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Un Centre de recherche vraiment « techno »!



Entrevue avec Jean Lachance, directeur du Centre spécialisé en technologie physique du Québec à La Pocatière


Au début des années 1980, six cégeps sont autorisés à faire de la recherche appliquée : les premiers Centres collégiaux de transfert technologique (CCTT) apparaissent. Ainsi, le Centre spécialisé en technologie physique du Québec (CSTPQ) naît en 1984 au département de technologie physique du Cégep de La Pocatière. La croissance du Centre de recherche amène ses dirigeants, en 1993, à l’incorporer en tant qu’organisme sans but lucratif, tout en demeurant affilié au cégep. 

Jean Lachance a été le deuxième employé engagé du CSTPQ en 1984. Il a eu l’opportunité de travailler sur de nombreux projets de recherche pour ensuite prendre la direction du centre en 2002. En 10 ans, le CSTPQ a connu un développement fulgurant : on y emploie plus de cinquante personnes : des scientifiques, des ingénieurs et des technologues, ce qui en fait un des plus importants CCTT au Québec.

Mais que fait-on dans un centre de recherche en technologie physique, qui plus est, à La Pocatière? Jean Lachance, enthousiaste, répond : « Les recherches menées au centre touchent à la fois aux procédés industriels, aux technologies de la santé et à l’efficacité énergétique. Ce qui nous intéresse, c’est l’innovation branchée sur les besoins de l’entreprise. Ce qui fait notre force, c’est le partenariat qu’on peut établir avec des industriels, le milieu de la santé et les institutions d’enseignement. Nous avons une synergie remarquable avec ces partenaires. Cela fait en sorte qu’une entreprise régionale qui veut développer un produit profitera des expertises des chercheurs mais aussi de celle des gens qui sont sur le terrain. Nous développons des marchés de niches qui représentent des opportunités exceptionnelles pour les PME de notre région. Et être situé à La Pocatière n’est nullement un obstacle pour la recherche, puisque notre clientèle s’étend à la grandeur du Québec et dépasse même les frontières. »

En avril 2010, le Centre s’installe dans le Parc industriel dans un nouveau bâtiment de 40 000 pieds carrés représentant un investissement de 11.3 millions. L’équipe du CSTPQ s’est d’ailleurs largement investie dans la conception du volet énergétique du bâtiment.


Pourquoi le Centre est-il déménagé? Jean Lachance explique : « Nous manquions d’espace, et, à titre de centre de transfert technologique, nous avons voulu faire de ce bâtiment une vitrine de la gestion de l’énergie. Nous avons été très audacieux. Ce bâtiment est un des plus écoénergétiques au Canada : géothermie, chauffage solaire, vitres à trois épaisseurs, une « surisolation », etc. Nous avons un réservoir de 50 000 litres d’eau qui permet de stocker de l’énergie pour éviter les pointes coûteuses en électricité. En période de grands froids, nous pouvons utiliser l’énergie emmagasinée. Notre but, c’est de minimiser autant que possible les pertes d’énergie. » 

Les nombreux prix que s’est vu décerner le CSTPQ pour cette construction modèle font foi de son mérite. Pour son efficacité énergétique, le Centre a remporté, en février 2012, le « Prix de la Reconnaissance Hydro-Québec » et une « Mention (2e place) - catégorie Bâtiments neufs, tous secteurs » au concours Énergia 2011 de l’Association Québécoise pour la maîtrise de l’énergie. Soulignons aussi trois prix pour l’architecture en 2011 : « 2e Prix du jury dans la catégorie des bâtiments industriels de 5 millions $ et plus » décerné par l’Ordre des architectes du Québec, « Prix du public Loto-Québec » de même que le « Prix Vision architecture et jeunesse » du concours J’aime l’architecture. 

Outre la reconnaissance pour le « contenant », l’excellence du « contenu » a aussi été récompensée. En effet, le Centre remporte une « grande mention » dans le cadre des Grands prix québécois de la qualité en 2010, ainsi qu’un prix Argent dans le cadre des Prix Canada pour l’Excellence en 2011. 

Que pensez-vous des prix qu’a reçus le CSTPQ? « Ça fait plaisir! C’est surtout encourageant! On donne le meilleur de nous-mêmes, on vise l’excellence et quand on obtient une reconnaissance, ça veut dire qu’on réussit! Il n’y a pas de secret : écouter les clients autant que les gens qui travaillent ici, maintenir une gestion rigoureuse, avoir toujours à l’esprit le développement durable… Voilà autant de gages d’excellence! » 

Jean Lachance souligne toutefois que la performance du Centre commande des efforts constants. Assurer l’autofinancement des salaires n’est pas un mince défi. Les contributions du Ministère de l’Éducation (200 000$) et du Ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation (100 000$) couvrent moins de 10% du budget du CCTT. Une révision de ce modèle de financement est souhaitée afin d’ajuster ce financement de base en proportion aux besoins réels du Centre de recherche et à la performance de ses relations avec l’industrie.

Quels sont vos liens avec le cégep? « Le Centre a accueilli l’an dernier 14 professeurs du Cégep et une quinzaine de stagiaires étudiants. Quand nous avons décidé de déménager, certains craignaient que cela ne brise les liens entre nos institutions. Mais la qualité des liens relève plus de la volonté que des lieux. Jamais dans l’existence du centre le cégep n’a eu autant de retombées. Évidemment, nous avons des professeurs et des étudiants qui travaillent sur nos projets. Au cours de la dernière année, le Centre a collaboré avec six départements : Mathématiques, Sciences et techniques biologiques, Technologie physique, Soins infirmiers, Informatique et même Lettres et Théâtre - nous avions des besoins en rédaction. Il y a une synergie incroyable avec le collège », relate Jean Lachance.

En outre, Monsieur Lachance défend la mission éducative du Centre de recherche : « Les jeunes ne peuvent pas aimer ce qu’ils ne connaissent pas », soutient-il. « Au cours des dernières années, il y a eu une baisse dramatique du nombre d’inscriptions dans le programme de technologie physique. Le Québec aurait besoin de 200 diplômés par année, à peine 40 diplômés sortent des cégeps. Dans ce contexte, le Centre, en collaboration étroite avec le cégep, a mis de l’avant plusieurs activités. Nous avons fait une maquette de démonstration pour aller dans les écoles secondaires. Nous avons accueilli dans nos locaux des étudiants du primaire, du secondaire et du collégial. Nous avons fait récemment une activité que nous avons appelée « Accro de la techno » : 17 démonstrations de sciences et de technologies. Huit entreprises sont venues illustrer les applications de la technologie chez elles. On fait connaître aux jeunes les belles carrières reliées aux technologies. L’activité va se répéter et prendre de l’ampleur. Les jeunes sont mis en contact avec des laboratoires de classe mondiale. En conjuguant ceci avec les importants efforts déployés par le Cégep, le nombre d’inscriptions a augmenté au cours des dernières années.», conclut-il.
 

Trois membres de l’équipe laser du CSTPQ préparent les équipements pour le soudage laser à distance de boites électriques

Revenons à la recherche. Pouvez-vous nous donner des détails en ce qui a trait aux procédés laser par exemple? « Le centre a acquis son premier laser en 1972. Aujourd’hui, nous avons ici au Centre un laser de 15 kilowatts, le plus puissant au Canada. Nous faisons des travaux pour les entreprises manufacturières dans le secteur de la transformation métallique. Nos sources laser fibre de 15 kW et 2 kW alimentent trois cellules de travail et permettent la réalisation de nombreux projets industriels en soudage laser, en rechargement laser, en placage laser, en traitement thermique de surface par laser et en soudage hybride laser/GMAW de plaques épaisses. Le soudage laser présente de nombreux avantages face aux procédés de soudage traditionnels : rapidité, précision, déformations et zone affectée thermiquement minimes, etc. En quelques années, le CSTPQ s’est hissé dans le peloton de tête mondial pour les procédés laser d’avant-garde » , affirme Jean Lachance.  

"Nous travaillons à mettre au point des produits visant à soutenir le maintien à domicile des personnes en perte d’autonomie"

En début d’entrevue, vous avez parlé des technologies de la santé? Jean Lachance explique : « C’est une de nos spécialités! Le Centre oeuvre depuis plus de 15 ans en technologie de la santé. Au cours des six dernières années, 55 000 heures de travail sont attribuables à ce domaine. Nous avons en cours un important projet de recherche qu’on appelle L’aidant virtuel. C’est un projet relié à la problématique des chutes chez les personnes âgées, problème majeur de santé publique. Nous travaillons à mettre au point des produits visant à soutenir le maintien à domicile des personnes en perte d’autonomie. Plus précisément, les solutions proposées visent la détection et le signalement des chutes, mais elles contribueront également à leur prévention. »

Quelles sont les recherches en cours en matière d’ « énergie »? « Tout ce qui touche les transferts thermiques nous intéresse, nous qui sommes en physique. Par exemple, nous travaillons sur un projet qui touche l’acériculture. Un prototype est actuellement à l’essai en érablière », répond le directeur. 

Et dans le secteur du développement logiciel? Jean Lachance explique : « Il y a de l’informatique partout. Maintenant, en informatique, dix ans, c’est une éternité. On doit constamment intégrer les nouvelles technologies. Les téléphones, les tablettes, les capteurs numériques invitent à être à la fine pointe des développements. Il faut également simplifier au maximum l’utilisation des outils informatiques pour les entreprises. Le CSTPQ développe, entre autres, des utilitaires faisant le lien entre plusieurs logiciels. » 

Y a-t-il de la concurrence entre les CCTT? « Nous travaillons en complémentarité avec les autres centres », affirme Jean Lachance. «Et, je vis très bien avec la présence d’autres centres de transfert dans des secteurs apparentés. Nous venons de déposer un projet majeur avec le Centre de Métallurgie du Québec (Trois-Rivières) et le Centre de transfert technologique en écologie industrielle (Sorel) au niveau d’un consortium industriel. Le développement des centres ne s’est pas toujours fait de façon structurée. Certains œuvrent dans des champs comparables aux nôtres. Mais nous avons tous des spécialités et une culture propre qui font que chaque centre est unique et répond à des besoins spécifiques.»

En conclusion, les Centres collégiaux de transfert technologique ont-ils toujours leur raison d’être en 2012? « Plus que jamais. Avec la mondialisation et l’ouverture des marchés est apparu un accroissement de la complexité. Lorsqu’une entreprise veut développer un nouveau produit, il lui faut se questionner sur les ressources humaines qualifiées pour le faire; regarder les marchés; évaluer la compétition souvent féroce et envisager les sources de financement. Il faut également tenir compte de la conjoncture économique, de la force du dollar, de la productivité par rapport aux concurrents, de la disponibilité des fournisseurs, de la complexité des technologies, de la durée de vie des cycles d’innovation. Le rôle des CCTT est de simplifier cette complexité. Notre expertise en technologie, nos services de veille, notre aptitude à suggérer de nouvelles pistes aux entreprises, notre capacité de transférer des innovations d’un secteur à l’autre constituent un apport précieux pour les entreprises. Nous établissons un partenariat à long terme, ce qui est gage de confiance. Au cours des dernières années, ces partenariats ont permis à plusieurs entreprises de maintenir une croissance soutenue. Les fermetures d’usines au Québec pourraient provoquer une certaine panique. Mais, si nous faisons les choses différemment, il y a de l’espoir. Plus on est proche de l’entreprise en mode d’accompagnement et plus on travaille dans une perspective d’innovation, plus les chances de succès augmentent ».

Entrevue réalisée par Alain Lallier, 15 mars 2012.

 

 



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