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Un virage numérique grand V qui change bien des choses

2020-06-19


Par M. Alain Lallier

Entretien avec Nathalie Bastien, conseillère responsable du Réseau REPTIC, et François Lizotte, coordonnateur de la Corporation DECclic.

 

Une activité numérique qui explose
Ce printemps, avec la fermeture physique des collèges, l’activité numérique a explosé, constate François Lizotte, coordonnateur de la Corporation DECclic. Auparavant, 3000 professeurs étaient actifs sur l’application Moodle dans le réseau collégial. Quelques semaines après la reprise des cours, le nombre est passé à 4500. « Plusieurs professeurs, qui avaient peu d’expérience avec ce genre d’outil, se sont lancés. Et il ne s’agit ici que d’une plateforme en ligne parmi plusieurs autres », explique-t-il.

Les cégeps étaient-ils prêts à affronter une telle situation?
À cette question, Nathalie Bastien précise que nous ne sommes jamais prêts à affronter aussi subitement une telle situation historique : « Je trouve que, dans les circonstances, les collèges ont fait preuve d’agilité. La communauté de pratique des répondantes et répondants TIC a travaillé très fort pour former à la fois les professeurs et leurs collègues à devenir des intervenants de première ligne. Ce qui nous a pris de court, c’est que le numérique —encore appelé les TIC — est passé d’un statut de plus-value à un outil essentiel sans lequel il n’y a ni enseignement ni apprentissage. La crise a décidément démontré que nous vivons dans une société numérique. Le numérique est ainsi devenu un outil transversal et incontournable, comme la maîtrise de la langue. Nous avons dû faire un virage numérique en vitesse grand V... et en épingle pour certains.

«  […] Étions-nous prêts? Certains l’étaient plus que d’autres. C'était à géométrie variable selon les enseignants, les collèges et les régions. La question de la connectivité internet est très importante et cause des inégalités sociales et culturelles. On pense entre autres aux étudiants autochtones qui sont retournés dans leur communauté, où il n'y a pas  nécessairement d'accès à Internet, ou encore à la mère immigrante monoparentale qui retourne au cégep faire des études en soins infirmiers. Elle se retrouve dans une situation autre que celle du jeune dont les parents professionnels disposent de plusieurs ordinateurs dans la maison. Le réseau n’était peut-être pas prêt à faire un virage aussi rapide, mais je pense que tout a été mis en œuvre pour passer au travers. Au lieu de baisser les bras, nous avons trouvé des solutions créatives. Le Ministère a donné plus d’autonomie aux collèges, ce qui a permis de mieux relever le défi et d’innover. »

Les cégeps ne partaient pas de rien
Depuis de nombreuses années, le développement de la technopédagogie et de l’enseignement à distance a fait l’objet d’efforts considérables de la part de plusieurs organismes du réseau (Profweb, APOP, colloque de l’AQPC, Performa, DECclic, Vitrine Technologie éducation, Cégep à distance, etc.). Les cégeps avaient déjà mis en place une infrastructure technologique importante. Malgré cela, l’augmentation rapide et massive de la demande a mis à dure épreuve les plateformes existantes comme DECclic. François Lizotte souligne que leur système a connu beaucoup de pression : « Durant les deux premières semaines, ce fut assez laborieux, pour ne pas dire cauchemardesque. Nous parlons de tout un écosystème : d'un serveur Web, d'un serveur de bases de données et de plusieurs autres composantes à paramétrer et à coordonner. »
Mais l’infrastructure technologique était là. Le réseau de communications était déjà bien en place et organisé, ce qui a permis de mettre à contribution le Réseau des répondantes et répondants TIC. Nous avons mis le pied sur l’accélérateur des mécanismes de communication : « Dans un sens, chaque REPTIC s’est mis au service des enseignants de tous les collèges, parce que chaque professeur n’est souvent qu’à deux degrés de séparation d’un REPTIC d’un autre collège qui a exactement la réponse à son problème. Ça s’est fait très rapidement, de très tôt le matin à très tard le soir », confirme Nathalie Bastien.

Des besoins émergents
La question de l’évaluation est vite apparue comme l’une des plus importantes à résoudre, plus particulièrement pour les cours nécessitant des manipulations. Quand on ne peut pas avoir d’examens traditionnels sur papier dans une salle surveillée, il faut revoir les méthodes d’évaluation ou tenter de reproduire la situation par un test en ligne en présence avec l’étudiant face à sa caméra, afin d’assurer un niveau de contrôle acceptable.

Mais avant d’évaluer les apprentissages, il fallait reproduire la prestation de l’enseignement. Les professeurs ont dû déployer une gamme de stratégies à distance en faisant appel à différents outils pour lesquels ils n’étaient pas tous formés. C’est là où les conseillers pédagogiques ont d’abord été mis à contribution.

La prolifération des outils
Ce ne sont pas les outils qui ont manqué. François Lizotte pense même qu’il y en avait peut-être trop : « Si je me mets à la place de l’étudiant. Il a accès à la plateforme Omnivox, soit la porte d’entrée de tout le collège avec sa classe virtuelle Zoom. C’est d'ailleurs avec cet outil que les professeurs ont commencé leur intégration du numérique. D’autres sont allés plus loin en utilisant des environnements numériques comme Moodle et des plateformes telles que Teams de Microsoft et Google Classroom. Certains étudiants ont donc eu plusieurs environnements différents à apprivoiser. »

Des compétences numériques à acquérir pour les étudiants
Au fil des ans, le réseau REPTIC a beaucoup mis l’accent sur le développement des compétences TIC des étudiants (Profil TIC, badges numériques). « Il y a une immense différence entre utiliser le numérique dans la vie courante de manière ludique et s'en servir à des fins d’apprentissage », explique Nathalie Bastien. « Il y a un grand pas à franchir. C’est comme apprendre à dresser une liste d’épicerie et apprendre à rédiger une dissertation. Utiliser le numérique comme outil de collaboration ou développer des aptitudes propres à certaines disciplines comme les mathématiques (Excel ou génération de graphiques) commande un enseignement explicite pour viser un apprentissage optimal. La crise actuelle a mis en perspective l’importance de développer ou de mettre à niveau des compétences numériques afin de s’assurer que les étudiants maîtrisent au minimum l’environnement informatique. Des choses aussi simples que de gérer son agenda, en y intégrant une rencontre de groupe à midi, puis une rencontre d’équipe ensuite, ou encore la remise d’un travail en ligne en gérant correctement ses fichiers, cela exige des habiletés qui ne sont pas explicitement enseignées au secondaire. »

Et pour la suite
À la lumière de l’expérience du printemps 2020 et dans la perspective d’une prolongation de la fermeture des cégeps à l’automne, les attentes des enseignants peuvent être variées. François Lizotte précise que la stabilité des plateformes demeure un élément important pour les enseignants : « Pour eux, la stabilité et la performance des systèmes sont primordiales. Ils ne souhaitent pas travailler avec des systèmes qui ralentissent parce qu’ils sont très sollicités. »

Pour Nathalie Bastien, l’enjeu est avant tout humain. Comment va-t-on accueillir les nouveaux étudiants? « Dans une perspective de persévérance et de réussite, l’accueil est très important. Comment répondre aux besoins diversifiés de la population étudiante? L’accès à un ordinateur et à une connexion internet demeure une question de moyens. Aide financière aux études, étudiants en situation de handicap, parents étudiants sont autant de besoins de la population étudiante dont il faudra tenir compte. Les activités pédagogiques qui nécessiteraient un accès aux locaux supposent un protocole qui serait accepté par la direction de la Santé publique. Il est donc certain que le cégep comme milieu de vie, tel qu’on le connaît, devra se réinventer dans un environnement numérique, ce qui est tout un défi. »

En conclusion
Nathalie Bastien termine l’entretien en soulignant l’effort collectif déployé pour terminer cette session : « Je ne pense pas que les résultats seront à la hauteur des efforts que nous avons faits, parce que la situation est d’une infinie complexité. Il y aura des laissés-pour-compte et des échecs. Mais je suis certaine que ce que nous avons fait a eu des répercussions positives. Nous allons tout mettre en œuvre pour terminer la session d’hiver et avoir une session d’automne la plus normale possible, et ce, même s’il y aura des ratés. Si un virage numérique à vitesse grand V ne peut se faire sans écueils, on va au moins les amoindrir et les voir venir en demeurant attentifs aux diverses préoccupations. Comme réseau, on peut au moins être fiers du fait que nous travaillons ensemble pour la réussite des étudiants. Le virage numérique a été entrepris. Au retour dans les classes, les professeurs auront changé, tout comme les étudiants et l’environnement de travail. »

« J’ai peur qu’il n’y ait plus de congés pour les tempêtes de neige… », d’ajouter en riant François Lizotte.



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