Dossiers / Histoire / Les origines

Conférence de clôture de M. Guy Rocher, lors du congrès du 50e anniversaire des cégeps le 26 octobre 2017.



Note de l'éditeur: le présent texte a été transcrit à partir d'un enregistrement sonore de la conférence, réalisé par le Portail. Le texte a été aimablement revu par monsieur Guy Rocher.

Je vous remercie, Madame la ministre de l'enseignement supérieur, pour l’heureuse initiative que vous avez prise de présenter cette motion à l’Assemblée nationale ce matin pour marquer le 50e anniversaire des cégeps. Ce fut un grand moment historique pour les cégeps. Votre initiative a amené les députés à parler des cégeps d’une manière tout à fait pertinente. L’Assemblée nationale a été remarquable ce matin !… Merci en mon nom personnel, mais aussi au nom de la Commission Parent. J’aurais souhaité que tous les membres de cette Commission soient là. Mais, je suis le dernier survivant, je les représente donc et je me permets, au nom de cette commission, de vous remercier.

"Vous m'impressionnez beaucoup"

Déjà cinquante ans pour les cégeps. Quand on regarde cinquante ans devant soi, c’est très long. Quand on regarde cinquante ans derrière soi, c’est très court. Je m’étonne encore qu’aujourd’hui on puisse parler des cinquante ans des cégeps. Je me suis demandé ce que je pouvais apporter dans cette conférence de clôture, parce que vous m’impressionnez beaucoup. Vous m’impressionnez, parce que d’abord vous représentez les cégeps de tout le Québec. Et puis, j’ai eu l’occasion de lire une partie du livre que nous avons lancé hier soir. Donc, ayant lu cela, je me dis : j’ai n’ai plus rien à dire. Cependant, je me suis dit, je peux peut-être parler de ce que je connais et de ce que je ne connais pas. De ce que je connais, c’est l’origine des cégeps. Ce que je ne connais pas, c’est l’avenir, donc on peut en parler.

Je vais d’abord vous parler de l’origine des cégeps et puis de l’avenir.
Je vais vous parler du Big Bang des cégeps, tel que nous l’avons vécu de l’intérieur de la Commission Parent. Je commence par vous dire qu’à mon avis la Commission Parent n’aurait dû ni concevoir ni recommander la création des cégeps. Telle qu’elle était composée, la Commission Parent n’était pas prête à faire une telle recommandation.

La composition de la Commission Parent

Comment était composée la Commission Parent ? Peut-être avez-vous vu la photo des membres de la Commission. Cette photo est extraordinaire. Cette photo a été prise dès les débuts des travaux de la Commission Parent, au début de l’été 1961. C’est une photo que je ne peux pas revoir sans émotion, parce que nous étions innocents. Oui, nous avions conscience de l’énorme responsabilité qui pesait sur nous, sur nos épaules. En même temps, nous étions complètement inconscients de ce qui nous attendait. Et, cette commission était étrangement composée. Elle comptait huit membres : six hommes et deux femmes. C’était l’égalité des sexes telle que conçue à l’époque… Et, déjà, on s’étonnait qu’il y ait deux femmes ! C’était une commission sur l’éducation, il fallait bien qu’il y ait deux femmes. Nous étions six francophones, un Irlandais et un Écossais. Nous étions sept catholiques et un protestant. Je peux dire tous pratiquants à l’époque. Nous étions quatre professeurs d’université sur huit. Les trois grandes universités étaient représentées, Laval, Montréal et McGill. Nous étions sept représentants d’institutions privées. Professeurs d’universités et de collèges qui étaient à l’époque des institutions privées. Monsieur Filion était directeur du Devoir. Il y avait un avocat et un homme d’affaires secrétaire-adjoint chez Aluminium Limited, autre institution bien privée. Il n’y avait pas de syndicaliste. Ce qui est étonnant, c’est que le seul commissaire qui représentait le public, c'était notre Irlandais, qui était directeur-général des écoles catholiques anglaises de la Commission scolaire de Montréal. Nous étions six Montréalais. Aucune région n’était représentée. Et puis, par surcroît, le président de cette commission était un prêtre, un monseigneur même, qui n’était pas un évêque. Il avait un titre honorifique dans l’Église catholique, parce qu’il avait été recteur de l’Université Laval. Et pendant la Commission Parent, il était encore vice-recteur actif. Il y avait aussi une religieuse. Une des deux femmes était une sœur de la communauté de Sainte-Croix. Et si vous regardez attentivement la photo, vous allez remarquer qu’elle est bien présente, la religieuse, avec sa superbe grande cornette des sœurs de Sainte-Croix et son auréole. Ce qui fait qu’elle a eu un succès fou lors des audiences publiques. Nous avons voyagé ensemble elle et moi. La communauté des sœurs de Sainte-Croix a dû faire des exceptions énormes. Non seulement elle sortait seule — à l’époque les religieuses sortaient toujours avec une compagne —, mais elle devait sortir avec des hommes dans des automobiles, des trains, des avions, jusqu’en Californie.

"elle était composée pour préparer un rapport conservateur. Un rapport sur le statu quo"

Cette commission, elle était à l’image du Québec des années 60. Quand je pense aux débuts de la commission, elle était composée pour préparer un rapport conservateur. Un rapport sur le statu quo. Nous étions attachés aux institutions qui existaient. Six des huit membres de la commission avaient fait leur cours classique. Ils étaient attachés à leur collège classique. Comment une telle commission a-t-elle pu en arriver à ce qu’elle a fini par présenter comme recommandations à l’époque ?

Je voudrais vous l'expliquer de l’intérieur de la commission, à travers quatre moments de notre parcours, de notre trajectoire.

Premier moment, dès les premières semaines de nos travaux, nous avons pris conscience de la sous-scolarisation des Canadiens français du Québec. Ce fut pour nous un choc. En même temps, nous avons constaté le statut défavorisé des filles dans notre système d’éducation. Il nous a fallu bien prendre conscience, nous qui avions tous fait le collège classique, que ce système d’éducation, il était fait pour une petite élite dont nous étions, dont nous avions profité. Ce système d’éducation faisait que la grande majorité des Québécois de langue française n’avait pas fait plus que l’école primaire. Et puis, au-delà de l’école primaire, le système était anarchique, mal conçu. Un système qui profitait à une petite minorité qui réussissait à faire les huit ans du cours classique avec un taux de décrochage de 70 %.

"le Québec avait besoin d’une importante réforme de son système d’éducation."

Nous avons donc eu à prendre conscience dans les premières semaines de nos travaux que le Québec avait besoin d’une importante réforme de son système d’éducation. Et que nous ne pouvions pas faire peu; il fallait faire beaucoup. Nous ne savions pas quoi. Mais, dès le début de nos travaux, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait agir.
Le deuxième moment, c’est la première décision que nous avons prise. Nous nous sommes demandé par quoi commencer. Nous avions un mandat très large, un mandat complexe y compris le financement du système d’éducation. Alors, par quoi commencer ? On nous disait même : la confessionnalité, c’est très important. Commencez donc par la confessionnalité. Nous avons décidé que la première tranche de notre rapport allait plutôt être la recommandation de la création d’un ministère de l’Éducation. Pourquoi ? Parce que nous nous sommes rendu compte que, pour faire les réformes qu’il nous semblait devoir faire, il fallait que ce soit l’autorité de l’État qui s’en charge. Il fallait que le pouvoir politique prenne désormais la responsabilité de l’ensemble du système d’éducation, que l’on passe du privé au public et que l’État québécois accepte le financement public de l’ensemble de l’enseignement, du primaire à l’université. Il nous est apparu très clair que sans un ministère de l’Éducation, si nous laissions les choses telles qu’elles étaient en 1964, aucune réforme ne pourrait se faire. Nous ne pouvions pas demander à l’Église catholique de faire ce que nous voulions faire.

La création du ministère de l’Éducation fut un choc à l’époque. Pourquoi ?

Premièrement, parce qu’à l’encontre de toute la philosophie de l’éducation qui nous avait été présentée lors des audiences publiques, la commission décidait que l’éducation devait être sous l’autorité du pouvoir politique. C’était une hérésie à l’époque. 

Deuxièmement, en proposant la création d’un ministère de l’Éducation, nous chassions du pouvoir 28 évêques. À l’époque, tout le système public, c’est-à-dire, les écoles primaires et les écoles normales relevaient du Comité catholique sur lequel siégeaient 22 laïcs et 22 évêques. Les évêques étaient les seuls qui avaient le droit de se faire représenter en cas d’absence. Ils avaient donc tous les pouvoirs.

Je peux vous dire qu’en séances publiques, l’Assemblée des évêques est venue devant la Commission Parent pour nous dire : « nous tenons à nos pouvoirs ». Et bien, ils ont été surpris d’apprendre en 1963, quand la première tranche est sortie, que nous leur proposions de perdre leur pouvoir.

Et troisièmement, les protestants aussi étaient touchés. Jusqu’à la création du ministère de l’Éducation, les protestants avaient une entière autonomie. Non seulement, les protestants étaient-ils touchés dans leur autonomie par ces recommandations, ils allaient désormais relever d’un ministère, donc d'un ministre qui ne serait jamais un Protestant. Même l’Université McGill allait relever du ministère. Je me souviens d’être allé rencontrer mes collègues de l’Université McGill. Ce que j’ai entendu à ce moment-là!… Pour eux, l’Université McGill devait être exemptée. Je leur ai dit : non, chers amis, comme à l’Université de Montréal et à l’Université McGill, nous allons relever du même ministère.

Ce choc n’est pas passé inaperçu. Loin de là. Comme vous savez, il a fallu un an au Gouvernement du Québec pour actualiser cette recommandation. Il a fallu que Paul-Gérin Lajoie fasse une tournée du Québec pour expliquer ce qu’était le futur ministère. Il a fallu que Jean Lesage et Paul-Gérin Lajoie négocient avec les évêques et avec les Protestants pour faire accepter finalement, au bout d’un an, la création d’un ministère.
Le troisième moment de notre démarche, c’est quand nous avons pris la décision que le système d’éducation que nous allions proposer allait être entièrement public. Notre système d’éducation avant 1964 était fondé sur le privé, surtout à partir du secondaire avec les collèges classiques et les universités. Tout était privé. La Commission Parent a pris la décision que si nous voulions vraiment ouvrir l’accès à tous et toutes, il fallait que désormais le système québécois de l’éducation soit public et unifié. Nous mettions fin à toutes les institutions parallèles qui existaient alors, pour que désormais le système d’éducation du Québec, et sur tout le territoire du Québec, soit le même, unifié, de la maternelle à l’université.

Dire non aux Jésuites

C’était évidemment aller à l’encontre de toute la tradition québécoise qui avait favorisé le privé, favorisé le rôle de l’Église catholique en particulier, favorisé le rôle des notables protestants. Une manière de présenter la chose fut de dire non aux Jésuites. En 1960-1961, les Jésuites du Québec s’étaient présentés au Gouvernement avec un projet de loi annonçant qu’ils allaient créer une nouvelle université à Montréal. Ils l’appelaient l’Université Sainte-Marie. Et les Jésuites irlandais bien sûr ont fait la même chose. Comme fait tout bon gouvernement, monsieur Lesage a dit : « La Commission Parent va régler ça ». Vous verrez dans le volume 2 que la Commission Parent a dit non aux Jésuites. Pourquoi ? Parce qu’à l’avenir les universités n’allaient plus être entre les mains d’intérêts privés religieux ou laïcs.

Comment est apparu le cégep?

Cela nous amène à un quatrième moment où, dans cet ensemble unifié, est apparu le cégep. Et comment est-il apparu ? Je vais vous le dire à vous en particulier… Ce que l’on nous proposait, c’était évidemment le modèle nord-américain : après le secondaire, on passe directement à l’université. Le modèle a fait l’objet de très longues réflexions et d’études au sein de la Commission. Nous l’avons mis de côté pour deux raisons. La première, c’est que nous voulions un système unifié. Or, en proposant le modèle nord-américain, nous nous contraignions à avoir un enseignement technique parallèle au secondaire. En second lieu, les membres de la Commission Parent avaient fait le tour du Canada, visité les États-Unis. Nous avions entendu un certain nombre de professeurs d’université nous dire que l’université est toujours très mal organisée pour accueillir les élèves qui arrivent des high schools, mal organisée pour les encadrer. À l’université, nous sommes des spécialistes, nous ne sommes pas là pour enseigner la culture générale, nous disait-on. Alors, le passage du high school à l’université est très difficile. Nous avons eu un grand nombre de témoignages en ce sens à travers le Canada.

Le modèle des community colleges

Un modèle nous a inspirés, c’est ce qui s’appelait, en Californie, les community colleges. Dans le fouillis du système d’éducation de la Californie (un fouillis, parce que c’est un système inégal où il y a un peu de tout,) il y a ce qui s’appelle les community colleges qui ont la vocation d’aider les gars et les filles à faire le passage du secondaire à l’université et au marché du travail. Ces community colleges préparent à l’université pendant deux ans et en même temps offrent des options professionnelles préparant au marché du travail. Mais, les community colleges sont de petites institutions. Et même, elles sont regardées de haut quand on est dans le système d’éducation de la Californie. Nous avons pensé que nous pourrions nous inspirer de ce modèle et l’installer au Québec, entre le secondaire et l’université, entre le secondaire et le marché du travail, et en faire une institution obligatoire de passage à l’université.

Monseigneur Parent a dit : « Les collèges classiques vont servir à créer les cégeps ».

Évidemment, je n’oublierai jamais le moment où, au début du mois de décembre 1964, nous avons remis au premier ministre Jean Lesage la deuxième tranche de notre rapport dans laquelle il y avait la bombe du chapitre 6 intitulé « L’enseignement préuniversitaire et professionnel », c’est-à-dire le projet des cégeps. La première réaction de monsieur Lesage a été rapide. « Qu’est-ce qui arrive avec les collèges classiques ? » a-t-il demandé à Monseigneur Parent les yeux dans les yeux. Monseigneur Parent a dit : « Les collèges classiques vont servir à créer les cégeps ». Mais, de toute évidence, nous n’avions pas convaincu monsieur Lesage. Il faisait, comme nous, partie de l’élite qui avait profité du système.

"Vous savez, Monsieur Rocher, vous nous demandez beaucoup".

La Commission Parent recommandait que le futur cégep soit créé à partir des institutions existantes. À partir de collèges classiques, d’écoles normales, d’instituts familiaux, d’écoles techniques, d’écoles d’agriculture. La réalisation d'un tel projet était un tour de force. En effet, avec des institutions privées, nous proposions de créer des institutions publiques; nous partions d’institutions catholiques pour créer une institution neutre, laïque. Nous étions devant des institutions où la ségrégation des sexes existait pour créer des écoles mixtes. Nous partions d’institutions très diversifiées pour en créer une seule. Enfin, les institutions existantes étaient payantes, le cégep allait être gratuit.
Je peux témoigner de l’admiration que j’ai eue à cette époque pour les hommes et les femmes, les religieux et les religieuses en particulier, qui acceptaient ce chantier. Et je me souviens encore de religieuses qui me disaient : « Vous savez, Monsieur Rocher, vous nous demandez beaucoup. Moi, j’enseigne dans un collège de filles, j’enseigne dans une école normale de filles. Vous nous demandez maintenant d’aller enseigner dans des classes mixtes, vous nous demandez d’avoir comme collègues des hommes et des femmes. Il est certain que le cégep ne sera jamais dirigé par les religieuses. Vous voyez ce que vous nous demandez ».

L'Idée de démocratie a prédominé

Quel est le motif qui a prédominé ? qu’est-ce qui a fait que ces gens ont accepté de participer à ce projet audacieux ? Et bien, c’est l’idée de démocratie. À ce moment-là, dans les années 60, la démocratie était vraiment un projet actif, un projet dynamique. Nous sortions de la Deuxième Guerre mondiale où nous nous étions battus pour la démocratie. Et après la Deuxième Guerre mondiale, en Occident en particulier, nous nous étions rendu compte que nos systèmes d’éducation n’étaient pas démocratiques, que nos systèmes de santé n’étaient pas démocratiques. Il y avait donc une prise de conscience à travers l’Occident et le Québec a connu cette prise de conscience dans les années 1950-1960.

Les hommes et les femmes religieuses me disaient : « C’est au nom de la démocratisation de notre système d’éducation que ma communauté religieuse accepte de se départir de son collège, de son école normale ».

Les cégeps, vos cégeps, sont bien au-delà de ce que la Commission Parent a pu imaginer.

C’est ainsi que les premières institutions sont sorties de terre. Ce qui me frappe, c’est l’évolution que le cégep a connue au cours de ces cinquante années. Je visite quelques cégeps. Chaque fois que j’entre dans un cégep, je suis ému. Parce que je pense à cette utopie de 1964. Je peux vous le dire : les cégeps, vos cégeps, sont bien au-delà de ce que la Commission Parent a pu imaginer. Bien au-delà, à bien des égards. Premièrement, les options professionnelles de vos cégeps sont beaucoup plus nombreuses, beaucoup mieux organisées que ce que nous avions pensé. Nous nous disions que peut-être il y aurait une minorité d’élèves qui entreraient dans ces options professionnelles. Deuxièmement, nous n’avions pas pensé combien et comment les cégeps allaient renverser la vapeur en regard du statut des filles. On le dit, on le sait : un des grands évènements de l’histoire du Québec des cinquante dernières années, c’est la montée des femmes. Et cela, c’est en particulier grâce à la naissance des cégeps. Et puis, ce qui étonne, c’est l’intervention des cégeps dans les régions en particulier. Les collèges classiques étaient fermés sur eux-mêmes. Ils vivaient à l’intérieur de leurs murs. Les cégeps, vos cégeps sont au contraire en lien avec le milieu.

Comment maintenant envisager l’avenir à partir de là ?

Comment maintenant envisager l’avenir à partir de là ? Nous sommes déjà dans l’avenir. Nous sommes en 2017. Le XXIe siècle est commencé. Et ce qui me frappe, c’est que ce XXI siècle est déjà très différent du XXe siècle. Nous sommes entrés dans un monde de vitesse. Nous sommes entrés dans une autre période de l’histoire. Des changements énormes se produisent. Le premier, c’est l’énorme pulsion technologique que nous vivons en ce moment. Et qui est loin d’être terminée. Nous allons vers un monde technologique bien différent de celui du XXe siècle. Un monde qui, d’ici 30 ans, 40 ans, va changer énormément à cause des développements technologiques. De toutes les manières. Le marché du travail va changer énormément. Nos modes de vie vont changer. Nos mentalités vont changer. Nos modes de communications vont changer. Nous sommes donc devant une ère nouvelle. Je ne vous annonce rien, parce que votre président, monsieur Tremblay dans un numéro du Devoir a bien décrit comment les cégeps sont bel et bien en train de prendre le tournant technologique. Ce que je veux dire sur ce développement technologique, c’est ceci : premièrement, il ne sera pas égalitaire. Il est évident que le développement technologique va contribuer à de nouvelles inégalités. De profondes inégalités. Inégalités entre ceux qui profiteront et qui seront en mesure de profiter du développement technologique et les autres. Si bien qu’il est évident que ceux qui s’instruisent aujourd’hui seront bien mieux dans vingt ans. Pour la majorité, ils seront mieux économiquement; ils seront mieux socialement; ils seront mieux culturellement. Nous allons vers une société encore plus inégalitaire. Et cela veut dire que notre système d’éducation doit réfléchir à cela. Parce qu’en principe, notre système d’éducation, comme tout système d’éducation, doit essayer de limiter les inégalités.

"Il faudra continuer à mettre l'accent sur l'accessibilité"

Deuxièmement, ce développement technologique va faire qu’il faudra continuer à mettre l’accent sur l’accessibilité. Parce qu’il faudra encore faire attention à ceux qui sont laissés pour compte. Vous y participez déjà activement avec des étudiants ayant des problèmes d’apprentissage — ce qui n’était pas le cas, il y a quelques années — et les autres étudiants qui ont besoin de services. Et aussi les Autochtones, les Inuits.
Un des plus grands problèmes auxquels nous faisons face, c’est le problème de la culture. Jusqu’à la première moitié du XXe siècle, depuis des siècles, notre culture était basée sur l’Antiquité gréco-latine. Le cours classique était basé sur l’étude des Anciens, nous apprenions beaucoup de latin, beaucoup de grec pour pouvoir lire dans le texte Cicéron, Platon, Aristote, les sages, les stoïciens. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, nous sommes entrés dans une autre ère culturelle. Et en ce moment, nous ne savons pas sur quelle base cette nouvelle culture sera. Quelle sera la valeur fondamentale de cette culture de l'avenir ? Je ne sais pas. C’est un problème dont on ne parle pas, mais, à mon avis, c’est le problème le plus fondamental de notre civilisation actuelle.

Pourquoi ? Premièrement, parce que ce que nous constatons, c’est la puissance d’une nouvelle culture populaire marchandisée. Une culture populaire marchandisée par les médias, par la télévision qui profite beaucoup de la marchandisation de tous les contenus, par la musique populaire, par tous les réseaux sociaux. Quand nous parlions autrefois de la culture populaire, c’était une culture qui était près des racines de la population rurale. La culture populaire aujourd’hui a beaucoup changé, elle s'est standardisée et délocalisée.

Une explosion culturelle extraordinaire au Québec

Deuxièmement, il se produit en même temps, une explosion culturelle extraordinaire au Québec. Nous publions beaucoup de livres, beaucoup de femmes sont écrivaines; nous avons une production, une explosion des arts, du théâtre. Tous les soirs à Montréal, nous avons l’embarras du choix : des concerts, des musées. Il y a en même temps une explosion culturelle, mais dont nous ne connaissons pas les bases, dans un nouveau rapport à la culture.

Sur quel humanisme se fondera la culture de demain ?

À mon avis, l’enseignement supérieur aura à travailler là-dessus. Parce que c’est évident que ce problème relève de la réflexion de chercheurs, d’enseignants du niveau supérieur, universitaire et collégial. Nous avons la responsabilité de la culture à venir, des fondements de cette culture. Nous avons la responsabilité de faire le lien avec la culture populaire et en même temps avec la nouvelle culture. Je considère que c’est une des grandes responsabilités de notre enseignement supérieur. Ce n’est pas ce dont on parle le plus souvent, mais à mon sens, cela touche le fond, les assises. En reprenant les termes du Rapport Parent : quel sera « l’humanisme » que nous allons proposer à nos jeunes ? Sur quel humanisme se fondera la culture de demain ?

"Nous, les cégeps, nous devons continuer dans la foulée de notre succès."

Nos cégeps ont eu un grand impact depuis cinquante ans. Pour les années qui viennent, il est évident que cet impact doit se poursuivre. Et pour cela, ce qui me semble important, c’est que nous, les cégeps, nous devons continuer dans la foulée de notre succès. Nous n’avons plus le droit de nous arrêter. Il faut continuer à hausser la qualité de nos enseignements dans toutes les matières, pour faire face à l’avenir technique, pour faire face à la nouvelle culture. Nous avons l’obligation de continuer.
Heureusement, maintenant, les cégeps ont développé d’heureuses relations avec les universités. Les cégeps font maintenant de la recherche, ce qui était évidemment impensable il y a trente ans. De sorte que, maintenant, les cégeps ont la responsabilité de leur avenir. Je dirais que cet avenir, nous l’avons déjà fait, vous l’avez déjà fait depuis cinquante ans. Mais, maintenant, il est devant nous avec de nouveaux défis.
Et cela veut dire en particulier que le XXIe siècle sera le siècle de l’éducation continue. Éducation continue déjà pour nos étudiants qui sont au cégep et de l’éducation continue pour les adultes parce que dans ce nouveau XXIe siècle, nous aurons besoin de beaucoup plus d’adaptabilité; nous aurons besoin de refaire nos forces intellectuelles. Non seulement pour des fins professionnelles, mais aussi pour des fins culturelles. Pour la citoyenneté dans une démocratie. Et aussi pour l’épanouissement de chaque citoyen, grâce à tous les moyens dont nous disposons.

Il me semble que ce 50e anniversaire nous donne l’occasion enfin de mettre les cégeps sur la place publique. Je suis frappé de voir comment ce 50e anniversaire est marqué de beaucoup d’évènements variés, par des présences dans les médias. Ce qui veut dire que les cégeps ont maintenant une présence de plus en plus marquée. Et les cégeps, me semble-t-il, sont de mieux en mieux acceptés. Ce qui me frappe, c’est comment les élèves qui sont passés par les cégeps sont satisfaits du cégep. À l’université, si vous questionnez les étudiants sur leur passage au cégep, leur réponse est très positive. À cet égard, j’ai une suggestion. Pourquoi ne pas créer des associations d’anciens élèves ? J’ai parlé de ce projet à quelques cégeps, j’ai eu une réaction plutôt négative. Vos anciens étudiants sont un potentiel d’appui énorme, puisqu’ils sont satisfaits. Au Cégep de Sainte-Foy, où on fêtait le 50e anniversaire, ils ont fait appel à un certain nombre d’anciens qui ont tous répondu avec enthousiasme. Tous nos collèges classiques avaient leur association d’anciens. Toutes les universités ont leur association d’anciens. Dans la société, leur appui est très important.

Le corps professoral a créé une classe intellectuelle

Je termine simplement en disant que les cégeps ont marqué sociologiquement le Québec. De quelle manière ? Tout d’abord, parce que le corps professoral, qui a été formé dans les cégeps, qui a pris en charge les cégeps, a créé une classe intellectuelle. Les professeurs des 48 cégeps et ceux des collèges forment maintenant une classe intellectuelle très influente dans la société québécoise.

Et deuxièmement, les cégeps ont transformé les classes sociales. Si au Québec il existe une énorme classe moyenne dont nous faisons tous partie, c’est-à-dire, tous ceux qui ne sont ni dans la classe ouvrière, ni dans une classe bourgeoise élevée, cette classe moyenne a été créée par les cégeps. Et les cégeps vivent de cette classe moyenne. C’est cette classe moyenne qui vous envoie ses enfants. Sociologiquement, les cégeps ont transformé les classes sociales au Québec.

La convivialité des cégeps

Finalement, il y a une réalité à laquelle je tiens, c’est la convivialité des cégeps. Je vous le dis à vous, mais c’est un secret, je me sens beaucoup plus à l’aise dans un cégep qu’à l’université. J’apprécie chaque fois que je vais dans un cégep la convivialité. J’apprécie en particulier la facilité des rapports entre les étudiants et les professeurs. Lorsque je suis accompagné par des professeurs, des étudiants arrivent, parlent aux professeurs, me parlent. Il y a une facilité de rapports entre étudiants et professeurs, entre administrateurs et professeurs, qui se traduit par une convivialité que nous n’avons pas à l’université. Il y a aussi une vitalité intellectuelle, une vitalité civique, citoyenne, qui vous est propre. Lors du printemps érable, dont on parlait il y a quelque temps, les professeurs de cégeps sont descendus dans la rue avec les étudiants.

Le cégep est appelé à un grand avenir

Je pense personnellement que le cégep est appelé à un grand avenir. Un avenir très important. Cet avenir, c’est celui du pays québécois, c’est celui de la génération qui monte et c’est l’avenir du marché du travail; c’est celui d’une nouvelle culture et c’est aussi, me semble-t-il, l’avenir de nouvelles manières d'être et de vivre.



N.B.1. La Fédération des cégeps a rendu disponible sur son site la version vidéo de la conférence.

2. On peut aussi visionner sur You Tube l'hommage à l'Assemblée nationale à laquelle fait référence monsieur Rocher au début de sa conférence.



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