Dossiers / Pédagogie / Apprentissage et réussite scolaire

La réussite beaucoup plus qu’un chiffre

2021-03-17


       Lucie Piché, présidente de la FEC-CSQ

Reprendre le chemin de l’égalité des chances, le rapport FEC-CSQ

Thérèse Lafleur
Rédactrice

Mené par le ministère de l’Enseignement supérieur, le Chantier sur la réussite en enseignement supérieur invite les acteurs des réseaux collégial et universitaire à partager leurs préoccupations quant à l’accès, à la persévérance et à la diplomation. Dans cette foulée, la Fédération des enseignantes et des enseignants de cégep (FEC-CSQ) a déposé son rapport Reprendre le chemin de l’égalité des chances.

Dans ce rapport, la FEC-CSQ encourage le Ministère à :
- considérer la segmentation scolaire au secondaire comme un frein à l’accès au cégep ;
- remettre en question le mode de gestion administratif de la réussite ;
- ajouter des ressources enseignantes pour faire face aux nouveaux défis de la profession ;
- favoriser l’accès aux informations qui permettent de dépasser la vision impressionniste des données globales ;
- mieux coordonner les connaissances et les pratiques sur les mesures d’aide à la réussite ;
- et favoriser la tenue, après la crise sanitaire, d’une réflexion d’ensemble visant à ce que le système d’éducation du Québec reprenne le chemin de l’égalité des chances.

< Nous trouvions que c’était important de porter un regard plus étendu sur la réussite >

La présidente de la FEC-CSQ, Lucie Piché, explique ce qui les a amenés à produire ce bilan critique : « Nous avons décidé d’y aller en deux axes. La démarche du Ministère est vraiment intéressante et le document de consultation proposé nous a permis d’élargir la réflexion. La réussite est une préoccupation des profs, bien entendu. C’est aussi un enjeu social. La consultation ministérielle traite de transition, de réussite, de données sur la recherche, d’accessibilité. C’est très pertinent, mais très balisé. Le Ministère envisage des mesures. Qu’est-ce que vous en pensez et qu’est-ce qui manque ? Nous trouvions que c’était important de porter un regard plus étendu sur la réussite avec, en toile de fond, les chantiers sur la santé mentale et l’impact de la pandémie en enseignement supérieur qu’a entrepris simultanément le Ministère.

< Ce n’est pas une panacée en soi que de mettre en place des mesures >

« Dans un premier temps, c’est important de souligner que nous sommes inquiets de constater que cette consultation tourne beaucoup autour de mesures et de taux de réussite très ciblés. Pourquoi ? Je dirais que c’est monsieur Legault lui-même, quand il était ministre de l’Éducation au début des années 2000, qui a induit les plans de réussite et les cibles dans le réseau collégial. Depuis, les plans de réussite mis en place n’ont pas fait évoluer significativement le taux de réussite vers le haut. Et ce n’est pas faute de mesures ni parce que les gens n’ont pas travaillé. En instaurant seulement des mesures, sans réfléchir plus globalement aux différents paramètres de la réussite, nous trouvons que cela nous engage dans une réflexion trop étroite. Je rappelle que, même avec les plans de réussite qui ont été mis sur pied dans les différents cégeps au début des années 2000, les taux de réussite stagnent. Ce n’est pas une panacée en soi que de mettre en place des mesures. C’est insuffisant de réfléchir uniquement à des moyens, il y a des facteurs exogènes à considérer.

< Nous trouvons donc important de bien distinguer “accessibilité” et “réussite” >

« Par exemple, il ne faut pas mélanger l’accessibilité et la réussite parce que, depuis plusieurs années, l’accessibilité aux études supérieures a été facilitée. D’une part, il y a une réforme qui a été appliquée au Règlement sur le régime d’études collégiales (RREC) et qui permet d’être admis au cégep avec des unités manquantes. C’est une mesure facilitante. L’instauration du programme Tremplin DEC a permis à des jeunes qui arrivent avec des parcours fragilisés de pouvoir entrer au cégep et de trouver leur voie. Par ailleurs, de plus en plus de jeunes en situation de handicap reçoivent du soutien au fil de leur parcours primaire et secondaire ce qui leur permet d’accéder à l’enseignement supérieur. Donc, là encore, des jeunes qui n’auraient pas eu nécessairement accès aux études supérieures intègrent le collégial grâce aux mesures mises en place pour les aider à obtenir leur diplôme du secondaire. Alors, comme plusieurs mesures facilitent l’accessibilité, nous pouvons faire l’hypothèse qu’il y a conséquemment une certaine stagnation des taux de réussite. Si on admet seulement celles et ceux qui ont une forte moyenne au secondaire, c’est évident que la réussite est au rendez-vous. Si des jeunes aux parcours fragilisés poursuivent des études collégiales nécessitant plus de soutien et d’encadrement, ils vont réussir, mais plus difficilement. Nous trouvons donc important de bien distinguer “accessibilité” et “réussite”.

Concernant la gestion axée sur les résultats

« La gestion axée sur les résultats est aussi abordée dans notre rapport. Par exemple, dans un cégep comme Gérald-Godin, il y a dix centres d’aide différents. Au Cégep de Sainte-Foy, 53 moyens sont identifiés dans le plan de réussite. Plusieurs mesures et moyens sont donc mis en place dans les cégeps, mais est-ce qu’une évaluation rigoureuse de leur impact se fait ? Il y a des choses qui marchent et il y a des choses qui vont moins bien. Il faudrait peut-être être capable de l’évaluer pour cibler ce qui fonctionne bien.

Des facteurs externes qui entrent en jeu

« Enfin, tous les facteurs exogènes à la réussite sont à considérer. Dans ces facteurs externes qui entrent en jeu, l’origine sociale des jeunes qui arrivent au cégep compte. Mais, plus encore que l’enjeu socioéconomique, c’est le parcours des parents qui prime. Ont-ils des diplômes universitaires ? Notamment la mère ? Cela a une incidence majeure, comme le démontrent bon nombre d’études. Il faut aussi prendre acte de ces facteurs exogènes.

« Et le dernier élément quand on parle de réussite, c’est un peu comme l’arbre qui cache la forêt. Est-ce que les taux de réussite, ces données globales, ne cachent-ils pas des réalités multiples ? Ce que je veux dire c’est qu’en Sciences de la nature, les taux de réussite sont à 90 % alors que d’autres programmes ne diplôment qu’à 40 ou 50 % après deux ans. Pourquoi alors établir une cible moyenne de réussite à atteindre ?

< Ce ne sont donc pas des mesures “parapluie” pour tout le monde qu’il faut mettre en place. Il faut cibler >

« Dans cette idée de programmes qui diplôment très fortement, regardons l’écart gars/filles. En moyenne, les filles inscrites au préuniversitaire diplôment à 74 % alors que les garçons inscrits en technique ne diplôment qu’à 54 % deux ans après date prévue.Ce ne sont donc pas des mesures “parapluie” pour tout le monde qu’il faut mettre en place. Il faut cibler. Des micro-interventions sont nécessaires pour être à même d’améliorer les taux de diplomation. C’est pour ça que je parle d’arbre qui cache la forêt parce qu’en ciblant une augmentation de 65 % à 68 % du taux de réussite, on vise autant Sciences de la nature ou Sciences Lettres et Arts où les étudiantes et les étudiants diplôment super bien, que d’autres programmes où les taux de diplomation sont moins élevés ou encore des populations étudiantes dont le parcours est semé d’embûches.

« L’autre donnée importante, c’est le réseau public régulier au secondaire. Le collégial accueille seulement 37 % de jeunes diplômés du réseau public versus 90 % issus du Programme d’éducation internationale (PEI) ou du secondaire privé. Au fond, on a un système à trois vitesses au réseau scolaire et le niveau collégial reproduit çai .

« Loin de nous l’idée de vouloir valoriser le classement inadéquat et contreproductif de nos cégeps publié récemment par certains médias, bien au contraire. Le portrait réalisé à partir des informations disponibles invite plutôt les acteurs du réseau collégial à porter un regard renouvelé et coopératif sur cet enjeu important de la réussite.

« En associant la moyenne générale au secondaire et l’effet cégep, ce regrettable palmarès montre toutefois à quel point les cégeps de région performent. Ils réussissent à diplômer leurs jeunes et à les amener à l’université, contrairement à certains cégeps des grands centres, anglophones notamment, qui ne recrutent que les étudiantes et les étudiants les plus forts et les diplôment conséquemment beaucoup plus facilement. Si nous saluons l’effort de bonifier le palmarès, nous continuons à déplorer cette mise en compétition et en concurrence des cégeps.

« Notre engagement sociétal doit commencer dès la petite enfance, dès le service de garde, et valoriser toutes les voies de formation. Avoir un diplôme d’études professionnelles a tout autant de valeur quand c’est ce que vise le jeune, parfois au désespoir de ses parents qui le veulent au collégial. Effectivement, il y a une réflexion sur l’éducation en général qui est nécessaire.

« Le Québec s’avère la province la plus inégalitaire en raison de son système à trois vitesses au secondaire. Est-ce qu’on peut réfléchir à ça ? Ensuite, on fera les corrélations pour le cégep et l’université. La mixité dans le réseau scolaire est importante pour augmenter la diplomation, comme le confirme le Conseil supérieur de l’éducationii (CSE) car elle amène une émulation. Rendu au collégial, il faut départager l’accessibilité et la réussite au regard de la diplomation et ne pas confondre les deux.

Identifier les bons coups et ce qui fonctionne

« Enfin, il faut être à même d’identifier les bons coups et ce qui fonctionne. Pourquoi ne ferait-on pas des projets pilotes par exemple ? On pourrait cibler un ou plusieurs programmes dans une même cohorte, mettre en place des mesures et regarder si ça fait une différence ou pas. Parlant de mesures plus concrètes, la première session est capitale comme vecteur de réussite. C’est connu que quand une étudiante, un étudiant réussit tous ses cours à sa première session, ses chances de diplômer sont excellentes. C’est une session importante, une période possible de réorientation et ça fait partie de la dynamique collégiale.

« Je comprends la démarche de consultation actuelle entourant la diplomation. Le Ministère et les intervenants du réseau travaillent main dans la main pour la réussite, dont celle des garçons. Reste à savoir comment la “machine” traitera l’information qui sortira de ces échanges. Les profs mettent largement l’épaule à la roue. Ils ne se défilent pas. Ils sont sur la ligne de front. Mais c’est difficile de réussir là où il y a eu des carences avant. »

L’avis de la Centrale des syndicats du Québeciii

En janvier dernier, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) a aussi présenté au ministère de l’Enseignement supérieur un avis en lien avec le cahier de consultation en prévision des rencontres d’échanges interordres. D’entrée de jeu, cet avis rappelle que l’augmentation du taux de réussite de 3 % qui est espéré est tributaire de « dynamiques qui s’avèrent complexes et multifactorielles ». Les nombreuses initiatives et les énergies consacrées à la persévérance et à la diplomation au fil des ans y sont d’ailleurs largement saluées. Cependant, cet avis invite à considérer la stagnation des taux de diplomation en prenant soin de mettre en perspective la diversité de parcours des étudiants admis à l’enseignement supérieur depuis une quinzaine d’années ainsi que les exigences engendrées pour soutenir leur persévérance et leur diplomation.


i Laplante, B., Doray, P., Tremblay, É., Kamanzi, P. C., Pilote, A. et Lafontaine, O. (2020). L’accès à l’enseignement postsecondaire : l’effet de la segmentation scolaire au Québec. Québec : Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec.
 ii Rapport CSE-CNESCO, La mixité sociale à l’école, juin 2015

iii Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Avis présenté au ministère de l’Enseignement supérieur en lien avec le cahier de consultation en prévision des rencontres d’échanges interordres, Chantier sur la réussite en enseignement supérieur, janvier 2021.



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