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L’intelligence artificielle bientôt dans votre cégep?




 

 

Par Alexandre Brunet

Enseignant de philosophie,

Cégep de Saint-Hyacinthe

 

 

 

Il ne se passe pas une semaine sans que l’intelligence ne fasse l’objet d’un reportage télé, d’un article de journal ou de magazine. On nous en dit autant de bonnes que de mauvaises choses. On nous promet que les machines intelligentes du futur sauront nous remplacer dans l’exécution des tâches répétitives et fastidieuses. Et les domaines dans lesquels ces machines interviendront seront, semble-t-il, sans limites.

Je m’intéresse au développement de l’intelligence artificielle depuis plusieurs années. C’est un sujet à la fois excitant et déroutant. Excitant parce que les chantres de l’intelligence artificielle ne nous promettent rien de moins qu’une révolution profonde de notre manière de vivre. Déroutant, car on ne sait trop quoi penser de cette « intelligence » artificielle. Est-ce vraiment de l’intelligence?

La définition de l’intelligence n’est pas vraiment le sujet de ma réflexion ici. Mon intérêt se concentre sur l’impact de cette nouvelle technologie dans le monde de l’éducation, car j’exerce le métier de professeur de philosophie dans un cégep. Il m’apparait que bien des discours sur l’intelligence artificielle ne se gênent pas pour embellir le futur. J’aimerais partager avec vous ce qui me semble vrai et ce qui me semble faux.

La salle de cours du futur
Un petit mot pour commencer sur la salle de classe du futur. C’est une chose que je ne remets pas en question. Je veux bien croire à d’éventuelles vertus des cours en ligne assistés d’une intelligence artificielle, mais je ne crois pas à la disparition de la relation pédagogique qu’un professeur peut créer dans sa salle de classe. Pour les êtres humains, il y a là quelque chose de fondamental : la possibilité de se réunir et de discuter face à face.

Certains enthousiastes de l’intelligence artificielle pensent à l’inverse que l’intelligence artificielle changera la face de l’éducation grâce à la multiplication des formations en ligne dans lesquelles l’interaction humain-machine ne sera plus une barrière à l’apprentissage, mais plutôt un tremplin. Cette interaction fluide sera le fruit d’une compréhension profonde des besoins de l’étudiant par la machine. L’intelligence artificielle permettra l’adaptation des contenus aux besoins de chacun. Le rêve d’une pédagogie individualisée enfin réalisable grâce à la technologie.

C’est un fantasme répandu dans une population étudiante qui, confrontée au monde extérieur du cégep, voit bien que leurs moindres besoins peuvent être comblés par un clic. (En passant, cliquez ici pour une pizza gratuite.) Alors, pourquoi l’école, qui offre un service comme les autres, ne devrait-elle pas profiter des bienfaits de la technologie pour enfin satisfaire les besoins particuliers de chacun? Pourquoi ne pas la mettre à profit pour moduler les parcours scolaires en fonction des aptitudes de chacun?

L’école ne peut se permettre de sombrer dans le relativisme.
Ce fantasme d’une école adaptée à chacun est sans doute plein de bonnes intentions. Cependant, la teneur de cette « adaptation » ou de cette « modulation » du cours n’est jamais très claire. Mais peu importe, je pense que les défenseurs de cette modularité ne saisissent pas la contradiction qu’elle représente au fondement même de l’éducation. Ce fondement, c’est la reconnaissance qu’il existe un savoir universel à transmettre. Un savoir qui est valable pour tous, pas seulement pour le professeur, pas seulement pour l’étudiant. Un savoir sanctionné par une communauté de spécialistes, par exemple, un ordre professionnel. Si vous créez une école qui adapte ses contenus aux intérêts de chacun, vous perdez de vue l’exigence même d’un savoir universel. L’école ne peut se permettre de sombrer dans le relativisme.

Une vision mercantile qui donne froid dans le dos
Il y a là certainement une raison de résister au déploiement tous azimuts de l’intelligence artificielle dans l’enceinte des cégeps. Déjà, les premières applications (au sens de logiciels) pourraient très bien provenir du monde du commerce en ligne. Dans ce monde, les relations entre le cégep et ses étudiants sont interprétées comme une « expérience client ». Ainsi, le rôle de l’intelligence artificielle sera d’optimiser cette expérience pour que le client (l’étudiant) continue de consommer des cours jusqu’à l’achat complet de son diplôme. Cette vision mercantile de l’éducation nous donne froid dans le dos, nous qui sommes habitués à un cégep gratuit, conformément à ses valeurs humanistes.

Alors pourquoi pas un agent conversationnel pour assister les étudiants en formation?
Déjà, on remarque la prolifération sur le Web des applications sous forme d’agents conversationnels, ou chatbots en anglais. Alors pourquoi pas un agent conversationnel pour assister les étudiants en formation? Dans une université australienne, un professeur d’informatique responsable d’un cours en ligne a développé avec son équipe un agent conversationnel qui pouvait répondre aux questions des centaines d’étudiants inscrits, mais à leur insu. L’agent conversationnel a été si performant que les étudiants, ayant été mis au courant de la supercherie, refusaient d’y croire.

D’accord, c’est impressionnant. L’avenir du cégep sera sans doute fait un peu de cela. En tant qu’enseignant, je ne dirais pas non à ce genre d’assistant qui pourrait répondre à ma place aux courriels de mes étudiants. Cependant, le chemin risque d’être très long entre ce que l’on peut réaliser dans un laboratoire informatique avec une équipe de doctorants et un produit commercialisable qui sera vraiment utile pour des professeurs de partout dans le monde. Mais imaginons qu’on assiste un jour au lancement d’un agent conversationnel universel que chaque professeur d’une institution d’enseignement pourrait utiliser pour ses propres cours. Imaginons un peu : vous installez le logiciel sur votre appareil (je n’ose plus dire « ordinateur », j’ai l’air vieux). Ce logiciel plein d’intelligence artificielle, cet assistant numérique, doit maintenant accéder à vos données personnelles (vos notes de cours, votre recueil, le manuel du cours) pour apprendre à vous connaitre et à cerner votre cours. Une fois que l’assistant intelligent aura compris vos intentions, il pourra répondre à vos courriels à votre place.

La profonde débilité des réseaux de neurones artificiels
Personnellement, je décroche à « une fois que l’assistant intelligent aura compris vos intentions ». Ce n’est pas demain la veille qu’une machine pourra parvenir de manière autonome à ce niveau de compréhension d’un humain. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Joshua Bengio, la sommité mondiale en intelligence artificielle, qui ne cesse de rappeler en entrevue la profonde débilité des réseaux de neurones artificiels avec lesquels il travaille quand on les compare à l’intelligence humaine. Alors, on se calme, et on n’espère pas cet assistant numérique avant 20 ans.

Tout ira plus lentement que ce que les vendeurs de rêve veulent nous faire croire
Nous touchons ici au cœur d’un problème : les chantres de l’intelligence artificielle n’envisagent jamais sérieusement les difficultés, les contretemps, les bogues, les hésitations et les interdictions qui freineront le développement de l’intelligence artificielle. À mon avis, tout ira plus lentement que ce que les vendeurs de rêve veulent nous faire croire. À cet égard, l’émerveillement des prochaines années fera sûrement place au désenchantement face aux limitations évidentes de ces premières applications domestiques que sont Google Home ou Alexa.

La résistance au sein même de la communauté enseignante
Au désenchantement s’ajoutera la résistance au sein même de la communauté enseignante. Et cette résistance sera pleinement justifiée, au sens où, selon une étude anglaise (Emmanuel Monnier, « Bienvenue dans la vallée de l’étrange » Science et vie, novembre 2014), le métier d’enseignant au niveau postsecondaire recèle bien peu d’éléments « automatisables », donc susceptibles d’être efficacement remplacés ou assistés par une intelligence artificielle. Alors, pourquoi s’encombrer d’une technologie qui aura finalement bien peu à offrir aux professeurs?

Cette résistance, même si elle se justifie, engendre un repli qui laisse tout le champ libre aux vendeurs de rêve. Mais comme je l’ai signalé plus tôt, je crains que ces vendeurs de rêve ne comprennent que très peu la mission fondamentale de l’éducation. Et pourtant, ce seront eux qui progressivement offriront aux cégeps des applications intelligentes, « parce que les clients le veulent ». Le risque est grand que cette myriade d’applications qu’on voudra nous vendre soit finalement très mal adaptée à la réalité des enseignants.

Pour la création d’un conseil collégial
Pour éviter ce scénario détestable qui s’apparente à une fatalité dès qu’il s’agit d’implanter une nouvelle technologie (vous y comprenez quelque chose, vous, à Office 365?), j’aimerais proposer la création d’un conseil collégial qui réunirait des administrateurs et des enseignants des cégeps dans le but d’échanger des informations et des points de vue sur les nombreux enjeux qui seront soulevés par l’implantation progressive de l’intelligence artificielle dans le monde de l’éducation. Je crois qu’il y a tout lieu de se concerter plutôt que de travailler chacun dans son coin. Je crois qu’un tel conseil pourrait, à terme, aider les enseignants à mieux comprendre le potentiel de l’intelligence artificielle dans leur pratique et leur salle de classe, si une telle chose se révèle possible. Enfin, un tel conseil pourrait contribuer à l’édification de normes communes pour la gestion de l’accès aux données des étudiants ou de toute autre norme éthique qui s’avérera nécessaire, des sujets que je n’ai pas du tout abordés ici.

Une nouvelle révolution technologique est sur le point de se déployer, lentement mais sûrement. Alors, pourquoi ne pas nous y préparer lentement, mais sûrement ?



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