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Optimiser le parcours collégial de la génération Covid-19

Il y a 8 jours


Par Thérèse Lafleur

        Simon Larose, professeur titulaire,
        Faculté des sciences de l’éducation, Université Laval

Depuis le 13 mars 2020, les jeunes vivent les montagnes russes. La Covid-19 les a embarqués dans tout un manège. Coupés de leur monde, ils ont vu leur parcours scolaire suspendu plusieurs semaines. Et c’est en mode d’urgence, à distance ou en bulles-classes, qu’ils ont poursuivi des études pour le moins intermittentes. Plusieurs ne parviennent pas indemnes au collégial comme l’a expliqué le chercheur Simon Larose i , professeur titulaire à l’Université Laval et directeur de ESH/Transition ii , lors du colloque de l’Association québécoise de pédagogie collégiale (AQPC), le 11 juin 2021.

Sa présentation Accueillir, accompagner et enseigner aux étudiants de la génération Covid-19 : Regard systématique et scientifique esquisse le portrait de collégiens affectés par la pandémie. Ce spécialiste de l’éducation traite des effets de la Covid-9 sur les acquis et les expériences de jeunes qui arriveront au collégial avec des retards académiques et une anxiété encore plus forte.

Les trajectoires de certains laissent entrevoir davantage de périls que d’autres, il faut s’en préoccuper. Monsieur Larose propose que ce choc pandémique suscite et motive l’adoption de pratiques organisationnelles centrées sur la maîtrise des apprentissages.

Les effets collatéraux de la Covid-19 sur l’adaptation scolaire

Le professeur Larose présente un état des lieux qui repose sur les résultats d’études internationales et sur l’étude ESH/Transition. ESH/Transition comporte des données longitudinales colligées à partir de l’automne 2019 auprès de 1 826 participants provenant de 10 cégeps. Des participants qui ont été revus lors de la première vague de la pandémie, au printemps 2020, et vus à nouveau à la troisième vague au printemps 2021. Le tiers des répondants proviennent de la région de Québec, l’autre tiers du Centre-du-Québec et le dernier tiers du grand Montréal.

Grâce à ces données, les chercheurs ont pu observer les trajectoires d’ajustement scolaire de groupes de jeunes dans le contexte de la pandémie :

  • 52 % des étudiants montrent, en continu, des trajectoires difficiles ;
  • 35 % des étudiants qui fonctionnaient bien voient décliner modestement leur ajustement ;
  • 9 % de jeunes qui allaient bien en première session chutent avec la pandémie ;
  • 4 % ont amélioré leur situation.


SOURCE : Colloque 2021 de l’Association québécoise de pédagogie collégiale,   présentation de Simon Larose.

Monsieur Larose rappelle que la résilience et la vulnérabilité ainsi que les inégalités sociales déjà présentes avant la pandémie, peuvent avoir été affectées selon la trajectoire étudiante.


SOURCE : Colloque 2021 de l’Association québécoise de pédagogie collégiale, présentation de Simon Larose.

Des retards d’apprentissage en perspective

En se basant sur les experts internationaux et les études, le professeur Larose décrit ce qui a principalement perturbé les études de 4e et de 5e secondaire des jeunes :

  1. La fermeture des écoles et la migration en urgence vers l’enseignement en ligne ont réduit de façon significative le temps d’apprentissage scolaire ;
  2. Pendant la pandémie, les élèves de la génération 2018-2019 auront été exposés à moins de 70 % des contenus disciplinaires ;
  3. Au Québec, comme dans la majorité des pays, les épreuves obligatoires ont été annulées. Dans les pays qui ont maintenu l’évaluation standardisée, les résultats montrent des retards scolaires en sciences, en mathématiques et en langues ;
  4. Les retards scolaires seraient plus importants pour les garçons, pour les jeunes de milieux défavorisés et pour les étudiants en situation de handicap. Ces recherches indiquent que la pandémie a aussi eu un impact sur l’éducation non formelle et informelle ;
  5. Selon les modèles de prédiction, l’écart entre étudiants forts et étudiants faibles risque de s’accroître ;
  6. Comme des accommodements ont favorisé la diplomation des élèves du secondaire et les interruptions scolaires sans pénalité des étudiants du collégial, il y aura goulot d’étranglement de la population étudiante en première session et une grande hétérogénéité ;
  7. Considérant que la 4e secondaire est déterminante, le ralentissement des apprentissages pourrait avoir des conséquences plus importantes notamment pour la cohorte de 2022-2023. Ces jeunes n’auront pas eu d’épreuves obligatoires et leur 4e secondaire aura été hypothéquée par la pandémie.

Les effets de la Covid-19 sur la santé mentale

En se référant aux données de l’étude ESH/Transition, monsieur Larose présente les volets social et émotif qui colorent l’adaptation des jeunes en contexte de pandémie. À cet égard, l’analyse des trajectoires d’ajustement montre sensiblement les mêmes profils de trajectoires que l’adaptation scolaire sauf qu’ici les proportions sont inversées :

  • Davantage de jeunes sont dans la trajectoire des 59 % hautement fonctionnels, donc la pandémie semble avoir affecté davantage le scolaire que le social ;
  • 11 % des jeunes ont vu leur trajectoire s’aggraver et ont perdu des gains qu’ils avaient au départ ;
  • 4 % s’améliorent ;
  • 25 % des jeunes qui avaient une trajectoire problématique voient le problème se poursuivre.


SOURCE : Colloque 2021 de l’Association québécoise de pédagogie collégiale, présentation de Simon Larose.

C’est connu que la moyenne au secondaire est le meilleur prédicteur favorable à la réussite au collégial. Cependant, les études ont révélé que l’anxiété est aussi un facteur déterminant pour prédire la trajectoire qui suivra au moment de la transition secondaire-collégial.

Somme toute, monsieur Larose constate que : « les jeunes du secondaire arriveront au collégial avec certains retards scolaires bien circonscrits. Ils seront habités d’une assez forte anxiété et d’inquiétudes qui ont pu être exacerbées par la pandémie. Certaines sous-populations seront plus à risque que d’autres soient les étudiants en situation de handicap, les 19-25 ans ainsi que les jeunes de milieux défavorisés. La bonne nouvelle est que les intentions de persévérance scolaire se sont maintenues partout. »


SOURCE : Colloque 2021 de l’Association québécoise de pédagogie collégiale, présentation de Simon Larose.

Comment optimiser les apprentissages des prochaines cohortes

« Si rien n’est fait pour rattraper les pertes d’apprentissage en mesure de rattrapage, à la lumière des données que nous avons, les retards pourraient être chroniques pour plus de deux ans » soulève monsieur Larose. Toutefois, en s’inspirant des propositions qui prévalent dans la littérature, il dégage quelques voies d’action.


SOURCE : Colloque 2021 de l’Association québécoise de pédagogie collégiale, présentation de Simon Larose.

Il propose une dernière intervention soit d’explorer la pertinence de maintenir les cours en ligne, une démarche qui se situe à la fois en amont et au collège.



SOURCE : Colloque 2021 de l’Association québécoise de pédagogie collégiale, présentation de Simon Larose.

Opter pour une conception dynamique de l’intelligence

La pandémie engendre donc un manque d’acquisition des savoirs essentiels et alimente l’anxiété des jeunes qui entrent au cégep. Devant ces constats, les collèges doivent se préoccuper de créer des climats institutionnels et pédagogiques « sécurisants », propices à des apprentissages significatifs.

Monsieur Larose explique que les conditions affectives peuvent amener les étudiants à s’approprier le processus de rattrapage. « Je pense que nous pouvons le faire en travaillant sur nos croyances et aussi sur celles de nos étudiants, en optant pour une conception dynamique de l’intelligence. Ce n’est pas une question de QI, c’est une question de croyance qui influence les processus d’apprentissage, de perception et de conception de l’intelligence comme statique ou dynamique. » soulève monsieur Larose.

Par exemple, une institution concevant l’intelligence de façon dynamique évite de parler aux étudiants du choc de transition, de cote R, des insuccès possibles en première session. Les étudiants ont davantage besoin que le message porte sur la croyance en leur potentiel. « C’est ce que j’appelle la notion d’éducabilité collective et sociale, que tout est possible et que c’est le message qu’il faut communiquer. » précise-t-il.

Privilégier une pédagogie centrée sur la maîtrise des apprentissages

Selon le professeur Larose, une institution peut arriver à créer un climat institutionnel « sécurisant » en renforçant les pratiques pédagogiques centrées sur la maîtrise des apprentissages. Un pédagogue dont l’enseignement est centré sur cette maîtrise des apprentissages peut agir sur l’affectif, sur la baisse d’anxiété. Dans cet esprit, il propose un modèle qui s’avère très efficient en ce sens, le modèle Targets.

Targets est un modèle pédagogique de pratiques cohérentes. Il vise à développer chez les étudiants la maîtrise plutôt que la performance. Le modèle s’opérationnalise par l’acronyme Targets où chaque lettre est associée à une pratique ou à un contexte de pratique :
• T… Organiser des Tâches d’apprentissage signifiantes ;
• A… Partager l’Autorité ;
• R… Viser la Reconnaissance et le Renforcement des apprentissages de tous les étudiants ;
• G… ReGrouper les étudiants en équipes hétérogènes ;
• E… Avoir une Évaluation critériée, centrée sur les progrès et l’atteinte de la compétence ;
• T… Optimiser le Temps d’apprentissage stratégiquement pour consolider les acquis ;
• S… Créer un milieu Social, en présence ou en ligne, par des interactions sécurisantes.

Les impacts de la Covid-19

Il conclut sa présentation en précisant que :

  • Les jeunes du secondaire arriveront au collégial avec certains retards scolaires bien circonscrits ;
  • Ils seront habités d’une forte anxiété qui a pu être exacerbée par la pandémie, mais qui était présente et constituait déjà un déterminant des trajectoires à risque avant la pandémie ;
  • Certaines sous-populations seront plus à risque que d’autres, il faudra se préoccuper tout particulièrement de ces groupes ;
  • Les jeunes de milieux très favorisés, qui fonctionnaient très bien avant, seront beaucoup plus résilents à la pandémie ;
  • Les pratiques organisationnelles, les attitudes et les interventions pédagogiques centrées sur la maîtrise des apprentissages pourront prévenir plusieurs maux engendrés par la pandémie et assurer un contexte propice aux apprentissages et à une socialisation significative.

iSimon LAROSE est professeur titulaire à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval et directeur de la composante Laval du Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale chez l’enfant et l’adolescent (GRIP-Laval). Au cours des 20 dernières années, il a mené de nombreuses recherches auprès de jeunes du secondaire et du collégial sur des thèmes comme la transition secondaire-collégial, l’accueil, l’intégration et le mentorat en sciences, ainsi qu’auprès d’élèves à risque relativement aux déterminants psychosociaux de la réussite postsecondaire. Actuellement, en partenariat avec dix collèges du Québec, il dirige le projet ESH/Transition qui vise trois objectifs généraux : 1) Décrire les accommodements scolaires et les pratiques pédagogiques inclusives perçus et utilisés par les étudiants en situation de handicap au moment de la transition secondaire-collégial ; 2) Évaluer les contributions de ces deux mesures dans la prédiction des trajectoires d’adaptation des étudiants ; 3) Explorer les barrières et facilitateurs rencontrés par les étudiants et les conseillers des services adaptés dans l’implantation des mesures d’accommodement pendant la transition secondaire-collégial.

iiESH et transition. Accommodements scolaires, pratiques pédagogiques inclusives et trajectoires d’adaptation des étudiants en situation de handicap au moment de la transition secondaire-collégial.



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