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La Bibliothèque du Cégep de Rimouski: un patrimoine redécouvert



Un texte de M. Frédéric Hardel , Bibliothécaire,Bibliothèque Gilles-Vigneault, Service des technologies de l'information - STI

 

« L'architecture est le témoin incorruptible de l'histoire » Octavio Paz

L'architecture fait œuvre de mémoire; elle dresse ses édifices comme des souvenirs, comme des jalons de ce parcours qui a fait qui nous sommes aujourd'hui. Toutefois, loin d'être une ligne droite, ce parcours emprunte souvent des sentiers sinueux et, parfois, revient même sur ses pas, ne craignant pas de défaire ce qui semblait définitif. C'est que, tendant vers un perfectionnement toujours plus grand, l'architecture n'en est pas moins tributaire des courants idéologiques et des modes de son époque. Elle se revisite et s'améliore donc constamment, et c'est ce qui s'est passé avec la bibliothèque du Cégep de Rimouski.

Le Cégep de Rimouski fait partie du groupe de douze cégeps qui ont ouvert leurs portes en 1967. C'est entre les murs du Petit séminaire de Rimouski, où était offert le cours classique contrairement au Grand séminaire où l'on formait les prêtres, que la nouvelle institution installera ses pénates. Le jeune Cégep héritait dès lors d'un patrimoine architectural appréciable constitué de huit pavillons construits entre 1922 et 1959. Les plus anciens bâtiments, quant à eux, avaient malheureusement péri lors des incendies de 1881 et 1950.

D’abord La Coudée et un grand salon
Si l'espace ne manquait pas à l'intérieur de ces pavillons, les locaux n'étaient pas nécessairement adaptés à leur nouvelle vocation. Ainsi, des travaux sont amorcés rapidement et déboucheront sur l'aménagement de deux lieux de socialisation qui joueront un rôle important dans la vie collégiale : La Coudée, un café étudiant, et le Grand Salon, lieu de rencontre pour le personnel. C'est d'ailleurs à l'endroit où l'on installa le Grand Salon que se trouvait la bibliothèque du Petit Séminaire. Toutefois, la perspective d'une augmentation significative de la population étudiante obligea les administrateurs d'alors à envisager l'aménagement d'une nouvelle bibliothèque beaucoup plus grande. Or, un seul espace pouvait pallier ce problème.

Une nouvelle bibliothèque dans la chapelle
En effet, le processus de laïcisation, concurrent à la création des cégeps, rendant caduque la conservation d'un lieu de culte dans la nouvelle institution, c'est dans la chapelle, construite en 1925, que l’on installera la nouvelle bibliothèque. À cet égard, le Cégep de Rimouski ne fait pas figure d’exception puisque plusieurs autres bibliothèques collégiales seront aménagées dans d'anciennes chapelles .

Chapelle du Petit séminaire (1925)

Un chantier imposant
Le chantier de la nouvelle bibliothèque sera imposant : déshabillage de la chapelle, fermeture des voûtes et des fenêtres, subdivision de l'espace en trois étages. Les travaux s'échelonneront sur les années 1969 et 1970. Il faut bien comprendre que les travaux effectués à l'époque correspondaient essentiellement à des impératifs pratiques et bibliothéconomiques : avoir suffisamment de place pour accueillir des usagers et des collections en croissance, protéger les documents de la lumière extérieure en murant à peu près toutes les fenêtres, minimiser le bruit par la fermeture des voûtes et la subdivision de l’espace en trois étages étanches. Absolument rien dans le projet ne tend vers une mise en valeur de l'architecture de la chapelle et pour cause. D'abord, tel que mentionné précédemment, le courant de laïcisation ne favorisait certainement pas la préservation du patrimoine religieux.  Ensuite, il faut le dire, la chapelle, construite en 1925, n'avait qu'une quarantaine d'années en 1967, ce qui en diminuait certainement l'idée que l’on se faisait de sa valeur historique. C'est donc dans cette nouvelle bibliothèque située dans une chapelle - désormais devenue invisible - que travailleront les étudiants des années 1970 à 2010. Notons que la démographie donnera raison à ceux qui auront envisagé une hausse importante de la population estudiantine puisque celle-ci, d’un peu plus de 1000 étudiants en 1967 (incluant les étudiants « restants » du Séminaire et de l’Institut de technologie), culminera à 3600 quelques années plus tard . 

Fermeture des fenêtres en plein-cintre de la chapelle (1969)
Déshabillage de la chapelle (1969). On voit les traces du grand incendie  de 1950 dans la voûte.
Espace de travail de la bibliothèque au temps du Petit Séminaire (devenu le Grand salon)
Troisième étage de la bibliothèque (1970-2010). Les voûtes sont cachées par un plafond suspendu.
Retrait du plafond suspendu et mise au jour des voûtes (2009-2010). On voit qu’elles ont été passablement abîmées pour maintenir des éléments de structure.
Voûtes restaurées (2010 -)

 

Le tournant des années 2000
Si la bibliothèque a bien rempli son rôle pendant les premières décennies de son existence, des membres du personnel commenceront à réfléchir à un réaménagement au tournant des années 2000. En effet, l’arrivée de nouveaux concepts de bibliothèques au cours des années 1990, notamment dans les universités américaines, oblige à repenser la fonction des lieux et donc, leur aménagement. Les carrefours d’apprentissage (learning commons) et autres font une part plus belle à l’expérience de l’utilisateur et à la présence de la technologie, rendant dès lors moins centrale la place des collections. On se rend compte qu’une mise à jour technologique ainsi que l’aménagement de plus de salles de travail en équipe s’avèrent nécessaires. Par ailleurs, avec les nombreuses transformations de lieux de culte en bibliothèques dans les années 1990 , notamment au niveau municipal, le projet de rétablir certains éléments de la chapelle germera.

Les étudiants en architecture mis à contribution
Le responsable de la bibliothèque d'alors, Monsieur Marcel Massé, en étroite collaboration avec le département d'architecture, commence à enquêter sur les éléments d'architecture qu'il serait possible de récupérer et surtout, sur l'état des voûtes. L'investigation démontre que les voûtes sont encore là, bien qu'elles ne soient pas intactes puisqu'elles ont été percées sur les côtés pour maintenir des éléments de structure. Une étude de faisabilité commandée par la Direction a lieu en 2003; un projet s’ébauche donc mais les fonds ne sont pas au rendez-vous. On reporte le tout sine die. Parallèlement, des étudiants en architecture, notamment dans la classe de Monsieur Michel-L. Saint-Pierre, sont invités à proposer des projets de ce que pourrait être cette rénovation et de quelle manière ils entrevoient la possibilité de restituer des éléments d'architecture de la chapelle. Des plans et des maquettes conçus dans le cadre scolaire sont exposés régulièrement, entretenant l'idée d'un possible réaménagement. Puis, en 2009, le gouvernement fédéral met en place le Programme des infrastructures du savoir et le Cégep, fort de ses années de réflexion et de son étude de 2003, saute sur l'occasion.

Un décloisonnement des espaces
Un comité des usagers, comprenant des représentants de l’ensemble de la communauté (direction, enseignants, étudiants et employés de la bibliothèque) est alors mis sur pied. L’objectif de ce comité, qui sera appelé à se prononcer tout au long du processus, est de donner une orientation véritablement collégiale au projet de bibliothèque. Les travaux s'échelonnent sur une période d'un an et demi et lorsque les étudiants font leur entrée dans la nouvelle bibliothèque, à l'automne 2011, le lieu est méconnaissable. Du point de vue de la structure d'ensemble, les trois étages fermés sur eux-mêmes cèdent la place à une mezzanine qui donne une idée du volume architectural de la chapelle. Ensuite, la majeure partie des voûtes est révélée, l'autre section étant occupée par des systèmes de chauffage et de ventilation. La mise au jour des voûtes vient donner le ton au thème dominant de l'aménagement, soit la courbe. Comptoir de prêt, bureau de la référence, salle de formation, celle-ci est reprise un peu partout. Enfin, les fenêtres en plein cintre, qui avaient été obstruées par des briques en 1969, sont dégagées. Cette ouverture des espaces (niveaux, voûtes et fenêtres), combinée avec la création de locaux largement fenestrés, donne comme résultat un endroit lumineux, aérien et où le regard porte loin. En fait, c’est un énorme travail de décloisonnement des espaces et d’ouverture sur l’extérieur qui a été réalisé par ce projet. Ce décloisonnement trouvera un écho jusque dans les collections puisqu’à la traditionnelle séparation entre le papier et l’audiovisuel, la bibliothèque optera pour une intégration des collections. C’est donc dire que, désormais, les livres et les documents audiovisuels portant sur un même sujet se retrouvent côte-à-côte sur une même tablette plutôt que dans deux espaces distincts de la bibliothèque. Cette cohésion thématique plutôt que l’ancien classement par support facilite le repérage de l’information et assure une meilleure circulation du matériel audiovisuel.

Réouverture des fenêtres en plein cintre (2009-2010)
Espace de travail avec vue sur le fleuve (2010 -)

Gilles Vigneault donne son nom à la bibliothèque
La valorisation du patrimoine et de l’histoire du lieu n’a pas été effectuée seulement dans la structure du bâtiment. En effet, dès 2004, le Cégep a honoré le plus célèbre des anciens étudiants du Séminaire, Gilles Vigneault, qui a passé les années 1942 à 1950 comme pensionnaire à Rimouski, en donnant son nom à la bibliothèque. Lors du réaménagement de 2010, le comité des usagers cherche une manière de rendre à nouveau hommage à Monsieur Vigneault. Après réflexion, le recours à sa poésie s’impose de lui-même : de courts extraits de son œuvre seront appliqués dans les vitres des différents locaux. Si bien qu’aujourd’hui, en déambulant dans la bibliothèque portant son nom, on peut lire du Gilles Vigneault sur les murs. Aussi, une statue en marbre de Saint-Antoine portant l’enfant Jésus, posée sur la façade du cégep en 1922, mais retirée en 2004 pour cause de détérioration, sera installée dans la bibliothèque. Elle domine la porte d’entrée principale, face au comptoir de prêt. On souhaitait que l’installation du saint patron des objets perdus diminuerait le nombre de documents portés disparus, ce qui ne fut malheureusement pas le cas!

Dénomination de la Bibliothèque Gilles-Vigneault et présence du principal intéressé (2004)
Extrait de l’œuvre de Gilles Vigneault dans la vitre d’une salle de travail en équipe (2010 -)
Vue d’ensemble du 3e étage de la bibliothèque (2010 -)

Valorisation du patrimoine et mise à jour technologique
Aménager une bibliothèque dans une chapelle en essayant d’en oblitérer tous les signes qui rappellent son passé religieux pour, 40 ans plus tard, inverser le processus et restaurer ce qu’il en reste dans une perspective patrimoniale et non plus religieuse, est un révélateur de l’évolution des mentalités. En opérant cette double action de valorisation du patrimoine et de mise à jour technologique de sa bibliothèque, la communauté du Cégep de Rimouski se projetait dans l’avenir tout en reconnaissant ses origines. Cette combinaison a permis de créer un espace de travail et de détente lumineux, ouvert et dynamisant qui plaît à la communauté. D'ailleurs, comme la hausse des statistiques de fréquentation le démontre, le pari de la mixité entre l'histoire, la contemporanéité et les technologies a été relevé avec brio.



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