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Outils pour contrer l’extrémisme violent



Entretien avec monsieur Jocelyn Bélanger, Ph. D., professeur de psychologie à l’Université du Québec à Montréal.

Le 19 novembre dernier, le professeur Jocelyn Bélanger rendait publique une Trousse de renseignements sur l’extrémisme violent (TREV)1 . Celle-ci vise à outiller les parents et les enseignants afin de comprendre et de prévenir ce phénomène. Destinée au grand public, la TREV tire les leçons de 50 ans de recherches sur l’extrémisme violent.

Le Portail s’est entretenu avec l’auteur principal de cette publication.

Qu’est-ce que l’extrémisme violent ?

Afin de comprendre l’extrémisme violent, il faut tout d’abord se pencher sur le phénomène de la radicalisation. La Trousse définit la radicalisation de la façon suivante :
La radicalisation est le processus selon lequel une personne est initiée à un message idéologique et est encouragée à remplacer ses croyances modérées, et généralement admises, par des opinions extrêmes, qui ne sont pas adoptées par la majorité des gens. La radicalisation en elle-même n’est pas problématique ni ne met en péril la sécurité publique. Au contraire, elle a souvent été le moteur d’importants changements sociaux positifs dans l’histoire. Toutefois, elle pose problème lorsque les croyances adoptées supportent et mènent à l’utilisation de comportements violents afin d’atteindre des objectifs politiques ou religieux. Il est alors approprié de parler d’extrémisme violent.

Jocelyn Bélanger explique que c’est tout à fait normal d’être radicalisé. « Dans les années 70, les gens se tournaient vers le mouvement hippie, un mouvement de contre-culture. C’étaient des croyances marginales. Nécessairement violentes ? Non. On peut épouser des croyances extrêmes sans qu’elles soient violentes.  Et c’est important pour la société. À l’époque de l’esclavage, penser que les noirs avaient des droits, c’était une position radicale. Être pour le vote des femmes est considéré dans certains pays comme une position radicale. Radicalisation et violence ne vont pas nécessairement de pair. Gandhi fut l’un des plus grands radicaux pacifiques. Comme Martin Luther King, des radicaux ont fait avancer la société. Il faut déboulonner les mythes. Il ne faut pas confondre extrémisme violent avec le fondamentalisme et l’intégrisme qui ont une connotation exclusivement religieuse. Vous avez des mouvements d’extrême droite et d’extrême gauche qui sont aussi violents et non religieux. Pour avancer dans la compréhension de ce phénomène, il faut donc développer un langage commun. C’est une condition préalable. Si on ne comprend pas, on ne peut pas prévenir. »

Quels sont facteurs de risque ?

La Trousse présente les facteurs de risque de l’extrémisme violent. « Être un garçon figure en tête de liste. Pourquoi les garçons ? Parce que les garçons préfèrent le risque. Pourquoi les garçons veulent-ils prendre plus de risque ? Les biologistes et les psychologues se tournent vers les processus adaptatifs, c’est-à-dire les processus reliés à l’évolution de l’espèce humaine. En prenant plus de risque, les hommes ont une opportunité d’acquérir des ressources, du prestige, de se distinguer du lot pour faire passer leurs gènes. Entre 18 et 24 ans, les recherches en criminologie parlent de la “courbe âge-crime”, une courbe en U inversée. La criminalité se manifeste vers 16 ans et le taux de criminalité augmente et trouve son apogée vers 18-19 ans pour diminuer par la suite autour de la vingtaine. Le phénomène s’explique par l’augmentation du taux de testostérone, des neurotransmetteurs associés à l’agression et à la maturation du cortex préfrontal. Cette partie du cerveau, associée au jugement moral et à la prise de risque, n’est pas développée avant le début de la vingtaine. Lorsque cette région n’est pas mature, les gens ont une pensée axée sur le court terme plutôt que le long terme et posent donc des gestes sans penser aux conséquences. » À ces dimensions biologiques, il faut ajouter la crise identitaire de l’adolescence. Le passage de l’adolescence à la vie adulte qui constitue un moment charnière où se développe l’identité. En se tournant vers un groupe et une idéologie, qu’elle soit pacifique ou violente, le jeune adulte définit son identité. En ce sens, la quête de sens est universelle et peut mener à de bonnes ou de mauvaises choses. La recherche démontre d’ailleurs que, lorsque la quête de sens est activée (p.ex., suite à un sentiment d’humiliation, d’un rejet social ou encore lorsqu’on lui fait miroiter une position de héros ou de martyr), l’individu a tendance à se tourner vers des groupes et à épouser leurs idéologies. Progressivement, la personne définit son identité via son appartenance au groupe et la personne devient prête à mourir pour défendre sa cause. »

Les réseaux sociaux constituent un facteur de risque de première importance

Jocelyn Bélanger est très affirmatif : les réseaux sociaux constituent le facteur de risque numéro un de l’extrémisme violent. De nombreuses études démontrent que 66 % des gens qui épousent des idéologies violentes le font par l’entreprise d’un pair, d’un membre de la famille ou d’un collègue de travail se retrouvant dans leur réseau social immédiat. Dans les évènements récents d’attentats, nous remarquons souvent la présence de frères comme les frères Abdeslam à Paris et les frères Tsarnaev au marathon de Boston. Les gens sont ainsi influencés par des membres de leurs réseaux sociaux.

Les facteurs de protection face à l’extrémisme violent

Certains individus auraient-ils moins susceptible de plonger dans l’extrémisme violent ? Parmi les facteurs de protection personnels, la Trousse identifie des facteurs se rapportant à la tolérance face à l’ambiguïté et au doute. L’individu en mesure de se protéger contre l’extrémisme violent démontre avoir une bonne estime de soi, la capacité de donner un sens à la vie, une gestion adéquate des émotions et des conflits, un jugement moral développé, une capacité d’empathie pour les autres. Il est capable de défendre une cause de façon pacifique.

La tolérance face à l’ambiguïté

Jocelyn Bélanger explicite l’impact de la tolérance face à l’ambiguïté. Des travaux de recherche avec des groupes extrémistes démontrent que les gens qui sont intolérants par rapport au doute et à l’ambiguïté sont plus enclins à défendre des idées violentes « parce que ces idéologies sont sans nuances, inscrites dans un système manichéen du tout blanc ou tout noir. Les gens qui pataugent dans l’incertitude, lorsqu’on les humilie, lorsqu’on les rejette socialement, se tournent vers des idéologies qui apportent une solution au malaise qu’ils ressentent. Les idéologies radicales apportent des réponses instantanées à la quête de sens. Prenez un fusil, tournez-le vers le visage d’une personne. C’est vous qui êtes en charge. Vous décidez de la vie et de la mort. Vous êtes important. L’idéologie non violente (p.ex., bénévolat pour une cause humanitaire) requiert beaucoup plus de temps pour acquérir du sens que l’utilisation de la route de la violence. Il existe une inégalité entre les idéologies violentes et pacifiques. Les premières donnent un sens immédiatement. Quand vous avez un nom de guerre, que vous partez dans un pays éloigné avec vos amis, que vous avez accès à des femmes (esclaves sexuelles de Daech), la satisfaction est quasi instantanée comparativement aux causes pacifiques qui demandent beaucoup d’effort, de persistance, et qui souvent ne sont pas autant valorisées et excitantes ».

Importance des relations positives avec l’environnement social et le travail

Les gens se joignent à un groupe pour un sentiment d’appartenance. Lorsque vous êtes délaissé, par manque de relation de qualité avec les parents, vous vous tournez vers un groupe pour combler ce besoin fondamental. « Besoin fondamental, parce que nous sommes des animaux sociaux. Les jeunes se tournent vers les groupes parce qu’il y a un sentiment de puissance dans le nombre. Lorsque les gens ont des relations positives avec leur environnement social, ils sont moins intéressés à se tourner vers les groupes pour combler ce besoin. Si vous vous tournez vers un groupe pour combler ce besoin et que ce groupe supporte la violence, vous êtes pris au piège. »

L’emploi est une technique de déradicalisation

Bien que les efforts de déradicalisation nécessitent un large éventail d’interventions psychologiques de longue haleine sur des périodes allant de 3 à 9 mois, l’expérience démontre qu’une méthode efficace de déradicalisation c’est le travail. « Le fait de pouvoir combler sa quête de sens à travers le travail aide les individus à se désengager de l’extrémisme violent. Au Sri Lanka, après une période intensive de déradicalisation, nous avons réintégré des extrémistes à la société avec un travail. Après 4 ans de réintégration, le taux de récidivisme est toujours de 0 %. À Singapour, avec des djihadistes, le taux est aussi de 0 %. Une fois que nous avons compris que la quête de sens peut s’assouvir de façon alternative grâce au travail ou l’accès à un groupe prosocial comme la famille, il est possible de mettre sur pied des interventions permettant de prévenir l’extrémisme violent dans notre communauté. »

Le rôle de la famille est extrêmement important

« Si la famille n’est pas un cadre alternatif pour la personne, la situation devient problématique. Si la cellule familiale rejette l’individu parce qu’il tient un discours haineux, il se sentira isolé et tentera de trouver refuge dans le groupe radical. La famille doit donc rejeter les discours violents sans pour autant rejeter la personne. Il faut garder le contact avec elle. Plus la personne s’isole, plus on la perd. »

Les signes de l’extrémisme violent

Afin de prévenir l’extrémisme violent, il est crucial que les citoyens puissent reconnaître les comportements généralement observés chez les individus adhérant à une idéologie violente. Jocelyn Bélanger parle de points de repère importants qui doivent être lus par les parents et les professeurs. « Ce sont des lumières rouges qui s’allument. Par exemple, la consommation importante de violence en ligne de type politisée ou religieuse constitue un signal d’alarme. Le sacrifice des autres domaines de vie est aussi un signal d’alarme. La cause devient tellement accaparante que toutes les autres activités prennent le champ. Plus les individus sont radicalisés, plus ils sont prêts à sacrifier d’autres sphères de leur vie, et ultimement leur propre vie pour défendre leur cause. C’est le cas des kamikazes, des moines tibétains qui s’immolent. Nous avons fait des entrevues avec des Tigres tamouls qui faisaient partie d’une escouade suicide entraînée à devenir kamikaze. Ils affirmaient qu’ils étaient tellement attachés au groupe, que l’idéologie primait sur tout, que même leur vie ne valait pas la peine d’être vécue. Leur vie devait être sacrifiée pour tuer le plus grand nombre de personnes. Plus la personne est prête à sacrifier des éléments de sa vie, plus il y a danger. D’où l’importance de détecter les signes avant-coureurs pour agir le plus tôt possible afin de contrer le plus rapidement possible l’influence du groupe. Avec le temps, les croyances de la personne se polariseront. En d’autres mots, plus la personne passe du temps dans le groupe, plus on lui accordera de l’importance, et plus elle aura tendance à jouer un rôle actif au sein de l’organisation. Par conséquent, la personne devient susceptible de croire que l’utilisation de la violence pour une cause est moralement justifiable. Il faut donc agir le plus vite possible pour permettre à l’individu de se soustraire de l’influence du groupe. »

Que peuvent faire les professeurs ?

Jocelyn Bélanger croit que face à des étudiants qui manifestent des signes avant-coureurs, les professeurs doivent identifier les besoins de la personne et garder contact avec elle. La réaction première serait de la rejeter parce qu’elle parle d’une façon violente. Il faut bien sûr rejeter le discours violent en le qualifiant d’inacceptable, mais il faut demeurer en contact avec la personne pour empêcher qu’elle s’enlise davantage dans son groupe radical. « Les professeurs sont dans une position idéale. Ils peuvent partager une vision du monde alternative avec les gens qui sont fermés d’esprit à cause d’une idéologie sans nuances. Devant un discours violent, un discours haineux, les professeurs peuvent nuancer le discours. Si par exemple la personne dit vouloir aller faire le djihad pour aider le peuple syrien, le professeur doit faire valoir d’autres aspects de la question : que les victimes numéro un du djihad, ce sont les musulmans et, donc, que la violence est inefficace et même contre-productive. Il faut casser le schéma de pensée cristallisé et sans nuances. Le professeur, de par son érudition, son charisme et son statut, est bien placé pour instituer ce doute-là. »

« Les gens ne sont pas des idéologues, ils sont des chercheurs de sens »

« Les gens ne sont pas des idéologues. C’est à notre avantage. Les gens qui épousent des causes violentes connaissent très peu ce pour quoi ils se battent. Par exemple, des entrevues avec des membres de Daesh ( l’organisation État Islamique) démontrent qu’ils n’ont souvent jamais lu le Coran ou le Haddit. Des membres importants du groupe leur ont vendu une version clichée et abrogée de ces écrits afin de les manipuler dans l’organisation.

Il y a aussi cette anecdote où deux jeunes de Birmingham ont acheté “Le Coran pour les nuls” avant de partir en Syrie. Ces individus ne sont pas idiots, mais ils sont à la recherche d’une idéologie prémâchée, prédigérée, facile d’accès et facile de compréhension, qui va leur donner du sens personnel. Les extrémistes sont rarement des idéologues, ils sont des chercheurs de sens. L’idéologie est instrumentalisée pour leur but psychologique de quête de sens (être “quelqu’un”, être respecté). Il est important de comprendre que cette quête de sens peut être achevée par l’entremise de moyens alternatifs.  L’erreur que certains font souvent, c’est de dire qu’il faut un discours plus modéré pour désengager les personnes de la violence. Avez-vous souvent vu des jeunes intéressés par la modération ? Chez eux prime la quête d’absolu et d’aventure. Leur proposer quelque chose de banal en alternative ne fonctionne pas. Ils doivent être capables de développer eux-mêmes quelque chose de positif, envoûtant, intrigant, qui donne une quête de sens. Au Collège Rosemont, le travailleur social, Habib El-Hage, donne des cours de leadership à des jeunes. On les aide à trouver un emploi. On bâtit leur CV. Ils sont jumelés à un mentor de la communauté des affaires. On leur dit que c’est possible d’atteindre leurs rêves. C’est bon pour l’estime de soi. C’est bon pour le leadership et cela donne une façon alternative de concevoir l’avenir. Ces approches sont pertinentes. Le problème actuel, c’est qu’on cesse d’investir dans les jeunes. »

Participation à la création du Centre de prévention à la radicalisation menant à la violence

Jocelyn Bélanger a contribué à la mise en place du Centre de prévention à la radicalisation menant à la violence. Il a été mandaté par la Ville de Montréal pour créer la structure de l’organisme qui s’occupera de prévention, d’intervention et de réinsertion sociale. L’axe principal portera sur la prévention. « C’est le parent pauvre des politiques sociales, on est souvent en réaction face au terrorisme. La prévention, c’est la conscientisation comme le fait la trousse. Il faut démystifier le phénomène, donner des signes avant-coureurs, des stratégies d’intervention, des outils que l’on peut donner à la communauté pour qu’elle intervienne. La ligne téléphonique mise en place a déjà reçu plus de 700 appels, 6 de ces appels ont mené à l’intervention immédiate de la police. Un outil banal et peu coûteux qui s’est avéré nécessaire. Bien que les forces policières soient nécessaires, elles ne doivent pas être utilisées en première ligne. Il faut d’abord faire intervenir un psychologue ou un travailleur social afin d’amorcer le dialogue. Si c’est le policier qui se présente à la porte, on fait peur non seulement à la famille, mais également à l’individu. C’est une erreur. Il faut commencer par une approche qui est plus douce. Les méta-analyses en criminologie montrent que les méthodes répressives ne fonctionnent pas. Elles ont même un effet boomerang. Ça donne une raison aux gens de se venger et de récidiver. Il faut donner de l’espoir aux jeunes, travailler avec eux, ouvrir le dialogue plutôt que leur taper sur la tête. »

En fin d’entrevue, Jocelyn Bélanger nous informe qu’il travaille avec une équipe dans les cégeps. Il invite les professeurs à le contacter pour organiser des rencontres. Le projet de la Trousse est d’ailleurs né de rencontres avec des enseignants des cégeps. « Si les professeurs ou les parents ont besoin de mon aide pour démystifier davantage le phénomène ou faire une table de discussions, je suis entièrement disponible.

Jocelyn Bélanger termine l’entretien sur une note positive : "L’extrémisme violent est un sujet glauque. Toutefois, en regardant les avenues de déradicalisation, de désengagement et de prévention, nous voyons qu’il y a de l’espoir. Mais il faut dans un premier temps commencer par conscientiser les gens sur le phénomène afin de pouvoir ensemble travailler à la recherche de solutions."

On peut joindre Jocelyn Bélanger par courriel : belanger.jocelyn@uqam.ca ;
ou par téléphone :  514-987-3000, poste 4415.
Cliquer sur le lien pour consulter la Trousse de renseignements sur l’intégrisme violent (TREV)

On peut joindre Jocelyn Bélanger par courriel : belanger.jocelyn@uqam.ca;
ou par téléphone : 514-987-3000, poste 4415.

Cliquer sur le lien pour consulter la Trousse de renseignements sur l’intégrisme violent (TREV)

1.Comprendre l’extrémisme violent, Actualités UQÀM, 19 novembre 2015.





 
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