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Des QCM pour évaluer des compétences. Et pourquoi pas?



Dossier préparé par Robert Howe, consultant en pédagogie de l'enseignement supérieur, spécialiste en évaluation

Le pédagogue et auteur belge Xavier Roegiers  relance la question de la place des questions à choix multiple (QCM) dans la formation et dans l’évaluation des compétences.

Dans un livre qu’il vient de publier tout récemment[i], Monsieur Roegiers reconnait, avec la plupart d’entre nous, que les QCM ont mauvaise réputation.  On les accuse de favoriser des apprentissages limités aux connaissances mémorisées, au détriment d’habiletés supérieures. Cette critique n’est pas sans fondement. Dès qu’on cherche à écrire une QCM, écrira spontanément une question qui mesure la connaissance mémorisée. Or, l’influence des examens sur l’étude et sur l’apprentissage est très bien connue. Les étudiants vont étudier (et apprendre) en fonction de ce qu’ils s’attendent à trouver dans leurs examens. L’enseignant aura beau chercher à favoriser des apprentissages qui se situent à des niveaux d’habiletés supérieurs à « connaissance », il influencera le comportement d’apprentissage de ses étudiants si ceux-ci s’attendent à des QCM mesurant du « par cœur ».

Dans plusieurs domaines, pourtant, les QCM sont utilisées dans des contextes d’apprentissages des plus rigoureux. Nous savons tous que les examens professionnels dans le domaine de la santé, comme dans bien d’autres domaines de l’enseignement supérieur, utilisent les QCM pour évaluer les habiletés intellectuelles de tous les niveaux, allant de la compréhension à l’exercice du jugement professionnel, en passant par la capacité d’analyse et de synthèse.

On se fait encore demander si on peut évaluer des compétences avec des QCM. Les irréductibles de l’approche « par » compétences nous diront, scandalisés, que l’exercice d’une compétence implique de produire quelque chose, de faire quelque chose. Ils nous diront aussi qu’évaluer une compétence exige que ça se fasse dans l’action, avec des tâches complexes, dans une mise en situation réelle ou proche du réel. Aucune QCM, si intelligente soit-elle, ne saurait permettre à une personne de démontrer une compétence dans l’action.

Fort bien. Mais Roegiers en arrive à nuancer cette apparente incompatibilité et il ose, dans ce livre, un Pourquoi pas?

Le raisonnement de Roegiers tient dans la définition de la compétence. On définit généralement la compétence comme un savoir agir qui mobilise avec autonomie des ressources intégrées. Implicitement, nous voyons ce savoir agir dans l’action et, à raison, c’est dans l’action qu’on évaluera ce type de compétence. « Montre-moi ce que tu sais faire ».

Toutefois, Roegiers nous rappelle que la compétence est aussi une potentialité. On sait faire, mais on sait aussi comment faire. Vous, lecteur, avez la compétence de conduire une auto ou de cuire un repas. Mais ces compétences sont à l’état de potentiel puisque vous lisez ceci et ne cuisinez pas en même temps. On peut donc évaluer la potentialité de la compétence, en amont de l’action, en évaluant ses composantes cognitives, ses préalables, ses « savoirs prêts à mettre en œuvre ». Et ces savoirs ne sont pas limités à la connaissance mémorisée, bien au contraire. Transport Canada administre un rigoureux examen composé uniquement de QCM aux pilotes de l’avion qui vous transporte quelque part. On l’appellera « examen théorique », si vous voulez, et il sera accompagné d’un examen en tâche réelle, dit « examen pratique ». L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) fait la même chose avec son examen professionnel destiné à accorder le droit de pratique aux infirmières. Dans ces deux exemples, on évalue les compétences en contextualisant des chaînes de QCM[ii] à partir de mises en situations qui évoluent à mesure que la complexité des QCM évolue dans l’examen. Ainsi, par exemple, l’OIIQ évalue depuis 2017 les capacités de compréhension, d’application, de jugement clinique et ce, avec un examen composé uniquement  de QCM associées à des mises en situations cliniques.

Comme  pour les objectifs, le concept de compétence souffre de notre propension à y accoler des adjectifs des toutes sortes, générant la confusion lorsqu’on cherche à clarifier ce qu’implique l’évaluation de la compétence. Selon Roegiers, nous compliquons les choses lorsqu’on parle de compétences transversales, de compétences de base, de compétences essentielles, de compétences disciplinaires, de compétences intégratrices, etc. Il nous invite à dépasser ces limites et nous suggère que la solution passera par une clarification du « quoi » de l’évaluation (p. 31). Ainsi, on évaluera non pas seulement la compétence en action, mais aussi la compétence dans sa potentialité d’action, ce que Roegiers appelle le « potentiel à agir » (p 31-32).

Et ce potentiel peut être structuré si nous utilisons des balises conceptuelles comme la taxonomie de Bloom pour nommer et caractériser des niveaux de comportements cognitifs. Ainsi, pour donner un exemple, on pourra délibérément cibler la capacité de jugement clinique (chez les infirmières de l’OIIQ) si on construit une QCM qui demande, à partir d’une situation clinique, de choisir une réponse qui correspondrait à la décision la plus appropriée dans telle ou telle circonstance. Mais pour évaluer ce potentiel et tirer des inférences à partir d’un échantillon de traces de capacité de jugement, Roegiers nous rappelle, à raison, qu’une seule QCM ne suffira pas pour justifier une inférence sur la compétence. Il en faut plusieurs.

Lorsque nous saurons rédiger ce type de questions d’examen, habilement, avec créativité, culture et intelligence, mais surtout en visant expressément des niveaux cognitifs supérieurs à la connaissance mémorisée, dans des contextes complexes, les QCM retrouveront peut-être leur légitimité et seront reconnues au chapitre des bonnes pratiques en évaluation des apprentissages. Peut-être pourrons-nous alors sortir les QCM de la clandestinité grâce à des efforts de formation qui redonneront aux enseignants les compétences suffisantes pour s’en servir à la hauteur de l’enseignement supérieur.

Peut-on  évaluer des compétences avec des QCM ? Oui, pourquoi pas. Mais certaines conditions s’appliquent.

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Rédacteur : Robert Howe, consultant en pédagogie de l'enseignement supérieur, spécialiste en évaluation.

Tout commentaire ou suggestion de votre part sera bienvenu. Vous pouvez adresser vos commentaires à howerobert@sympatico.ca



[i] Roegiers, Xavier. De la connaissance à la compétence : évaluer le potentiel d'action par un QCM. Recherche fondamentale inédite. Bruxelles : Peter Lang éditeur, 2017. 301 pages. https://www.peterlang.com/view/product/79839

[ii] Roegiers parle de « combinatoire de questions » (p. 13)

 



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