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Lorsque certains enseignants passent sous le radar



Lorsque certains enseignants passent sous le radar

 

Pour plusieurs, enseigner au collégial est un art difficile. En enseignement supérieur, on porte deux chapeaux en même temps : celui de notre spécialité disciplinaire et celui de la pédagogie. Le tout se conjugue sous l’égide des principes de bonne pratique, notamment en matière d’évaluation des apprentissages. C’est à ce défi que se consacrent les directions de collèges lorsqu’elles mettent des conseillers pédagogiques (lire : conseillers en pédagogie[i]) à la disposition des enseignants.

Nous savons tous que, à l’instar des enseignants universitaires, les enseignants des collèges sont d’abord des spécialistes de matière et, même si la plupart se donnent une formation en pédagogie, toujours facultative, certains improvisent encore des pratiques artisanales sur le plan de leur approche pédagogique.

On comprendra ma surprise lorsque j’ai pris connaissance des deux situations suivantes : 

·       Un enseignant me disait, récemment, qu’il ne prévoit pas, dans son plan de cours, de dispositifs d’évaluation. Il évalue les apprentissages selon son « feeling », tout simplement, et ne documente pas son jugement sur les apprentissages et l’attribution des notes. Un peu penaud devant moi, il se dit conscient qu’il manque de rigueur et qu’il serait vulnérable si jamais un étudiant devait contester une note. Cet enseignant se dit tout à fait conscient que quelque chose ne va pas dans ses pratiques, mais déplore qu’à titre de nouvel enseignant, il n’a reçu aucun encadrement de la part de la direction des études, ni du conseiller pédagogique, ni de son département.

·       Dans le même département, une enseignante accorde 40% de la note, dans son cours de stage de première année, à la préparation des étudiants avant le stage ainsi qu’à la recherche d’un milieu de stage.  Elle accorde des notes pour la présence aux rencontres, pour la rédaction du CV  et de la lettre de présentation destinée au milieu de stage, pour l’appropriation du milieu de stage avant le départ, etc. Ce 40% de la note finale du cours porte sur des activités d’apprentissage qui ne sont pas prévues au corpus des compétences à développer dans ce stage.

Un peu de contexte

Dans les deux cas, décrits ici, il s’agit ici d’enseignants qui arrivent du marché du travail à titre de ressources très spécialisées  dans le cadre d’un programme de formation technique. Beaucoup de collèges embauchent ce type de spécialistes, issus du marché auquel se destinent les étudiants : un horticulteur en production horticole, un ingénieur en génie civil, un guide touristique ou agent de voyage en techniques de tourisme, un avocat en droit commercial, etc. Ces précieux collaborateurs sont parfois des enseignants de passage, un peu comme des chargés de cours. Ils enseigneront, habituellement à temps partiel, pour quelques années, souvent à l’invitation du département porteur, et comptent maintenir leur pratique professionnelle sur le marché du travail, pendant et après l’enseignement. Il y a plusieurs années, j’ai moi-même embauché un médecin dans le cadre d’un cours de pathologie en archives médicales. Bien entendu, il est difficile de demander à ces personnes de suivre un microprogramme de 15 crédits en pédagogie de l’enseignement collégial, soit à l’université, soit au collège.

Ces personnes ont besoin d’encadrement pédagogique et les collèges ont un dispositif complet destiné à cet encadrement : une direction des études qui veille à tout, un conseiller pédagogique qui conseille, un département qui encadre et qui intègre, des politiques claires et avalisées, dont, au premier chef, la politique institutionnelle d’évaluation des apprentissages (PIEA).

Mais alors, que s’est-il passé?

Alors que tous les collèges ont leur PIEA depuis vingt ans, que « tous » les enseignants se sont approprié cette politique et que toutes les directions des études voient à son application, les anecdotes que je présente ici ont de quoi surprendre. Malgré que je sois certain qu’il s’agit ici de cas exceptionnels et rares, on ne peut que constater que ça arrive encore. Une minorité, assurément.  

Après tant d’années de service comme conseiller pédagogique et comme directeur adjoint, je ne peux réfléchir à ces deux anecdotes qu’avec sympathie et compréhension. En toute solidarité avec ces directions des études et avec ces CP, j’imagine facilement leur surcharge de travail (il m’arrivait de penser que c’était affolant) et je comprends que ces deux profs soient passés sous le radar. Peut-être parce qu’il n’y pas d’échecs ou de contestations de notes qui auraient attiré l’attention. Mais peut-être aussi parce que (et c’est justement le cas dans ce petit collège) le CP est assigné à des tâches si nombreuses qu’il n’a plus de disponibilité suffisante pour superviser et encadrer ces profs, malgré la bonne foi de tous. Dans ce cas spécifique, on a affaire à un CP qui fait tout : accueil et support aux profs qui le sollicitent, comités de programmes, répondant de Performa, relai de l’AQPC, participant aux dossiers de reddition de comptes et d’audits, journées pédagogiques, répondant TIC, aide à la réussite et, oui, le dossier de l’international. Ce CP, débordé, voire détourné, ne peut que répondre au plus urgent. Ces deux profs de techniques professionnelles, laissés à eux-mêmes, sans support et surtout sans formation en pédagogie, font assurément « leur possible » alors qu’ils improvisent, encore en 2016, des pratiques artisanales en évaluation.

Y en aurait-il d’autres?

 

Rédacteur : Robert Howe, consultant en pédagogie de l'enseignement supérieur, spécialiste en évaluation.

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