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50 ans d’enseignement du cinéma au Cégep de L’Abitibi-Témiscamingue




 

Entretien avec M. Michel Lessard, ex-enseignant en cinéma maintenant retraité.

C’est dans le cadre des festivités qui entourent le 50e anniversaire du Cégep et durant la 36e édition du Festival du cinéma international de l’Abitibi-Témiscamingue qu’un hommage a été rendu à l’enseignant de cinéma, aujourd’hui retraité, Michel Lessard. Il a travaillé au sein de l’équipe du cégep durant 34 années. Le Portail explore avec lui la place qu’a occupée et occupe encore le cinéma au cégep et dans la région.

Michel Lessard est accompagné des enseignants actuels en Arts, lettres et communication, option cinéma : Martin Guérin, Béatriz Mediavilla et Chantale Girard, du directeur général, Sylvain Blais, de la directrice des ressources humaines, Kathleen Longpré ainsi que deux des fondateurs du Festival, soit Jacques Matte et Louis Dalllaire.
Crédit : FCIAT 2017

Une tradition bien enracinée.
Le Cégep de Rouyn est officiellement né en 1967 de la transformation du collège classique de Rouyn dirigé par les Pères Oblats de Marie-Immaculée. À l’époque Michel Lessard terminait son cours classique. Il se rappelle d’ailleurs que le père André Morin y donnait des ateliers de cinéma en super 8. Quand le Cégep est né, le père Morin « a prêché pour sa paroisse » afin que soit intégrée l’offre des cours complémentaires en cinéma. « Il fut vraiment l’initiateur des cours de cinéma au cégep », d’expliquer Michel Lessard. Il organisait un festival de fin d’année qui s’appelait « Festival du cinéma super 8 ». Michel Lessard obtient un poste de professeur de cinéma en 1971 suite à des études en sciences de l’éducation, option audiovisuel et cinéma. À l’époque, les étudiants étaient tenus de suivre quatre cours complémentaires. C’est dans ce cadre que les cours de cinéma ont pris leur place à travers une offre diversifiée.

Création d’un département de Cinéma
Le programme d’Arts et Lettres existait à l’époque, mais sans profil particulier. Les étudiants devaient choisir dans les cours de langue, de français, de cinéma des cours complémentaires qui leur étaient crédités comme des cours de concentration en Arts et Lettres. Déjà, le collège donnait aussi des cours de photographie. Longtemps intégrés au département d’Arts plastiques, les professeurs de cinéma ont avec le temps revendiqué la création d’un département de Cinéma; il sera créé au milieu des années 90. Cela permettra de constituer un noyau de trois à quatre professeurs afin de répondre à la demande qui était forte. Des cours de création étaient offerts, mais également plusieurs cours théoriques. La création des campus d’Amos et de Val-d’Or favorisera l’augmentation de l’offre de cours en cinéma. Bien que considéré comme un collège de petite taille, le Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue a pu constituer un noyau de quatre à cinq professeurs en cinéma. Ce qui est assez remarquable.

Capture d'écran du vidéo : Boomtown Theatre: cinéma et formation sur You Tube

Des assises dans le milieu régional
L’engouement pour le cinéma n’est pas l’apanage du cégep. Il a des racines régionales profondes. Michel Lessard démontre à travers ses recherches que, dès les années 20, de nombreuses salles de cinéma seront construites. « Nous avons probablement battu un record canadien en 1949 avec plus de 760 000 entrées pour une population d’environ 22 000 citoyens. Ce qui représente environ 2100 entrées par jour. Pour une région éloignée des grands centres, “aller aux vues” était une activité de choix. Mais les cinémas servaient aussi de salles de spectacle. Pour les étudiants, même en 1967 et malgré la fermeture de plusieurs salles avec l’arrivée de la télévision, il y avait une offre assez intéressante de films. Avec la création du Théâtre du Cuivre dans le cadre du centenaire de la Confédération, un Ciné Qualité est offert, un cinéma avec une programmation différente des salles commerciales. En 1982 apparaît le Festival du cinéma international de l’Abitibi-Témiscamingue qui a acquis au fil des ans une réputation enviable et ses lettres de noblesse. Né d’une initiative de messieurs Jacques Matte, Guy Parent et Louis Dallaire, ce festival a développé une signature unique. Même dans les années 70, nous avions déjà un Ciné Qualité sur trois jours par semaine où les étudiants du cégep formaient la majeure partie des spectateurs. »


Voir la capsule: Boomtown Theatre: cinéma et formation sur You Tube


Les liens avec le Festival international et l’université
Le Cégep maintient des liens étroits avec le Festival international du cinéma en Abitibi-Témiscamingue. Depuis plusieurs années, les étudiants ont l’occasion de présenter leurs films dans le cadre des après-midi Desjardins. « D’avoir un département de cinéma actif au collège a sûrement contribué à la création d’un département de Création et nouveaux médias à l’Université du Québec en Abitibi. Plusieurs de nos étudiants en cinéma au collège poursuivent ainsi leurs études à l’UQAT. Des entreprises de production en cinéma dans la région, comme Balbuzard, engagent ces diplômés. D’autres boîtes de production offrent également des emplois dans la région.»

Une approche pédagogique plus fondamentale que divertissante
Au départ, les étudiants qui choisissent des cours de cinéma peuvent être attirés par son côté divertissant. Cependant, pour un professeur de cinéma comme Michel Lessard, il faut les amener ailleurs et plus loin. Bien sûr, il faut leur faire découvrir l’esthétisme du cinéma et les techniques qui le sous-tendent. Mais il faut aller plus loin : « Je trouvais d’ailleurs toujours prioritaire le côté démystification. Il faut dépasser le côté esthétique et divertissant pour souligner les aspects d’une certaine“diversion”. Comment un documentaire peut-il être mensonger? Comment un film américain super populaire peut-il être xénophobe, raciste, sexiste par exemple? J’essayais de faire découvrir aux étudiants l’ensemble des petits pièges cachés. Je repasse l’extrait et je leur demande pourquoi trouve-t-on telle chose en arrière-plan afin de leur montrer que l’image est fabriquée, planifiée dans les moindres détails. Quelle image projette-t-on des Asiatiques dans les films par rapport aux Américains? Ce dont je suis le plus satisfait, c’est d’avoir contribué au développement d’un esprit critique des étudiants sur le contenu et le contenant d’un film. Les étudiants ont baigné dans un monde d’images. On pourrait même dire qu’ils s’y sont souvent noyés. Je me voyais quelquefois dans un rôle de sauveteur [rires]. J’en suis même arrivé à dire que le cours de cinéma devrait être un cours obligatoire. La philosophie va aussi traiter de cela dans ses cours. Mais d’assurer ou du moins permettre le développement d’un regard critique de l’image souvent omniprésente devient essentiel pour la formation des étudiants. Le cinéma est un art et un médium très englobant, à la fois art, roman, histoire, politique et philosophie. »


Pour prolonger les propos de Michel Lessard, il faut lire le tome 3 chapitre XVI du Rapport Parent sur l'éducation cinématographique.


Les liens avec les autres disciplines
Michel Lessard souligne l’intérêt d’une approche interdisciplinaire et programme dans l’enseignement du cinéma. Il donne l’exemple du cours Cinéma des Amériques et d’un cours de Littérature des Amériques. Il devient intéressant de faire les liens entre la littérature mexicaine ou bolivienne et les films de ces pays. Voir comment les imaginaires se transposent dans ces films. « L’intégration entre des cours de cinéma, de littérature et de langue s’avère très formatrice. Elle permet aux étudiants de faire un “zoomout”sur la réalité plutôt qu’en être prisonniers avec le nez collé trop souvent sur la vitre. Ça leur donne un autre regard. Et je pense que les étudiants reçoivent une belle formation présentement. »

D’autres intérêts et implications que le cinéma
Michel Lessard demeure toujours un grand adepte de cinéma. Mais, à la retraite, il a diversifié ses engagements. Au cours de ses voyages, il a constaté que l’on trouvait dans plusieurs villes des vélos offerts gratuitement. On en trouve à Bangkok en Thaïlande, à Vittorio Veneto en Italie ou en Suisse. « Pourquoi pas ici à Rouyn? » s’est-il demandé. Douze ans plus tard, il peut dire mission accomplie. Il est l’initiateur de Vélo Cité Rouyn-Noranda. L’été dernier, l’organisme a fait 4764 prêts gratuits de vélo. Des étudiants sont engagés pour assurer ce service. Le projet s’est développé à proximité et en collaboration avec La Maison Dumulon. Ce site historique est le premier magasin général du canton. Fondé par la famille Dumulon en 1924, il s’agit d’un authentique commerce et bureau de poste qui présente des expositions historiques et thématiques sur l’histoire des villes-sœurs et de la région.

Si vous passez par là, allez faire un petit tour de vélo gratuitement autour du lac Osisko. Demandez à saluer un certain Michel Lessard. Vous aurez peut-être droit à de belles suggestions pour un bon film à voir.



Dossier préparé par Alain Lallier, éditeur en chef, Portail du réseau collégial

Pour vos commentaires: collaborer@lescegeps.com



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