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Cinq raisons pour ne pas utiliser Facebook et cie à des fins pédagogiques



Une entrevue avec Nicole Gallant,  professeure-chercheure, directrice de l'Observatoire Jeunes et société, INRS Urbanisation Culture et Société

Nicole Gallant est  détentrice d’un doctorat en science politique de l’Université Laval (2002), elle mène des travaux de sociologie politique tant sur les jeunes, que sur les minorités ethnoculturelles et linguistiques. Dans ces deux domaines, ses principaux champs d’intérêt sont l’identité, la citoyenneté, les réseaux sociaux, la culture jeune, les espaces virtuels, l’engagement civique et les représentations de la diversité. Ses travaux sont parus dans divers ouvrages et revues scientifiques, dont Politique et société, Lien social et politiques ainsi que Études ethniques au Canada/Canadian Ethnic Studies.

Dans le cadre du dernier colloque de l’AQPC, Nicole Gallant a présenté une communication sur les usages que font les jeunes des réseaux sociaux : un regard sociologique. Nous l’avons interviewée pour connaître les cinq raisons pour lesquelles elle pense que ce n’est pas forcément une stratégie féconde que de tenter de récupérer Facebook, Twitter et autres sites du genre à des fins pédagogiques.

Les sites des réseaux sociaux sont avant tout des espaces de socialisation

Nicole Gallant insiste d'abord sur le fait qu’à la base Facebook  est pour les jeunes un espace ludique. C’est avant tout un endroit pour entretenir des amitiés, faire des plans, connaître les activités sociales, savoir ce qui se passe dans le groupe d’amis, transmettre des informations, des potins. « C’est un espace où les jeunes socialisent plus qu’autre chose. On y fait très peu d’activités qui sont des apprentissages formels. C’est sûr qu’il est question d’éducation quand les jeunes qui le fréquentent sont étudiants. Mais, essentiellement, quand on parle d’éducation sur Facebook, ce n’est pas pour parler du contenu que l’on apprend, mais plutôt sur l’environnement logistique des études. Pas sur du contenu pédagogique en tant que tel. Ils peuvent critiquer des situations qu’ils ont vécues : ex. : “on a eu un examen aujourd’hui qui était difficile. Le cours est ennuyeux aujourd’hui”. Ou pour se plaindre que le travail est long et difficile. »

Ces espaces sont rarement des espaces où on échange de l’information pédagogique. Les étudiants ne vont pas chercher sur Facebook des informations qui vont les aider dans le cadre d’un travail. Ils vont plutôt aller ailleurs sur Internet,sur Wikipédia ou d’autres sites pour ce faire.

Les sites des réseaux sociaux sont avant tout des espaces de socialisation.

« Des études récentes sur l’utilisation de l’ordinateur dans la salle de classe montrent que ce qui arrive en tête de liste, c’est la prise de notes (98 %); beaucoup s’en servent pour naviguer sur Internet aux fins du cours ou sur d’autres sites. Ensuite, il y a 50 % des étudiants font du courrier électronique ou vont sur des réseaux sociaux. Quand ils vont sur ces sites, c’est pour suivre le réseau d’amis dont la plupart ne sont pas dans la salle de classe ».
Selon Nicole Gallant, dans un contexte où Facebook est essentiellement pour les étudiants un espace ludique de socialisation, vouloir l’utiliser à des fins pédagogiques, c’est se fourvoyer pour les cinq raisons suivantes :

Raison 1 : Facebook est un espace ludique… c’est distrayant

“Si on  développe des contenus pédagogiques sur Facebook, l’étudiant reçoit en même temps des nouvelles de ses amis. Il se trouve distrait et dérangé dans sa concentration. Les études montrent que la moitié des jeunes considèrent que ça les distrait quand ils sont en même temps sur leur ordinateur et qu’ils écoutent un cours. Beaucoup d’étudiants vont préférer fermer l’ordinateur et étudier dans leurs livres. Ou s’ils étudient à l’ordinateur, ils vont fermer Facebook, parce qu’ils veulent cloisonner la pratique de l’apprentissage et les éléments de la vie sociale ».

Si un professeur dit qu’il va envoyer tel contenu sur Facebook , il sape ces efforts de cloisonnement que beaucoup de jeunes veulent faire. Certains ne seront pas dérangés, mais la moitié de la classe le sera.

Madame Gallant dit alors aux pédagogues : « en intégrant Facebook ou un équivalent dans votre pédagogie, vous déboulonnez toutes leurs stratégies de cloisonnement entre le ludique et l’apprentissage”.

Raison 2 : C’est un espace ludique, on ne veut pas voir les profs là

"Plusieurs études ont démontré que beaucoup de jeunes voient l’arrivée des profs dans cet espace comme une intrusion dans leur monde à eux. Ça peut surprendre parce que Facebook est en même temps un espace public. Mais c’est plus ou moins vrai. La frontière entre le public et le privé se situe différemment pour eux que pour les personnes plus âgées. L’autonomie du jeune implique qu’il puisse exercer personnellement  un certain contrôle et décider où il met sa frontière personnellement entre ce qu’il va mettre sur Facebook et ce qu’il n’y mettra pas. La plupart des jeunes n’aiment pas avoir leurs parents sur Facebook. Si oui, ce sera souvent avec des accès restreints. Il y a des paramètres techniques qui permettent de contrôles les accès pour différentes personnes. À partir du moment où un professeur annonce qu’il va rendre disponible ses informations sur Facebook et qu’il dit incluez-moi comme ami, il envahit cet espace privé et prive le jeune de sa capacité de contrôler cette frontière entre le privé et le public qui est un élément important de son autonomie dans le cyberespace».
 

Sa conclusion : « En imposant Facebook ou un équivalent dans la pédagogie,
• On envahit l’espace privé des étudiants
• On prive l’étudiant de sa capacité à contrôler ce qui est public et ce qui est privé ».

Raison 3: C’est un espace ludique, l’envahir, c’est le dénaturer

Selon Nicole Gallant, si on se mettait tous à envahir Facebook à des fins pédagogiques, les jeunes iraient ailleurs. Ce qui fait l’intérêt de Facebook, c’est son côté ludique. C’est un espace que les jeunes contrôlent. « C’est un peu comme si on disait : parce que les jeunes fréquentent des maisons de jeunes, on va aller donner des cours là-bas. Ce n’est pas la place pour donner des cours.  Ce n’est pas la place pour donner des enseignements pédagogiques. Ça ne va pas automatiquement rendre l’apprentissage du cours plus cool, et ça rend peut-être Facebook moins cool. On ne devient plus intéressant parce qu’on est sur Facebook. On ne va pas transformer l’apprentissage du jeune en allant dans son espace, on va plutôt transformer son espace. Et ils vont aller ailleurs. Si tous les profs de cégeps envahissent cet espace, les jeunes vont aller ailleurs pour remplir cette fonction de socialisation en ligne qu’ils    ont développée avec Facebook ».

Sa conclusion : « En allant sur Facebook ou un équivalent pour votre pédagogie, vous transformez cet espace… ils vont aller ailleurs! »

Raison 4: Facebook est un espace ludique…on y apprend autre chose, autrement

« Des espaces de socialisation restent des espaces d’apprentissage. Mais l’apprentissage que l’on fait dans un espace de socialisation n’est pas le même s’il est sous le contrôle des adultes ou s’il est en marge. Les jeunes sont dans un processus où ils apprennent à se comporter socialement en ligne et hors ligne, comment on se tient ensemble et les règles de la vie sociale. Cet apprentissage se fait aussi avec des professeurs, mais on les apprend beaucoup par essais et erreurs dans nos milieux de socialisation plus personnels. Ça se fait aussi en ligne.  Sur Facebook, on apprend toutes sortes de choses dans un cadre informel, mais qui doit le rester. Les jeunes ont besoin d’espaces de socialisation en dehors du contrôle des adultes. Autrefois, ces espaces étaient différents, salle de billards, parcs publics, etc. Facebook est devenu un nouvel espace pour se construire socialement,  en dehors du contrôle des adultes ».

Sa conclusion : « En allant sur Facebook ou un équivalent pour votre pédagogie, vous envahissez l’espace social de vos étudiants, vous nuisez à une des dimensions importantes de leur apprentissage informel ».

Raison 5 : Facebook est un espace spécifique… ce n’est pas tout le monde qui y va

« Tout le monde ne va pas sur Facebook. Il y a des gens qui n’ont pas de compte Facebook pour des raisons idéologiques ou pour des raisons d’accessibilité à Internet. On a tendance à surévaluer la notion de génération numérique. La fracture numérique est une réalité. Mais pour les différentes classes sociales, l’accès aux ordinateurs, le développement des compétences  sur les paramètres de contrôle n’est pas le même. Ce contrôle suppose un certain niveau de compétences technologiques que l’on a tendance à surévaluer chez les jeunes. Les jeunes savent plein de choses, mais ça ne veut pas dire qu’ils les maîtrisent bien. Si on décide d’utiliser Facebook dans un contexte de classe, on peut former les jeunes à ce type de compétences et donc diminuer les écarts. Mais, ce n’est généralement pas ce qui se passe en classe. Le professeur a souvent le sentiment d’en savoir moins que les étudiants et on oublie les étudiants qui ne maîtrisent pas ces outils. Il faut faire attention de ne pas croire que la totalité des jeunes est sur Facebook ».

« Ce n’est pas neutre de choisir Facebook. Boyd a montré qu’au moment où Facebook avait pris de l’ampleur, il y avait une différence entre les classes sociales qui choisissaient Myspace plutôt que Facebook. Ceux qui  migraient de Myspace vers Facebook étaient des gens des classes sociales supérieures et d’ethnicité blanche. Ses racines étaient d’ailleurs universitaires. Les jeunes des communautés noires et hispaniques sont restées plus longtemps sur Myspace. En utilisant ces outils, il y a un risque de jouer dans des démarcations de classes sociales, ce qu’on tente d’éviter habituellement ».
C’est aussi un choix idéologique. Des gens préfèrent ne pas être sur Facebook. Ils ne veulent pas être branchés. Des choix qu’on empêche d’affirmer, si on décide de faire passer l’enseignement par Facebook. Sans oublier que Facebook est une entreprise commerciale majeure et qu’il y a des choix idéologiques qui viennent avec. Ouvrir une page Facebook, c’est ouvrir un accès de la publicité vers nous.

Sa conclusion : « En choisissant Facebook ou un équivalent pour votre pédagogie, vous risquez de reproduire des inégalités sociales entre vos étudiants, vous imposez des choix idéologiques ou commerciaux ».

En dehors de Facebook, il y a plein de choses à faire avec le Web 2.0 en classe

Nicole Gallant ne voudrait pas que l’on conclue de ses propos qu’il n’y a pas d’avenir à utiliser le Web 2.0 à des fins pédagogiques : « Internet transforme beaucoup de choses dans notre société : ça transforme les rapports sociaux, les rapports à l’autre. Mais, ça transforme aussi les processus cognitifs. La lecture en ligne n’est pas la même que la lecture papier notamment dans la façon dont on se repère dans le texte parce que la spatialité n’est plus la même. Les études neurologiques semblent montrer que lire à l’ordinateur n’active pas les mêmes régions du cerveau que de lire sur papier. Il y a donc des transformations majeures dans la façon dont on organise la pensée, la mémoire et la capacité de synthèse. C’est donc important que la pédagogie s’y adapte. Pour ça, le Web collaboratif et participatif offre des possibilités énormes. Il ne faudrait pas fermer la porte à ces possibles. Il existe toutes sortes d’espaces qui sont dédiés à l’apprentissage. Ces plates-formes permettent des profils individuels, des espaces de forum ou sous forme de murs, des groupes-classes, des travaux, la rétroaction des professeurs. Il faut profiter du fait que les jeunes générations sont assez familières avec ces environnements technologiques – tout en les formant au besoin – sans empiéter sur les espaces plus informels, sociaux et ludiques ».

Entrevue réalisée par Alain Lallier, le 11 octobre 2011
 



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