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Le choc de la transition secondaire-collégial, une idée à revisiter



 

 

 

Simon Larose, professeur titulaire au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval

 

 

Un texte de Thérèse Lafleur
therese.lafleur@lescegeps.com

Et si le choc de la transition secondaire-collégial ne reposait pas sur un espace-temps défini pour négocier le virage du secondaire au collégial ? Si ce passage s’inscrivait plutôt dans la continuité ? L’équipe de Simon Larose, professeur titulaire au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, a réalisé une recherche  d’envergure qui mène à reconsidérer le « choc de la transition secondaire-collégial ».

C’est dans la foulée de l’Évaluation du renouveau pédagogique au secondaire (ÉRES) et de ses effets du renouveau pédagogique sur le parcours des jeunes que le grand projet de recherche de Simon Larose s’est développé. L’étude Adjustement trajectories during the college transision a été conçue pour décrire la trajectoire d’adaptation des jeunes à travers trois prismes : émotionnel, scolaire, social.

Est-ce qu’à partir de ces trois perspectives et grâce à des mesures prises de la 4e secondaire à la deuxième année collégiale, il serait possible de prédire les trajectoires plus à risques ? Et quelles seraient les probabilités de persévérance et de diplomation ? Les réponses trouvées montrent que tout ne converge pas sur les quelques mois entre la fin du secondaire et l’entrée au collégial et, que le secondaire n’est pas un long fleuve tranquille.

Des résultats qui invitent à agir tôt et de concert

Les problèmes d’adaptation ou d’ajustement vécus pendant la transition secondaire-collégial sont déjà existants au secondaire et, dès la 4e secondaire, l’anticipation du passage au collégial affecte les jeunes. Raison de plus pour que le secondaire et le collégial collaborent afin de les aider à réduire leur anxiété et à composer avec leurs inquiétudes.

Selon le chercheur Simon Larose «  En agissant tôt et en continu pour instaurer un climat de maîtrise, on peut réduire l’anxiété générée par la rumination d’idées sur l’efficacité personnelle du jeune qui se questionne. Est-ce que je serai à ma place ? Quelle est ma voie ? Comment je vais m’intégrer ? Vais-je avoir de bonnes notes comparativement aux autres ? L’anticipation nourrit bien des ruminations ! »

Comprendre et décrire les trajectoires d’adaptation pendant la transition secondaire-collégial

Afin de mieux décrire ce que vivent les jeunes, le design de cette recherche a prévu une lecture plus raffinée de leur trajectoire individuelle. L’étude a été menée auprès de 1 325 jeunes québécois provenant de 327 écoles, des filles et des garçons, francophones et anglophones, fréquentant le public ou le privé, issus des milieux favorisés et défavorisés, vivant en ville ou en région.

Grâce à des mesures multidimensionnelles, trois trajectoires d’adaptation ont été cernées : émotionnelle, scolaire, sociale.

 

En regroupant les jeunes sous l’une de ces trajectoires et selon leur évolution entre le début et la fin de la prise de données, l’étude a pu illustrer cinq courbes d’adaptation au sein de chaque trajectoire : peu croissante, croissante, modérée et stable, forte et stable, très forte et stable.

Un constat : tous les changements sont linéaires ! Il est donc permis de croire que les ajustements sont progressifs de la 4e secondaire à la deuxième année du collégial. De plus, les analyses multivariées des possibilités d’adaptation montrent que l’anxiété personnelle, la réussite scolaire et les problèmes d’attention au secondaire déterminent de manière significative les voies que prendront les jeunes pour s’adapter lors de leur passage au collégial, et que ces trajectoires sont ensuite reliées à la persévérance et à la diplomation. Les probabilités illustrées par les trajectoires révèlent que 60 % des trajectoires plus à risque changent de programme ou ne diplôment pas, un écart de 22 % avec les trajectoires moins à risque dont 80 % réussissent.

L’interaction entre les caractéristiques individuelles, les expériences vécues et les changements

Traditionnellement perçue par le milieu collégial comme une étape déterminante du parcours scolaire, l’entrée au collège amène des changements importants dans plusieurs sphères de la vie des jeunes. En effet, de nombreux défis les attendent, surtout s’ils sont dans une position vulnérable pouvant nuire à leur adaptation et susciter un changement de programme, prolonger indument leur formation collégiale ou tout simplement décrocher.

Par ailleurs, cette perception est appelée à évoluer. « Aujourd’hui l’adolescence s’étire et l’émergence vers l’âge adulte se poursuit jusqu’à 25 ans » rappelle Simon Larose, « donc les enjeux identitaires ne prennent pas nécessairement le pas sur les exigences du passage secondaire-collégial reportant plutôt ceux-ci à l’université. Les cégépiens de 16-18 ans vivent davantage une période d’exploration tant identitaire que professionnelle et un processus d’engagement dans les décisions les concernant directement. »

Ainsi, à partir des données collectées, cette recherche situe mieux l’origine et l’évolution des changements au cours de la transition secondaire-collégial.

Des trajectoires d’adaptation entre continuité et discontinuité

Selon l’étude, la grande majorité des étudiants qui vivent des problèmes dans une trajectoire d’adaptation sociale ou émotionnelle au collégial ont vécu des problèmes comparables au secondaire, alors que la grande majorité des étudiants qui présentent un bon fonctionnement social et émotionnel au collégial ont connu peu de problèmes d’adaptation au secondaire. Ces constats suggèrent une plus grande continuité que discontinuité dans la capacité des étudiants de s’ajuster, au moins en termes d’adaptation sociale et émotionnelle. Comme quoi l’émotivité, l’extraversion, l’amabilité et le perfectionnisme sont fortement liés avec l’adaptation de l’étudiant au collégial.

Cette continuité secondaire-collégial amène donc une conclusion significative de l’étude : l’anxiété personnelle explique la plupart des variations de l’adaptation sociale et émotionnelle.

Cependant les résultats sont très différents quand il s’agit de la capacité de l’étudiant de s’ajuster aux exigences scolaires telles les examens, les habitudes d’étude, la présence en classe ou la gestion du temps. Une grande majorité des étudiants ayant montré une bonne adaptation en 4e secondaire ont vu leur capacité d’ajustement diminuer entre la 4e secondaire et la deuxième année collégiale. Par conséquent, la trajectoire d’adaptation scolaire montre considérablement plus de discontinuité comparativement aux trajectoires d’adaptation sociale ou émotionnelle. 

L’anxiété, les notes et l’attention jouent un rôle déterminant

L’analyse a clairement démontré le rôle proéminent de l’anxiété pour expliquer les trajectoires d’adaptation. Plus le niveau d’anxiété est élevé au secondaire, plus ces étudiants appartiennent à une trajectoire émotionnelle, scolaire ou sociale à risque. En interférant avec l’attention de l’étudiant, son autodiscipline, ses relations interpersonnelles et sa confiance en lui, l’anxiété rend périlleuse la transition. À l’anxiété, s’ajoutent le défi de la performance scolaire et les problèmes d’attention comme déterminants significatifs des trajectoires d’ajustement. Cependant, l’effet de ces derniers se limite à la trajectoire scolaire.

Dès la 4e secondaire, il serait donc judicieux d’être proactif pour aider les étudiants à équilibrer leurs émotions et à gérer leur attention. Généralement, plus les jeunes avancent dans leur cheminement scolaire, plus grands sont les défis cognitifs. De plus, pour s’inscrire dans un programme spécifique, ils doivent réussir des cours enrichis au sein de classes qui tendent à être plus homogènes et compétitives. Il est aussi possible que dès la fin de la 4e secondaire, ces jeunes soient inquiets de ce que leur réserve le collégial. Par anticipation, ils peuvent vivre un stress comparable au stress de leurs premiers mois au collégial.

Somme toute, les résultats suggèrent que les étudiants vivent la transition secondaire-collégiale d’abord par l’angle de la performance scolaire, et que ce processus commence « dans leur tête » dès la 4e secondaire.

Une étude exemplaire et porteuse de sens

Forte d’un solide échantillon, de mesures longitudinales et de données normatives, cette étude confirme, sans les minimiser, les effets de la transition secondaire-collégiale sur les trajectoires d’adaptation dès la 4e secondaire. Les résultats pointent le besoin d’accorder une attention spéciale aux antécédents des étudiants pour expliquer ces trajectoires. La performance scolaire, les problèmes d’attention et l’anxiété, comme mesurés en 4e secondaire, apparaissent tous comme des prédicteurs significatifs. Cependant, les résultats obtenus indiquent clairement la présence d’une forte variation entre les trajectoires d’adaptation émotionnelle, scolaire ou sociale des étudiants.

Travailler en amont et dans la continuité

Pour Simon Larose « Les résultats de cette recherche suggèrent que les écoles secondaires et les collèges gagneraient à harmoniser leurs efforts de prévention. Parce que le processus de transition semble commencer dans la tête des étudiants bien avant qu’ils mettent le pied au collège, il y a un besoin d’intervenir quand le jeune commence à penser à ce qu’il voudra étudier. Selon nos résultats, nous devons intervenir plut tôt dans le processus de transition qui commence en 4e secondaire. »

« Nos résultats invitent les éducateurs du secondaire et du collégial, idéalement ensemble, à concevoir soigneusement des interventions préventives. À la lumière de nos résultats, les interventions devraient viser les ruminations erronées et les fausses perceptions des jeunes à propos du collégial. Elles devraient tendre à dissiper leur anxiété ou les équiper pour mieux composer avec. Les interventions devraient aussi aider les jeunes à s’orienter selon leurs capacités et ainsi prévenir les effets négatifs d’échecs scolaires au secondaire qui viennent éroder leur sentiment de compétence. Quelques écoles secondaires ont implanté des programmes préventifs dans lesquels les étudiants développent un ‘’état d’esprit basé sur la croissance’’ et apprennent des stratégies pour contrôler leurs émotions, le contrôle de soi et la résolution de problèmes. Nous croyons que si ces types d’interventions sont appliqués pendant la transition secondaire-collégial, les générations à venir d’étudiants en bénéficieront. » conclut le chercheur Simon Larose.


1. Larose, S., Duchesne, S., Litalien, D., Denault, A.-S., Boivin, M. Adjustment Trajectories During the College Transition : Types, Personal and Family Antecedents, and Academic Outcomes, 11 July 2017.



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