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La pédagogie en plein air : une expérience éducative originale

Par Alain Lallier

Dans le cadre de son colloque pédagogique du 12 et 13 janvier derniers, le Collège Ahuntsic a tenu un atelier sur la pédagogie en plein air. De fait, on parle de plus en plus de cette approche au collégial, plus particulièrement depuis l’automne 2020, quand nous étions au cœur de la pandémie de COVID-19. Et cette démarche s’est répandue de la petite enfance jusqu’au milieu universitaire.

Au Collège Ahuntsic, à l'automne 2020, alors que les cours dans les collèges étant principalement donnés sur Zoom, la situation a permis de mobiliser plusieurs personnes vers la pédagogie en plein air. On a ainsi réussi à accroître le nombre de cours en présentiel, plutôt rares à ce moment-là. On n’a évidemment pas réinventé la roue, puisque plusieurs cours se donnaient à l’extérieur depuis longtemps, mais la nouveauté, depuis un an, a consisté à arrimer les efforts de plusieurs services pour rendre la chose possible : l’organisation scolaire, les enseignant.e.s, les services aux étudiants, etc. Au-delà de la COVID-19, ce que le Collège Ahuntsic veut faire, c’est d'offrir cette expérience pédagogique au plus grand nombre.

François Delwaide, conseiller en environnement et économie sociale

Des formes très variées
D’entrée de jeu, François Delwaide, conseiller en environnement et économie sociale, explique que la pédagogie en plein air peut prendre des formes très variées, comme des ateliers exploratoires, des activités d’observation, des rallyes, etc. « On pense souvent à reproduire ce qui se fait dans une classe classique, explique-t-il. Maison peut faire les choses très différemment : des promenades en ville, pour observer des réalités propres au domaine d’études, des séminaires à l’extérieur, des cercles de discussion, des randonnées thématiques, des travaux d’équipe. Il s’agit d’utiliser l’extérieur de manière complémentaire aux cours sans devoir tout réorganiser la matière à enseigner. Il faut donc réfléchir à des moments où certains types d’apprentissages sont susceptibles d’être proposés de manière différente, ce qui n’empêche pas la tenue d’exposés théoriques. »

Des effets bénéfiques sur l’expérience éducative
« La thématique du cours ne doit pas nécessairement être liée à l’environnement, ajoute-t-il. On peut y aborder des enjeux sociaux, artistiques ou techniques, et ce, directement dans les milieux où ils se manifestent et s’observent. Ce faisant, l’extérieur devient autant un objet qu’un terrain d’apprentissage. Cette pédagogie a des effets bénéfiques sur l’expérience éducative, notamment parce qu’elle favorise la communication interpersonnelle et les interactions, la pensée créative et la stimulation des sens. La proximité avec la nature a un impact sur la diminution du stress et sur la concentration. Pour plusieurs étudiantes et étudiants, le cadre scolaire présente la seule occasion d’avoir un contact avec la nature. Comme 80 % de la population habite en milieu urbain, on observe un manque préoccupant de contact avec la nature, notamment chez les jeunes. Et nous n’avons pas besoin d’aller dans un parc national pour avoir accès à un milieu de vie dynamique et intéressant. Nous faisons la démonstration que la nature est présente partout. Il faut juste prendre le temps de s’y attarder. »

            Dominique Ménard-Bilodeau, enseignant en histoire et en géographie

Une nouvelle compétence en sciences humaines : l’observation
Pour Dominique Ménard-Bilodeau, enseignant en histoire et en géographie, ses champs d’études l’invitent d’emblée à aller sur le terrain pour lire, comprendre et analyser un territoire. Durant sa formation de géographe, il a souvent été appelé à sortir sur le terrain. L’enseignant explique que le programme de sciences humaines est actuellement en révision. Sa mise en œuvre est prévue pour l’automne 2023. « Parmi les nouvelles compétences, on trouve l’observation. Que ce soit en sociologie ou en anthropologie, l’invitation à des cours terrain est lancée. On pense à de nombreux sites d’observation possibles : des centres communautaires, avec des représentants de différentes communautés, des écoles, des sites autour du collège, comme le Parc Frédéric-Bach. »

Internationaliser les programmes d’une autre manière
Au Collège Ahuntsic, comme dans d’autres collèges, les enseignant.e.s travaillent depuis longtemps à l’internationalisation des programmes en offrant des séjours à l’étranger. À l’heure actuelle, en période de pandémie, il ya de moins en moins d’inscriptions à ces séjours internationaux. Comment offrir aux étudiant.e.s des expériences significatives en cette matière? Or, un des volets de l’international, c’est l’interculturel et toutes ces rencontres avec de nombreuses communautés qui se sont installées ici même à Montréal. « Il n’est pas nécessaire de traverser la planète pour rencontrer l’autre. La diversité et l’interculturel, ça se voit et ça se côtoie ici. Nous sommes en train d’imaginer, à l’aide de séjours et d’expériences à saveur locales, comment on pourrait aller se frotter à la différence, ce qui est pédagogiquement très intéressant. »

Rencontre d’un imam dans sa mosquée
Voici un autre exemple présenté par Dominique Ménard-Bilodeau : dans un cours sur la diversité, un enseignant a pris contact avec un imam qui a accepté de recevoir sa classe pendant une heure dans sa mosquée. Les étudiantes et les étudiants avaient été invités au préalable à préparer des questions et à parler de tous les stéréotypes qu’ils connaissaient. Après coup, les étudiant.e.s ont témoigné que leurs idées préconçues ont été remises en question et qu’ils n’auraient jamais eu l’occasion de parler à un imam ou à une personne musulmane pour obtenir autant d’informations.

Hélène Jacomy, enseignante en biologie

Dans un cours de biologie
Hélène Jacomy, enseignante en biologie, raconte qu’elle a organisé avec des étudiant.e.s en sciences de la nature une sortie dans le Boisé Saint-Sulpice. Cette sortie a permis de faire des observations sur les perturbations qui affectent le boisé et sur les conditions des espèces. Les étudiant.e.s ont découvert la végétation, les espèces endogènes, les espèces envahissantes. Elle affirme n’avoir reçu que des commentaires positifs.

                     Patrick Moreau, enseignant en littérature

Un cours de littérature au Jardin botanique de Montréal
Patrick Moreau, enseignant en littérature, a quant à lui organisé un cours au Jardin botanique de Montréal. Dans la perspective d’évoquer des littératures non européennes, l’enseignant a opté pour un cours sur le haïku japonais, un poème très court de17 syllabes réparties en trois vers de 5, 7 et5 syllabes. Inspiré de la tradition bouddhiste zen, l’art consiste à saisir l’instantanéité de la réalité, comme une photographie rendue par des mots habituellement reliés à la nature, ou encore une communion entre le poète et une scène qu’il va vivre dans un environnement naturel. Le cadre rêvé pour ce cours : le jardin japonais du Jardin botanique. La mécanique de ces poèmes ayant été expliquée au cours précédent, les étudiant.e.s ont été invités à produire eux-mêmes des haïkus selon les règles du genre. Une attention devait être portée sur des détails de la nature, comme une feuille ou un brin d’herbe qui s’agitent. Les étudiant.e.s devaient se promener et chercher l’inspiration. « C’était très stimulant, conclut Patrick Moreau. Ça nous plongeait dans un environnement vraiment imprégné de culture japonaise. Un réel bain culturel. Cette sortie a permis à plusieurs étudiants de découvrir le Jardin botanique. Voilà une très belle expérience que j’espère recommencer. »

Des conditions de pratique particulières
Les sorties à l’extérieur impliquent des conditions de pratique particulières. Au Collège Ahuntsic, un soutien est offert par le Service des affaires étudiantes. Un guide d’accompagnement est mis à la disposition des enseignant.e.set peut servir comme point de départ. « La première étape, c’est de réfléchir aux besoins à combler, explique François Delwaide. Quelle est l’activité la plus adaptée? Quels sont les apprentissages ciblés? À partir de là, qu’est-ce que vous voulez réaliser? Le Service des affaires étudiantes peut trouver des lieux et faire du repérage au besoin. Il est important ensuite de penser aux besoins matériels. Avez-vous besoin d’un PowerPoint? Est-ce qu’il est essentiel? Est-ce qu’une partie de la classe peut être faite dans une classe sèche et l’autre dehors? Est-ce que vous avez besoin d’un support audio (microphone et amplificateur)? Avez-vous besoin de planchettes avec support et crayons? Avez-vous besoin de bouteilles d’eau ou de chaises pliantes dans le cas d’une randonnée? Avez-vous prévu les conditions météorologiques? Est-ce que la journée sera ensoleillée, pluvieuse, froide ou venteuse? Faut-il prévoir un plan B pour tenir l’activité malgré les intempéries ou les contretemps? Et s’il y a des consignes particulières, il faut en informer les étudiants au préalable. »

Bien que des aménagements puissent être planifiés avec l’organisation scolaire, l’horaire constitue également une contrainte importante, car il faut prévoir les temps de déplacement et vérifier les potentiels d’empiétements dans l’horaire des étudiant.e.s. « Il faut s’adapter et être indulgent, précise François Delwaide. Dès la première expérience, on ne peut pas réaliser l’activité parfaite. C’est un processus. On apprend en le faisant. En répétant l’expérience, on améliore ses pratiques. »

Une approche pédagogique appelée à se développer
Le Collège Ahuntsic prévoit que cette pratique pédagogique gagnera en popularité. « La pertinence est démontrée. Les retombées sont positives. Les étudiantes et les étudiants semblent apprécier l’expérience, tout comme les intervenants. C’est réaliste. Il faut simplement y penser un peu à l’avance, afin de s’assurer d’avoir un portrait général et de bien identifier les besoins. Tout est à explorer compte tenu de la diversité des programmes et des cours, »conclut François Delwaide.



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