souvent, la population étudiante ne se sent pas concernée parce qu’elle n’est pas suffisamment sensibilisée. Ce n’est pas un manque d’intérêt, mais un manque de connaissances. Il n’y a pas eu suffisamment de sensibilisation au niveau de la jeunesse."
Nos valeurs ne sont pas représentées par les partis politiques.Abdelmajid El-mouhib, président de la FECQ
"Nos valeurs ne sont pas représentées par les partis politiques, ajoute-t-il. Dans les dernières années, il y a eu un manque d’intérêt [politique] pour la population étudiante. On l’a vu dans le dossier de la rémunération des stages. C’est une motion qui a été adoptée en chambre par tous les différents partis, pourtant il n’y a eu aucun changement. Actuellement, on parle du logement étudiant qui est pitoyable, de l’aide financière aux études qui est pitoyable. Il y a beaucoup d’enjeux qui touchent la population étudiante et il n’y a eu aucun changement au cours des quatre ou huit dernières années. Les partis politiques proposent des solutions pour des problèmes que les jeunes ne comprennent pas complètement encore. [Par exemple], la réduction d’impôt n’intéresse pas les jeunes, qui ne paient pas d’impôt. Bien sûr, si on [leur] parle de rémunérer les stages, là ça vient [les] chercher. Les jeunes se disent : “Pourquoi aller voter : que ce soit lui ou elle qui est élue, ça ne va rien changer pour moi en tant que personne.” »
Les solutions
"Allez voter en nombre"
« Je dis souvent à mes étudiants : montrez-vous plus intelligents que le problème, explique Pierre Turcotte. Allez voter en nombre et je suis persuadé qu’aux prochaines élections, on va vous parler. On ne vous parle pas, parce que l’on sait que vous allez moins voter. Les recherches réalisées dans le réseau collégial ont révélé qu’un jeune qui va voter lors de la première élection où il a le droit de vote risque d’aller voter toute sa vie. Avec un tel constat, on peut travailler différemment. Notre rôle comme enseignant, c’est de leur faire comprendre que, peu importe leur métier, la politique va toujours s’occuper d’eux, même s’ils ne s’en occupent pas. Les lois, les normes ont toujours un impact sur nous. Nous tentons en classe de les sortir de la dynamique des partis pour les amener dans une dynamique d’idéologies, pour qu’ils puissent trouver au-delà des partis leurs valeurs à eux. Sans littératie politique, tout devient du pareil au même. »
"Je veux les outiller"
« Mon objectif comme enseignant, c’est de les outiller, poursuit-il. Je ne décide pas pour eux, je ne leur dis pas comment penser. Je veux les outiller. Il faut aussi leur permettre de vivre la démocratie. Le 16 septembre prochain, nous allons réunir les étudiants de Jonquière, de Chicoutimi, de Saint-Félicien, du Collège d’Alma et de l’UQAC pour tenir un débat sur l’éducation. Le 5 octobre au soir, nous rassemblerons les étudiants. Nous écouterons les élections ensemble avec pizza, [maïs soufflé] et boissons gazeuses. Les profs seront là pour vulgariser et expliquer ce qui se passe. Une pratique répétée pour les élections tant fédérales qu’américaines. En novembre, nous allons avec un groupe d’étudiants en Turquie pour la négociation de la COP31. Autant de projets où on va chercher leurs intérêts.»
Les étudiants disent souvent : “Mon vote ne changera rien. Je ne sais pas pour qui voter.” Je leur dis alors : “On va partir de tes valeurs et on va trouver.” Je leur explique que c’est une responsabilité que l’on a; c’est un devoir; c’est un droit. Je leur demande d’aller voter pour la grande majorité des humains sur la Terre qui n’auront jamais la chance d’exercer ce droit de donner leur avis sur ce qui se passe en politique. »
Une campagne de la Fédération étudiante collégiale
Est-ce que la campagne électorale n’est pas une excellente occasion pour la Fédération étudiante d’amener les partis politiques à prendre position sur les enjeux qui touchent la population étudiante?

La Fédération étudiante collégiale et l’Union étudiante du Québec (UEQ) ont lancé une campagne intitulée Dans l’œil de la précarité. Elle met l’accent sur les quatre enjeux qui touchent particulièrement la population étudiante : la sécurité alimentaire, le logement, la rémunération des stages et l’aide financière aux études.
« Le but de cette campagne, c’est de dire aux différents partis qu’ils doivent travailler à faire avancer ces dossiers, explique AbdelMajib El-Mouhib. Pendant et après les élections, nous mettons de l’avant différentes actions pour provoquer des changements. Différents partis ont déjà pris position par rapport à nos revendications. Nous continuons nos rencontres avec les différents partis pour aller chercher des engagements et rencontrer le plus de candidats possible. De plus, nous faisons une campagne de sortie de votes. La FEQ et les associations étudiantes dans chaque cégep se promènent dans le cégep pour dire aux gens : “Allez voter cette année, c’est important” ».

Sur le site de la Fédération, se trouve aussi une autre campagne tournée plus vers des informations sur comment voter : À toi de voter.
Obligation d’écouter les nouvelles
Au Cégep de Jonquière, Pierre Turcotte anime un club politique apolitique où les étudiants apprennent à débattre : « J’oblige aussi mes étudiants à écouter les nouvelles. Nous faisons des revues de l’actualité chaque semaine. Beaucoup d’étudiants à qui j’ai enseigné me disent des années après qu’à cause de moi, ils écoutent encore les nouvelles ».
Influencer les étudiants?
Comme professeur, est-ce que l’on risque de se faire reprocher d’influencer le vote des étudiants? « Personnellement, je ne suis attaché à aucun parti politique, dit Pierre Turcotte. Mon rôle est de démontrer ce qu’il y a de positif et de négatif dans les propositions des partis pour que les étudiants prennent position à la lumière de leurs valeurs. Il faut les responsabiliser. Il faut créer avec eux un argumentaire de compréhension ».
« Dans un monde très polarisé, il faut ramener les gens à se parler et à travailler en mode collectif plutôt qu’individuel, conclut-il. »



