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Savoir innover et garder le cap en eaux troubles

Par Thérèse Lafleur

Dans le tumulte des dernières années, les collèges ont dû composer avec l’adversité. Devant une crise sanitaire qui évolue en dents de scie, ils ont su s’adapter et profiter des opportunités que suscite un tel contexte. Quatre dirigeants en ont témoigné lors du Congrès de Collèges et Instituts Canada, CICan, qui s’est déroulé du 25 au 27 avril 2022, à Halifax.

La table ronde Savoir innover et garder le cap en eaux troubles animée par Denise Amyot, présidente-directrice générale de CICan, a offert des échanges dynamiques avec Donald DesRoches, président du Collège de l’Île (Île-du-Prince-Édouard) ; Daniel Giroux, ex-directeur du Collège Boréal (Ontario) ; Marie-France Bélanger, directrice générale du Cégep de Sherbrooke, Sylvain Lambert, directeur général du Cégep Édouard-Montpetit à Longueuil.


Denyse Amyot, présidente-directrice générale, CICan

Pour contribuer à une relance économique et sociale, inclusive et durable, dans leurs régions respectives, les collèges ont exploré des avenues inédites.Deux collèges québécois ont présenté les voies émergentes dans lesquelles ils se sont engagés pour innover et garder le cap en eaux troubles.

La zone d’innovation Sherbrooke quantiquei

La directrice générale du Cégep de Sherbrooke, Marie-France Bélanger, a d’abord rappelé la mission fondamentale des cégeps qui est de former des jeunes et des adultes et de veiller à leur réussite. « Mais dans la mission des cégeps, il y a aussi le soutien au développement économique, social et même culturel de notre région d’appartenance. » a-t-elle ajouté.


Marie-France Bélanger, directrice générale, Cégep de Sherbrooke

Madame Bélanger a présenté l’engagement de six partenaires réunis pour créer une zone d’innovation en réponse à l’appel du gouvernement du Québec. Ainsi, la Ville de Sherbrooke, l’Université de Sherbrooke, le Cégep de Sherbrooke, l’organisme de développement économique Sherbrooke Innopole, Productique Québec, le Centre collégial de transfert technologique (CCTT) ainsi que le Centre de services scolaire de la région de Sherbrooke ont collaboré pour fonder ce qui est maintenant la zone d’innovation Sherbrooke quantique.

Dès juin 2019, les six partenaires ont amorcé la conception du projet déposé au ministère de l’Économie et de l’Innovation en décembre 2020. Il leur a fallu développer une vision commune de ce projet d’envergure en commençant par établir un mode de travail collaboratif.

Ensemble, ils ont opté pour l’audace en choisissant la science quantique et ses applications technologiques. Un thème porteur puisque le 3 février 2022, Sherbrooke quantique était désignée comme zone d’innovationii et bénéficiait d’importants investissements.

« Nous avions été invités à être ambitieux, nous l’avons été. Déjà, nous avons recueilli plus de 15 millions de dollars pour la zone. C’est un projet de grande envergure qui, au départ, visait un peu plus d’un milliard et demi de dollars dont tout près de 500 millions de dollars de financement gouvernemental. Ce projet de cinq ans est évolutif, il est coconstruit avec le gouvernement puisque nous sommes les premiers à être aussi actifs et à avoir des réalisations. La zone comporte des éléments de formation, de recherche, de liens avec les entreprises, de transformation numérique, d’entrepreneuriat. Le Cégep de Sherbrooke et son CCTT sont très engagés dans ce projet de type Live-Work-Playiii . Un modèle qui vise à créer une communauté apprenante, innovante, accessible et inclusivedont nous pouvons être fiers. » a précisé madame Bélanger.

C’est un vaste projet qui en intègre plusieurs, l’objectif étant que de nombreux acteurs puissent y participer. La zone éduquantique qui se crée à Sherbrooke offrira tous les profils de formation, de l’ouvrier au professionnel, du technicien au postdoctorant.

En termes de relance et au-delà de la pandémie, cela permet au Cégep de Sherbrooke d’être bien positionné grâce à des projets structurants qui font appel à un large partenariat qui vise à intégrer la population également.

Trois mots clés au Cégep Édouard-Montpetit : innovation, adaptation, anticipation

En prenant du recul face à cette pandémie, le directeur général du Cégep Édouard-Montpetit, Sylvain Lambert, a constaté que le cégep est allé plus loin que prévu à certains égards, en santé notamment, pour répondre aux besoins de sa collectivité. Cela s’est traduit pour lui en trois mots clés : innovation, adaptation, anticipation.


Sylvain Lambert, directeur général, Cégep Édouard-Montpetit

« Au début de la crise, il a fallu s’adapter à une nouvelle réalité. Nous avons dû innover, nous n’avions pas le choix. La situation était inédite et il fallait offrir des services. Mais une période de crise peut signifier autant de dangers que d’opportunités. Nous avons saisi ces occasions pour bâtir et même anticiper l’après pandémie. » a-t-il témoigné.

Par exemple, le Cégep Édouard-Montpetit s’est révélé un partenaire incontournable en santé. Pendant la crise, il a formé plus de 200 employés du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISS) de la Montérégie-Est. Rapidement le cégep a pu répondre à une série de besoins ponctuels pour former ou perfectionner des intervenants en santé. De plus, il a intégré 80 nouvelles infirmières dans les milieux de soins et son personnel a été prêter main-forte. L’établissement a accueilli une clinique d’évaluation, organisé une clinique de dépistage et une clinique de vaccination.

« Au cœur de la crise, c’est ce qui nous a permis d’innover et de travailler intensivement avec notre CISSS. Depuis, une infirmière praticienne spécialisée en première ligne est venue bonifier l’offre de service de nos cliniques-écoles. Nous avons été en mesure d’utiliser davantage nos cliniques-écoles. Et, comme nous avions déjà anticipé un projet d’agrandissement, tout ce que nous avons fait en urgence a permis de bonifier notre offre de service, de nous rapprocher de la collectivité et même d’améliorer notre formation. L’agilité n’était plus théorique, elle faisait partie du quotidien. » a-t-il expliqué.

Il a mentionné que plusieurs des programmes du Cégep Édouard-Montpetit pourraient aussi être donnés en exemple. « Somme toute, les cégeps sont des joueurs absolument indispensables, non seulement pour passer à travers la crise, mais aussi pour assurer la suite. »

Naviguer ensemble

La pandémie a posé bien des défis aux municipalités et aux entreprises comme l’a soulevé l’animatrice, madame Amyot. Les deux panélistes québécois ont expliqué comment une nouvelle dynamique s’est installée pour franchir les obstacles ensemble.

« Le besoin de main-d’œuvre est criant. Si nous n’adaptons pas un certain nombre de formations ou si nous ne faisons pas les choses autrement, nous n’arriverons pas à répondre à ce besoin extrêmement pressant. » a mentionné d’entrée de jeu le directeur du Cégep Édouard-Montpetit. Lambert.

En ce sens, monsieur Lambert a identifié trois éléments où il est possible d’agir comme d’accélérer certaines formations, de les offrir autrement et d’intégrer rapidement les personnes issues de l’immigration.

Il a donné l’exemple du Programme de formations de courte duréeiv (COUD) en éducation à l’enfance qui est né au Cégep Édouard-Montpetit et s’étend maintenant au Québec. « Il n’y a pas si longtemps,ce métier était peu valorisé et le recrutement était difficile. Le vent a tourné quand les chambres de commerce ont révélé que l’industrie était freinée par le manque d’éducatrices et d’éducateurs. Les gens ne pouvaient pas aller travailler. Pour remédier à la situation, nous avons remis en branle notre projet de formation en cours d’emploi. »

Monsieur Lambert a aussi soulevé la question de l’immigration évidemment ralentie par la pandémie. « Nous avons travaillé avec l’Université de Sherbrooke, le Centre de services scolaire, des partenaires du milieu communautaire, la chambre de commerce, Développement économique Longueuil pour accélérer le processus d’intégration afin que la personne immigrante n’ait pas à cogner à de trop nombreuses portes pour trouver son chemin et obtenir un emploi. Ce type de guichet unique n’existait pas sur notre territoire, c’était extrêmement complexe. »

Le dernier élément pour faire face au défi de main-d’œuvre, c’est la robotisation et l’intelligence artificielle selon monsieur Lambert. « Au Cégep Édouard-Montpetit, nous avons été proactifs en ce sens en ajoutant des programmes courts (AEC) en cybersécurité, en robotique industrielle, en développement d’application web pour rapidement répondre aux besoins d’actualisation des compétences. »

Apprendre à faire autrement

Madame Bélanger a poursuivi en affirmant que pour naviguer autrement, il fallait faire autrement. « C’est prendre des risques, oser ! Cela veut dire aussi mobiliser les gens. À travers notre projet de zone innovation, nous travaillons pour que ce projet nous permette d’avoir un écosystème qui profite à nos étudiants et qui fasse en sorte que nous soyons un exemple pour eux. Si le cégep est capable de bouger, d’innover, de faire les choses autrement, alors eux aussi ils vont devenir des agents de changement quand ils seront sur le marché du travail, et même dans leur milieude vie. D’ailleurs nous intégrons nos étudiants dans nos projets de recherche et c’est très porteur. »

Selon madame Bélanger, la zone d’innovation Sherbrooke quantique peut bien attirer des entreprises et les soutenir leur démarrage, mais la question demeure pleine et entière : « si nous ne nous occupons pas de la formation, cela ne fonctionnera pas. Il faut donc veiller à offrir des formations innovantes, s’assurer d’être toujours un peu amont des besoins des entreprises. »

« Le Cégep de Sherbrooke est un joueur important, mais il n’est pas le seul, le réseautage avec d’autres acteurs est tout aussi important. Les six promoteurs de la zone innovation travaillent étroitement avec d’autres parties prenantes, des entreprises, le gens du secteur socio-économique. Reste que la pandémie nous apprend à travailler autrement et à travailler dans la perspective que des étudiants vont profiter de cet écosystème nouveau, différent. » a-t-elle conclu.

Des changements durables

Madame Amyot a mis fin aux échanges sur ces mots : « Ce qui me frappe, c’est que quatre collèges différents, provenant de milieux différents, ont fait preuve d’adaptation et d’innovation, mais surtout comment cela perdure. Il s’est passé quelque chose. La pandémie a aussi généré des opportunités et des bénéfices, sources de résilience. »


iSherbrooke quantique, consulté le 2 mai 2022.

iiDes investissements de plus de 435 M$ pour le lancement de Sherbrooke quantique, consulté le 2 mai 2022.

iiiLive-Word-Play, consulté le 3 mai 2022.

ivProgramme de formations de courte durée (COUD), consulté le 3 mai 2022.