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Histoire et avenir de l’enseignement de la philosophie au collégial



Entrevue avec M. Pierre Després, directeur de la publication du livre L’enseignement de la philosophie au cégep. Histoire et débats (Presses de l’Université Laval 2015).

Pierre Després a enseigné la philosophie pendant 35 ans, principalement au Collège Montmorency. Il a agi à titre de coordonnateur provincial de la discipline philosophique pendant 12 ans entre les années 2000 et 2012. Il a participé durant les dernières années à la rédaction d’un collectif de professeurs actifs et à la retraite voulant approfondir les réflexions entourant l’enseignement de la philosophie. Pour faire suite à 45 ans d’enseignement de la philosophie au cégep, les auteurs de cet ouvrage dressent un portrait approfondi de son histoire, des débats qui l’ont entouré et proposent des pistes pour son avenir. Ont collaboré à cet ouvrage : Katerine Deslauriers, Jean-Guy Lacroix, Georges Leroux, Benoit Mercier, Jean-Claude Simard et Murielle Villeneuve. Le Portail a rencontré Pierre Després, directeur de la publication, qui partage avec nous quelques-unes des thématiques abordées dans ce livre.

Cet ouvrage résulte du constat voulant que de nombreux enseignants, qui font partie de la nouvelle génération qui a remplacé celle qui a pris sa retraite, connaissent peu l’histoire des cégeps et le passé de leur propre profession. Soucieux de transmettre à ces enseignants l’héritage des quarante-cinq dernières années, le groupe d’auteurs d’expérience a voulu consigner dans un livre les moments charnières de cette histoire, mais également faire écho aux débats et enjeux qui l’ont accompagnée et qui continuent de l’animer. « Nous ne sommes pas des historiens professionnels, mais des enseignants qui ont été témoins et acteurs de cette période. Nous avons été impliqués dans les différents débats et voulons continuer à contribuer à la réflexion pour l’avenir », précise Pierre Després.

Le Rapport Parent : un changement de paradigme pour la philosophie
« Il n’y a pas de doute pour nous que l’orientation humaniste du Rapport Parent a inspiré le réseau collégial comme institution laïque dotée d’une formation générale commune forte et solide, dirigée vers le renouvellement d’une pensée humaniste, où la littérature, la philosophie et l’éducation physique occupent une place significative. Ce que nous avons voulu mettre en évidence dans le livre, c’est la rupture, car en philosophie, ce fut toute une rupture. Paradoxalement, c’est la philosophie qui avait été le frein à cette révolution, et ce, pendant très longtemps. Elle était associée à des pouvoirs qui refusaient le changement à plusieurs niveaux. Les auteurs du Rapport Parent ont tout de même fait confiance à la philosophie en lui consacrant une place importante dans la formation générale. Il s’agit cependant d’un paradoxe historique. Le cégep était une première institution laïque. Or, la philosophie avait été complètement vouée à la défense d’une orthodoxie thomiste en lutte contre toute autre tendance philosophique. Il faut bien comprendre que les auteurs du Rapport Parent demandaient de ce fait à la philosophie de changer de vocation. Auparavant au service de la théologie et étroitement associée à l’élitisme des professions libérales, la philosophie devient publique. Six ou sept ans après la création des cégeps, plus de 100 000 étudiants suivront des cours de philosophie. Il s’agit alors d’un changement de culture important. La fonction sociale de la philosophie change de visage et provoque d’importants revirements. » Les trois premiers chapitres du livre sont d’ailleurs consacrés à l’explication du changement de paradigme instauré par le Rapport Parent et à la quête de son identité par la philosophie collégiale de 1968 à la fin des années 80.

Une quête d’identité mouvementée
Autant la philosophie d’avant le Rapport Parent était confiante, sûre d’elle-même, proche du pouvoir, autant elle laisse place à l’insécurité avec le début de l’enseignement collégial. La place de l’enseignement de la philosophie n’est jamais assurée. Les rapports se succèdent. Les questions sur l’importance et la place de cette discipline reviennent de façon récurrente. « Le Conseil supérieur reprendra cette question de façon lancinante jusqu’à aujourd’hui. Ces questionnements nourriront une certaine insécurité sur le statut même de cet enseignement. La discipline philosophique étant la seule de la formation générale des collégiens à ne pas avoir d’antécédents dans l’enseignement primaire et secondaire, nous croyons que cela contribue beaucoup à cette insécurité. Quand le programme secondaire Éthique et culture religieuse a été mis en place, nous considérions que deux tiers du programme était des compétences philosophiques. Par ailleurs, le Ministère n’a jamais voulu parler de "philosophie" pour désigner ce nouveau programme. Je pense que cela aiderait si, dès le primaire et le secondaire, la philosophie faisait partie d’un profil de formation qui se poursuivrait au collégial, comme en français. Nous essayons de faire avancer cette idée rassurante pour tous. » Pour Pierre Després, l’insécurité dans laquelle a baigné l’enseignement de la philosophie a trop souvent paralysé les enseignants qui devenaient craintifs et vivaient sur la défensive.

Philosophes, profs de philo ou enseignants en philo?
De par leur formation, les professeurs de philosophie ont été préparés à la maîtrise de la discipline, mais pas nécessairement à l’enseignement. « Au début des années 90, les mesures mises de l’avant dans le cadre du renouveau pédagogique ont constitué un moment décisif. L’approche par compétences a obligé les professeurs à davantage se définir comme des enseignants. On allait se préoccuper beaucoup plus de celui qui recevait l’enseignement que de celui qui le transmettait. Auparavant, la norme, c’était le prof qui se demandait "est-ce que j’ai bien fait? est-ce que c’était cohérent?" Avec l’approche par compétences, la question centrale devenait "qu’est-ce que l’étudiant a appris?" On a beaucoup progressé à cet égard. Les enseignants sont devenus plus pédagogues. La production de nombreux manuels témoigne de cette évolution. Les enseignants mettaient entre les mains des étudiants des outils pensés en fonction de leur cheminement. »

Un programme national qui a grandement évolué
Le premier programme provincial qui se contentait de suggérer quelques thèmes sans trop de précisions est, dans sa dernière mouture, beaucoup plus précis, et ce, avec des compétences à la clé. Nous avons assisté à une redéfinition et à une réorientation des enseignements. En 2004, à l’époque du ministre Reed, le gouvernement libéral avait une fois de plus remis sur la table l’existence même des cégeps et, par le fait même, l’enseignement de la philosophie. Un consensus social s’est reformé pour défendre les cégeps et la philosophie, puis on a décidé de continuer. Pour faire suite à ces débats, le Ministère a convoqué les disciplines de la formation générale et leur a donné le mandat d’établir leur mise à niveau. Le travail a duré quatre ans. Il a porté sur la définition d’un profil de formation générale. De longues discussions ont mené à un compromis. Même si les travaux avaient été réalisés conjointement avec le Ministère et qu’ils avaient reçu l’aval des enseignants, le profil de la formation générale a été plus ou moins tabletté et n’a jamais eu de suite. Beaucoup de travail et d’argent pour n’arriver à rien! »

L’approche par compétences et l’enseignement de la philosophie
Le livre consacre un chapitre aux mesures du renouveau pédagogique : l’approche par compétences est remise en question (1992-1997) sous la plume de Jean-Guy Lacroix, qui rappelle les difficultés d’implantation de cette approche dans l’enseignement de la philosophie. « De façon générale, les enseignants de philosophie ont très mal réagi à l’approche par compétences, mais pas nécessairement sur le fond. De nombreuses considérations étaient prises en considération, comme le manque de ressources et les conditions de mise en œuvre. Quant aux enseignants en philosophie plus près de la tradition, pour eux, c’était de la pédagogie; ce n’était pas de la philosophie. Mais l’excellent travail réalisé entre autres par l’AQPC et différentes associations a permis une ouverture à cette approche qui, selon moi, demande des conditions particulières pour être gagnante. Par exemple, soumettre des étudiants à des contextes de résolution de problèmes liés à une compétence exige beaucoup plus des enseignants. Cela nécessite la constitution de petits groupes afin de pouvoir suivre et accompagner les étudiants dans l’évolution de leurs projets. C’est bien plus simple de décliner des connaissances. Il y avait un coût financier associé à l’implantation de l’approche par compétences, et les ressources n’ont pas toujours suivi de manière évidente. »

Le jugement porté sur l’enseignement de la philosophie
Un autre chapitre du livre porte sur le jugement porté sur l’enseignement de la philosophie. Pierre Després affirme que la nouvelle génération d’enseignants est de meilleure qualité que la sienne : « Ils sont mieux formés; ils sont mieux préparés. Ils savent davantage ce qu’est un cégep. Ils ont étudié dans un cégep. Ils savent dans quelle profession ils s’engagent. Ils le font volontairement et consciemment. Plusieurs ont suivi un stage durant leur formation universitaire. Quant au jugement porté, la Commission d’évaluation de l’enseignement collégial a procédé au tournant des années 2000 à une évaluation de la formation générale et de l’enseignement de philosophie en particulier. Je considère qu’ils ont tourné une page. Ils ont dit que le programme était suivi de façon cohérente par un grand pourcentage d’enseignants en affirmant que tout le monde enseignait sensiblement la même chose. Mais une question demeurait : le taux d’échec. En utilisant l’approche par compétences, en se centrant sur le programme très exigeant, le taux d’échec a augmenté. Il est alors devenu prioritaire pendant des années de développer des moyens pour contrer ce phénomène. Je peux dire que ce fut une réussite. Les taux de réussite sont aujourd’hui équivalents à ceux des autres disciplines de la formation générale. Après plus de 45 ans de pratique de cet enseignement, nous avons maintenant des acquis. Pour l’avenir, une des lignes directrices du livre, c’est l’éducation à la citoyenneté. La commission de l’évaluation avait d’ailleurs souligné l’importance d’aborder cette question dans les premiers cours de philosophie, mais le milieu était à l’époque partagé sur la question. On craignait alors d’être instrumentalisés. D’autres disaient que c’était le rôle de la discipline de faire réfléchir les jeunes sur la société. Le programme du secondaire Éthique et culture religieuse (ÉCR) met un accent très net sur cette question. Nous avons lancé l’idée d’un programme interordre à l’éducation à la citoyenneté qui commencerait au primaire et continuerait jusqu’à ce que le jeune soit en âge de voter. On y traiterait d’éducation civique, d’éducation citoyenne fondée sur l’éthique et le dialogue. Avec d’autres partenaires, nous travaillons à élaborer un programme de réflexion sur la radicalisation et l’extrémisme violent. Cette idée s’inscrit dans une volonté d’arrimage plus serré entre le secondaire et le collégial. »

Une préface et une postface canon
C’est Paul Inchauspé qui ouvre l’ouvrage par une préface d’une quinzaine de pages. Pierre Després retient de ce texte un engagement humaniste indéfectible : « Ce vieux routier du collégial poursuit dans la même lignée. Pour lui, il va de soi qu’un projet éducatif doit avoir une base humaniste et que l’enseignement de la philosophie doit y avoir quelque part un rôle à jouer. »
En postface du volume, dans un texte intitulé L’enseignement de la philosophie au cégep : enjeux démocratiques et perspectives d’avenir, Georges Leroux trace quelques pistes pour une politique pluraliste de la philosophie. Pierre Després précise que Georges Leroux souhaite voir la philosophie au collégial intervenir dans plus de champs qu’elle ne le fait aujourd’hui : « S’il avait une critique à faire sur les pratiques actuelles, il lui reprocherait d’être trop cantonnées, de se contenter d’offrir trois ou quatre cours sur les mêmes thèmes et sur les mêmes auteurs. La réflexion philosophique devrait s’étendre à toutes sortes d’objets. Elle devrait se diversifier, comme en témoignent les chroniques du samedi publiées dans Le Devoir. Cette diversification de l’enseignement ne fait pas toujours l’unanimité dans le milieu de l’enseignement de la philosophie au collégial. Certains profs craignent de se voir imposer le modèle des Humanities des collèges anglophones. Le récent Rapport Demers n’a rien fait pour calmer ces appréhensions. »

Pour un humanisme vivant
En conclusion du livre, les auteurs proposent des pistes d’avenir pour l’enseignement de la philosophie. Nous avons demandé à Pierre Després de situer ce que les lecteurs devraient retenir en regard de « l’humanisme vivant » qu’il propose : « Ce que j’ai à cœur et qui est le plus menacé, c’est de pouvoir conserver cet esprit humaniste instauré par le Rapport Parent dans l’enseignement collégial, à savoir une formation générale orientée vers l’humain, centrée sur le développement de la personne et le citoyen éclairé. Ce projet, au cœur de la naissance des collèges, est constamment bousculé par toutes sortes d’intérêts, dont la tension entourant l’approche programme et la formation générale des collégiens. Est-ce que le collège se réduit à la totalité des programmes qu’il offre? Il doit se fonder sur un projet éducatif centré sur le développement des personnes. Il faut défendre cette idée. Compte tenu de tous les débats de société actuels (violence, radicalisme, laïcité), il y a même une exigence accrue en ce sens. En regardant vers l’avenir, c’est dans cette direction que notre groupe veut travailler. Nous rencontrerons l’automne prochain 12 départements universitaires et collégiaux avec le livre afin de débattre de l’avenir de l’enseignement de la philosophie. Et nous sommes tout à fait disposés à engager cette discussion avec d’autres acteurs. »

Entrevue et texte par Alain Lallier, édimestre, Portail du réseau collégial.





 
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