Dossiers / Pédagogie / Apprentissage et réussite scolaire

Pour mieux ancrer l’éducation physique au collégial




 

 

Entretien avec M.  Jean-Claude Drapeau, président de la Fédération des éducateurs et éducatrices physiques enseignants du Québec (FÉÉPEQ)

 

 

 

 

Après 38 ans de travail dans le réseau collégial, tant à titre de professeur d’éducation physique au Cégep de Rimouski que de représentant syndical de la Fédération autonome du collégial, Jean-Claude Drapeau, maintenant retraité, assume bénévolement la présidence de la FÉÉPEQ. Il a accepté de s’entretenir avec nous des enjeux de l’enseignement de l’éducation physique au collégial et du rassemblement que la Fédération tiendra les 28 et 29 mai 2015 au Collège de Maisonneuve.

Pourquoi un premier rassemblement des enseignants du collégial en éducation physique?
Auparavant, les professeurs du collégial pouvaient compter sur la coordination provinciale de la discipline pour se réunir annuellement. Cette année, le financement a été suspendu ainsi que le dégagement d’une personne pour assurer le travail de coordination. Jean-Claude Drapeau nous explique le contexte : « Cette suspension a coïncidé avec la sortie du Rapport Demers en octobre. Après avoir pris connaissance des recommandations du rapport sur l’organisation de la formation générale, de nombreux questionnements ont été soulevés. La FÉÉPEQ a décidé de prendre le relais, de contribuer à mettre en place un comité de réflexion stratégique et d'organiser un évènement à la fin du mois de mai. L’objectif du rassemblement, c’est de se regrouper et de se serrer les coudes. Entre les années 1992 et 1994, l’enseignement de l’éducation physique a été remis en question. On se rappelle que Mme Robillard avait décidé de ramener à zéro le nombre de cours. Nous avons surnagé et réussi à revenir à deux cours. Avec l’arrivée du ministre Garon, nous avons obtenu un troisième cours en justifiant que deux cours ne constituent pas un programme en ensemble intégrateur. En 2003-2004, nous avons dû faire face à un nouveau questionnement du ministre Reid. Avec toutes ces remises en question récurrentes, les enseignants sont conscients que la discipline de la formation générale la plus vulnérable, ce n'est pas le français ou l’anglais, mais bien l’éducation physique. Nous sommes inquiets. D’où la nécessité de nous serrer les coudes en nous donnant une stratégie à court, moyen et long termes afin de justifier la pertinence du maintien des cours d’éducation physique obligatoires. Et le rassemblement  nous donnera l’occasion de nous parler et de réfléchir sur l’enseignement de l’éducation physique au collégial d’aujourd’hui et de demain. »

Pour amorcer cette réflexion, la Fédération a organisé un sondage dans les départements. Les résultats seront connus lors du rassemblement.

La situation particulière de l’éducation physique
Pour Jean-Claude Drapeau, l’éducation physique se trouve près de 50 ans plus tard dans une situation comparable à celle qui prévalait dans les années 70. À l’époque, sœur Roquet, membre de la Commission Parent, avait le mandat de remettre en question le modèle de la formation générale et, plus particulièrement, le fait que l’éducation physique soit obligatoire. « Nous en sommes au même point. Pourquoi? Parce que l’éducation physique est différente, parce qu'elle n’est pas une discipline intellectuelle comme les autres. Nous devons accepter que notre matière soit perçue pour sa valeur intrinsèque. Il semble que nous n’ayons pas encore réussi à démontrer la valeur ajoutée de cet enseignement. »

La pratique enseignante a changé
Dans le cadre de la réforme de l’enseignement collégial des années 90, l’enseignement de l’éducation physique a pris un virage santé. On parle alors plus volontiers de « l’éducation physique et à la santé ». Cette orientation a été reconfirmée dans le dernier plan-cadre qui date des années 2006-2007. Dans cette foulée, la pratique professionnelle des professeurs a beaucoup changé. « Ce sont eux qui ont proposé d’intégrer la dimension santé à l’enseignement, ainsi que les notions plus théoriques qui en découlaient. Avec l'ajout de ces notions théoriques, le travail de l'enseignant a changé, notamment en ce qui concerne l’évaluation en matière de corrections et de lectures des travaux. Le défi de cette démarche n’est pas de gaver les étudiants de théories, mais bien de les amener à comprendre l’importance de passer à l’action. Ce n’est pas de la théorie pour de la théorie, mais de la théorie comme levier incitant l’étudiant à démontrer sa capacité à prendre en charge sa pratique de l’activité physique dans une perspective de santé. Le but de nos cours ne vise pas seulement à faire bouger les étudiants; derrière le fait de bouger, il y a une intention d’enseignement. »

« Dans le contexte actuel, c’est bien la dernière matière qu’il faut remettre en question »
Les problèmes de sédentarité, d’obésité et d’omniprésence des technologies numériques interpellent les enseignants. « De plus en plus d’études démontrent les vertus de l’activité physique sur le fonctionnement du cerveau. Le fait d’être moins actif freine les performances intellectuelles. Ce contexte a des effets aussi sur la motricité chez les jeunes. À partir du moment où le corps humain est moins à l’aise ou plus bourru sur le plan moteur, cela se répercute sur les fonctions psychiques. Ce défi n’est pas exclusivement celui de l’éducation physique; c’est un défi de société. À cet égard, Québec en forme, présidé par Sylvie Bernier, et le Grand défi Pierre Lavoie rejoignent les étudiants des quatre niveaux d’enseignement. Il y a une prise de conscience plus grande à faire autour de ces enjeux. Ce qui nous amène à dire que s’il y a une matière en formation générale au collégial qu’il ne faut pas remettre en question dans le contexte actuel, c’est bien l’éducation physique. »

Et la motivation des étudiants?
Les jeunes du collégial sont-ils motivés à suivre leurs cours d’éducation physique? « Quand les jeunes arrivent du secondaire, ils disent souvent à leurs professeurs combien ils apprécient leurs cours, combien ils auraient apprécié de tels cours plus tôt dans leur cheminement. Compte tenu de leur niveau d’âge, du passage du secondaire au collégial, d'un contexte favorisant leur autonomie et le développement de leur personnalité, les étudiants se retrouvent dans un enseignement beaucoup plus individualisé. Et comme ils ont également la possibilité de choisir leurs cours, cela créé un contexte plus favorable à l'apprentissage et au cheminement. Une approche plus individualisée génère un contexte plus positif. »

Et les filles?
C'est bien connu, les filles sont maintenant majoritaires dans les cégeps. Leur attitude face aux cours d’éducation physique diffère de celle des garçons. Jean-Claude Drapeau nous explique que, dans leur stratégie d’apprentissage, elles ont des façons de faire différentes. Cette problématique est maintenant mieux documentée. « Empiriquement, les professeurs ont constaté que les filles fonctionnent mieux en groupes. Elles privilégient bien sûr certaines activités, comme la danse et le yoga, mais il ne faut pas nourrir ce préjugé. Par exemple, de plus en plus de filles aiment jouer au rugby. Dans le domaine de la course à pied, on constate que de nombreuses  filles vont privilégier des courses où elles sont aspergées de poudre de couleur ou des épreuves extrêmes. »

Pourquoi les athlètes doivent-ils suivre des cours d’éducation physique?
Au cours des dernières années, le nombre d’équipes sportives dans les collèges a sensiblement augmenté. Les athlètes qui y sont inscrits ne devraient-ils pas être exemptés de leurs cours d’éducation physique? Cette question permet de mettre en évidence l’évolution des cours d’éducation physique au cours des 50 dernières années. « Lorsque l’éducation physique est devenue obligatoire dans les écoles, c'était dans un contexte exclusivement sportif. Depuis le changement de cap des années 90, nous parlons d’éducation physique et à la santé. Le sport apparaît comme un moyen parmi d’autres de se préoccuper d’un objectif plus global que la performance, soit la santé. Pour les étudiants athlètes, les cours d’éducation physique permettent d’élargir la vision de ce qu’ils font dans leurs sports de prédilection. Ces étudiants doivent aussi réussir leurs cours d’éducation physique. Par contre, les collèges ont développé des processus adaptés à leurs apprentissages dans les sports qu’ils pratiquent, sous forme de tutorat. »

Qu’est-ce qu’on attend du rassemblement de la fin mai?
En se basant sur les travaux du comité stratégique en matière de positionnement de l’éducation physique comme discipline incontournable, un des premiers objectifs du rassemblement de mai vise à peaufiner l’argumentaire sur la pertinence de cette discipline dans la formation générale au collégial. « Il faut démontrer pourquoi il est encore nécessaire aujourd'hui de maintenir les cours d’éducation physique et à la santé obligatoires pour des jeunes de 18 à 23 ans (et encore plus aujourd’hui qu’hier). Il faut expliquer comment l’articulation des trois cours permet à l’étudiant d’atteindre les objectifs par l'entremise des trois compétences. Il faut peaufiner notre démonstration. Ensuite, notre défi est de bien communiquer notre point de vue. Comment faire connaître ce message sans qu'il soit uniquement perçu de façon corporatiste? Il faut mettre l’accent sur la vision sociale. Nous devrons trouver des partenaires qui ont les mêmes préoccupations que nous, puis voir comment on peut continuer à pousser la profession vers le haut. Cela suppose une capacité à nous remettre en question collectivement, et ce, en déterminant les choses que nous pouvons améliorer, notamment en matière d'évaluation, et en regardant comment mieux répondre aux problématiques des jeunes d'aujourd’hui. Enfin, nous devons démontrer la valeur ajoutée rattachée au fait de suivre trois cours d’éducation physique et à la santé par rapport au fait d’aller s’entraîner dans un gymnase ou dans un centre d’entraînement. Cette démonstration devra se faire en lien étroit avec la réussite scolaire et éducative des jeunes à laquelle l’éducation physique contribue au-delà des perceptions et des étiquettes qui lui sont accolées. »

Entrevue et texte réalisés par Alain Lallier, édimestre , Portail du réseau collégial



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