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Éditorial

À chaque étudiant son cégep

L’accessibilité aux cégeps se fragilise, ce qui tranche avec l’ambition qui a mené à la création du réseau.

Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir 

Quelque 200 000 étudiants entament cette semaine une rentrée scolaire au cégep, sans tambour ni trompette. Cette rentrée d’apparence ordinaire se déroule pourtant sur fond d’effervescence électorale, qui pousse tout un chacun à faire valoir son importance auprès des différents partis politiques. Pourront-ils se tailler une place dans le grand fourre-tout des promesses électorales ? Les cégeps, qui doivent encore batailler pour défendre leur place au soleil, ont mis l’accessibilité au centre de leurs revendications. Cette décision revêt des allures de plaidoyer et de cri d’alarme.

En entrevue éditoriale au Devoir, la présidente de la Fédération des cégeps, Marie Montpetit, prévient qu’« on ne doit pas rompre la promesse qu’on s’est faite » de permettre à tout étudiant qui veut accéder à l’enseignement supérieur de pouvoir le faire près de chez lui, idéalement dans le programme de son choix, deux ingrédients pour une meilleure réussite. Lors de la création des cégeps en 1967, dans la foulée du rapport Parent, l’accessibilité aux études supérieures était primordiale. On voulait alors trancher avec le règne des collèges classiques, beaucoup trop exclusifs. Aujourd’hui, faute d’espace ou par manque d’étudiants pour l’ouverture de programmes, cette accessibilité vacille. Il s’agit bel et bien d’un enjeu véritable, car la vitalité des cégeps contribue de manière importante à l’essor du Québec.

Alors que les besoins de main-d’œuvre sont criants en aéronautique et en aérospatiale, comment expliquer que pour la première fois cette année, l’École nationale d’aéronautique (affiliée au cégep Édouard-Montpetit) ait dû refuser des étudiants désireux de faire une technique dans ce secteur de pointe ? Ailleurs au Québec, dans des régions plus éloignées des centres urbains, c’est le manque d’effectifs — dont la diminution importante d’étudiants internationaux causée par les politiques de la Coalition avenir Québec — qui crée un casse-tête d’accessibilité : on aurait réussi cette année à maintenir tous les programmes annoncés, mais c’est de justesse.

La « promesse » d’accessibilité se fragilise donc véritablement, ce qui force le réseau collégial à se battre pour rappeler qu’il mérite d’exister à plein rendement. Il s’agit d’une incohérence flagrante dans un contexte où le Québec aspire à un taux plus élevé de diplômés de l’enseignement supérieur et fait face à de fortes demandes de travailleurs dans plusieurs secteurs, tels la santé, le génie et l’industrie, ou les techniques de l’informatique. Un des facteurs déterminants dans la décision d’accéder aux études est bien sûr la proximité avec le domicile, ce qui milite en faveur d’une attention toute particulière aux endroits où on ne réussit pas à répondre à la demande initiale d’un étudiant.

Pour se tailler une place dans les plateformes électorales, le réseau collégial mise en 2026 sur son caractère transdisciplinaire et polyvalent. « Pour plusieurs des enjeux auxquels est confronté le Québec, il existe une solution offerte par les cégeps », plaide Marie Montpetit, qui ne cache pas que la connaissance fine du réseau collégial n’est pas acquise dans tous les partis politiques, ce qui complique la tâche. Elle espère un retour à l’« ambition de départ », celle qui a forgé les cégeps. Elle vante les qualités inhérentes à son réseau. Réponse aux besoins du marché du travail, accès rapide et gratuit à des soins de première ligne avec les cliniques-écoles, employeur principal dans plusieurs régions, infrastructures culturelle et sportive d’importance dans plusieurs milieux : comment se passer des cégeps ? défend la présidente-directrice générale, qui espère plus de ressources professionnelles et de soutien, un soin particulier consacré à la santé mentale de la population étudiante, un engagement financier pérenne pour soutenir des infrastructures déficientes.

C’est l’ensemble de ce tableau — accessibilité compromise, bâtiments vétustes, détresse psychologique en hausse, effectifs professionnels insuffisants — que la Fédération des cégeps tente de faire entendre au moment précis où les partis politiques préparent leurs engagements de campagne. Le pari est risqué. Dans un contexte où la santé, le coût de la vie et le logement monopolisent l’attention de l’électorat, convaincre les formations politiques d’investir du capital dans l’enseignement collégial constitue un défi de taille. C’est pourtant ce genre d’enjeu structurant, à l’effet différé, mais déterminant, qui risque d’être sacrifié sur l’autel des priorités immédiates. L’éducation a déjà trôné au-dessus de toutes les priorités, au nom d’une certaine vision qui en faisait la principale contributrice à une société en santé et une économie vigoureuse. Cette époque est-elle révolue ?

Montréal, le 20 août 2026