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Avis du Conseil supérieur de l’éducation - Les collèges après 50 ans : regard historique et perspectives



Une entrevue exclusive avec la présidente du Conseil supérieur du l'Éducation, madame Maryse Lassonde

 

Thérèse Lafleur, rédactrice

En parcourant l’Avis du Conseil supérieur de l’éducation soulignant les 50 ans des collèges, les mots « essor, solides assises, maturité, accessibilité, pédagogie, qualité, réussite, financement, leadership, fluidité, adaptation, innovation, évolution » ressortent en filigrane. Publié le 2 mai 2019, cet avis d’initiative sur l’enseignement collégial revisite 50 ans d’histoire. Il propose une réflexion structurante sur les enjeux et les défis prioritaires de ces établissements d’études supérieures issus d’une révolution « tranquille » et générateurs de changement, les cégeps.

La présidente du Conseil supérieur de l’éducation, Maryse Lassonde présente l’Avis avec enthousiasme : « Le Conseil a la conviction profonde que le réseau collégial est un acquis à préserver, un atout.En fait, il a permis d’augmenter l’accès aux études supérieures tellement plus que ce qu’on avait pensé au départ. Le Rapport Parent visait 45 % mais nous avons atteint 66 % de Québécois y ayant accédé. C’est remarquable. Cette très belle avancée en éducation a aussi contribué à l’essor culturel et économique des régions. »

Elle ajoute qu’« il ne faut pas oublier les centres collégiaux de transfert technologique (CCTT) qui sont un modèle envié à travers le mondede même que le développement de la recherche pédagogique et fondamentale qui ont contribué à ancrer les collèges dans l’enseignement supérieur ».

Madame Lassonde poursuit en abordant l’avenir du réseau « Le lendemain des collèges repose sur le pilotage. Pour le moment, il y a une certaine autonomie des collèges mais aussi une emprise certaine du Ministère pour s’assurer d’avoir des programmes d’études conduisant au DEC qui sont comparables. En même temps, de plus en plus de nouvelles AEC dépendent des institutions elles-mêmes. C’est bien que les collèges créent des formations pour répondre à des besoins ponctuels de formation de main-d’œuvre, mais il y aurait peut-être lieu de se pencher sur l’ensemble des programmes d’études. Il semble y avoir une brèche à colmater dans la façon d’assumer les responsabilités par les pôles ministériels et institutionnels afin d’optimiser le pilotage du système d’enseignement collégial. »


L’ADN des cégeps

Cet Avis du Conseil invite à penser les cégeps de demain. Dans un premier temps, il les raconte du 29 juin 1967 à aujourd’hui. Ce regard porté sur cinq décennies de croissance montre un nouvel ordre d’études supérieures fondé sur l’égalité des chances et l’accessibilité. L’évolution des collèges est empreinte de défis et d’avancées qui les ont dotés d’une polyvalence exemplaire.

De 1967 à 1979, les collèges se créent. Leur développement rapide engendre des questionnements sur la qualité de la formation et le partage du pouvoir décisionnel. Le cégep forge ainsi son identité dans la turbulence— mouvement de contestation de 1968 et grève de 1972. De ce magma émerge la structure inédite et durable souhaitée. L’approche pédagogique est soutenue par l’arrivée des conseillers pédagogiques. Le réseau Performa et les services régionaux d’admission sont mis en place. Le volet recherche est amorcé.

De 1980 à 1991, les collèges se définissent. Le déploiement du système d’enseignement collégial voit éclore la « culture » propre à ce nouvel ordre d’enseignement qui mise sur la qualité de la formation et la réussite d’une population étudiante de plus en plus hétérogène. Les collèges interviennent dans la formation professionnelle de la main-d’œuvre et le développement régional. L’Association québécoise de pédagogie collégiale (AQPC) est créée. Des services aux étudiants et des organismes dédiés à l’animation de la vie étudiante sont mis sur pied.Le développement des centres collégiaux de transfert de technologie (CCTT) est amorcé via le Réseau Trans-Tech— maintenant Synchronex. La structuration de la recherche est à l’agenda et l’Association pour la recherche au collégial (ARC) entre en scène.

De 1992 à 2003, le collégial se renouvelle. La réforme de l’enseignement collégial en appelle à la flexibilité des collèges et à la concertation entre les établissements pour mener à bien cette transformation en profondeur. L’évolution de leur mission confirme leur appartenance à l’enseignement supérieur. Ce renouveau,décliné sous l’approche par compétence et avec le souci d’évaluer l’acquisition de ces compétences pose de nouveaux défis pour la pratique enseignante. Le Conseil des collèges est aboli et la plus grande autonomie des collèges engendre la mise sur pied de la Commission d’évaluation de l’enseignement collégial (CEEC). Dès lors, les cégeps doivent adopter une politique institutionnelle d’évaluation des programmes d’études (PIEP) et témoigner à la CEEC de la qualité de la mise en œuvre de leurs programmes d’études. Les années 2000 voient l’obligation de se doter d’un plan stratégique, incluant un plan de réussite,et de le soumettre à la CEEC. Enfin, on assiste à une mobilisation du réseau envers la réussite et à la création du Carrefour de la réussite au collégial. Ces bouleversements arrivent dans un contexte de diversification croissante de la population étudiante et d’une hausse significative d’étudiants en situation de handicap.

De 2004 à 2017, les collèges s’affirment. Arrivé à maturité et fort de ses acquis, le réseau collégial entre dans le 21e siècle avec aplomb. Bien qu’ils jouissent d’une plus grande autonomie, les cégeps ont aussi davantage d’obligations. En ce sens, la nouvelle Loi sur l’administration publique impose une plus grande reddition de compte. En dépit de la mobilisation engendrée par plusieurs chantiers de réflexion pour le développement de l’enseignement collégial, peu de suites structurantes ont été proposées à ce jour par le gouvernement. Le Conseil rappelle que plusieurs pistes d’action issues de ces travaux gagneraient à être réinvesties afin de donner un souffle nouveau à l’enseignement collégial.


Après 50 ans, la force du réseau impressionne

Les collèges ont fait leurs classes! Aujourd’hui ils évoluent pleinement au sein de l’enseignement supérieur tout en préservant les valeurs fondamentales qui font leur spécificité. Ils représentent une force largement présente sur le territoire québécois. Dans son avis, le Conseil présente une vue d’ensemble du réseau collégial en 2017 : un réseau…
- de 125 établissements
- avec une offre de 700 programmes de formation
- qui emploie près de 40 000 personnes travaillant à temps plein ou à temps partiel
-  qui contribue à l’élaboration et à la réalisation de projets d’innovation technologique et sociale
- qui accueille 219 348 étudiantes et étudiants.


La présidente du Conseil lors du lancement de l'Avis

Un avis issu d’une démarche rigoureuse

En présentant l’Avis, Maryse Lassonde, la présidente du Conseil, tient à souligner la richesse de la démarche. « En fait, c’est le résultat d’une contribution collective extraordinaire. Bien sûr il y a la science et l’expertise de haut niveau des professionnels de la permanence qui documentent, entre autres, tout ce qui se fait à travers le monde et le compare au Québec. Ces savoirs sont présentés à la Table de la commission de l’enseignement collégial. L’Avis s’élabore avec cette approche et aussi grâce à toutes les délibérations amenées par le savoir expérientiel des personnes qui siègent à la Table. Ensuite, il y a les délibérations et les consultations autour de l’Avis. Enfin, l’Avis doit être accepté par laTable du Conseil qui rassemble 22 membres bénévoles représentant les sphères de la société et les ordres d’enseignement. L’Avis de la Commission de l’enseignement collégial s’enrichit aussi des ajustements faits à cette dernière Table. Ainsi, ces délibérations mènent à un Avis qui tient compte tant de la science que de la réalité du terrain. C’est assez unique. »


Une réflexion structurante proposée en quatre axes

Dans cet Avis, le Conseil supérieur de l’éducation affirme que « les collèges représentent un acquis d’importance pour la société québécoise ». Le Conseil réfère aux acquis des cégeps pour dégager les pistes de réflexion prioritaires invitant à structurer le réseau collégial de demain.

Repenser l’accessibilité

Accessibilité partout, pour toutes et tous. Les deux tiers des Québécois ont maintenant accès aux études supérieures, mission accomplie. Cependant, selon leur région, leurs caractéristiques individuelles ou leur appartenance à un groupe, tous ne bénéficient pas du même niveau d’accès à un collège ou à un programme d’études. Outre le large accès pour tous, les garçons, les autochtones, les étudiants de première génération et les immigrants demeurent plus à risque tout comme les jeunes provenant de milieux défavorisés. Le Conseil note l’écart important entre le taux d’accès au collégial des jeunes venant du réseau public et celui des jeunes du réseau privé, à la faveur de celles et ceux issus du réseau privé ou des programmes spécialisés du réseau public. Il constate aussi que les filles sont proportionnellement moins nombreuses à opter pour des techniques physiques ou les sciences de la nature.

Accès à la réussite. Pour le Conseil, les préoccupations pour l’accès à l’enseignement collégial ont migré vers l’accès à la réussite. Un nouveau défi que celui de conduire cette diversité croissante d’étudiantes et d’étudiants à la réussite et à la diplomation.

Accès à la formation tout au long de la vie. Dans une perspective d’éducation continue et en considérant le besoin de main-d’œuvre et l’immigration accrue, la reconnaissance des acquis et des compétences (RAC) dégage aussi des possibilités d’accès à considérer.

S’adapter aux réalités actuelles des apprenants

Les collégiennes et les collégiens d’aujourd’hui se distinguent par des valeurs et des comportements qui leur sont propres et en phase avec une société en mouvance. À la fois plus nombreux et formant une clientèle moins homogène, ces jeunes entreprennent leurs études supérieures en posant certains défis d’adaptation à la formation collégiale notamment : leurs parcours scolaires et de vie sont de moins en moins linéaires; ils prolongent la durée de leurs études; leur choix vocationnel s’effectue parfois plus lentement; ils travaillent tout en étudiant.

Par ailleurs, le contexte social influence le comportement des étudiants ne serait-ce que l’omniprésence des technologies numériques, les compétences requises pour évoluer dans le monde du 21e siècle ainsi que leur volonté de maîtriser la langue seconde.

Pour plus d’adéquation entre ces réalités et le parcours collégial, le Conseil suggère un questionnement global quant au cadre rigide et normé du modèle d’enseignement collégial. Il soulève quelques défis sur lesquels se pencher pour réfléchir l’adaptation de la formation soit—textuellement :
1. la nécessité d’établir un consensus en faveur d’une actualisation de la formation générale et de la doter de réelles capacités évolutives;
2. l’importance du financement pour assurer le maintien et le développement des structures de soutien et d’encadrement des étudiantes et des étudiants;
3. l’adaptation de la pédagogie collégiale à la diversité étudiante et à l’évolution des technologies numériques et le Conseil propose une redéfinition du rôle de l’enseignant en tant que médiateur entre le savoir et l’étudiant;
4. le Conseil soulève des pistes de réflexion dans le but de tendre vers une plus grande souplesse de l’organisation de la formation collégiale, en ce qui concerne tant l’organisation des études que les formules de formation.

Contribuer à la fluidité du parcours étudiant, du secondaire à l’université

Au carrefour du secondaire et de l’universitaire et de la formation continue des adultes, le collégial fait face à un défi d’arrimage pour veiller à la fluidité des parcours étudiants. Depuis 20 ans, des initiatives interordres telles les passerelles DEP-DEC et les ententes DEC-BAC ont cours. Dans son avis, le Conseil mentionne que « des efforts sont maintenant requis pour optimiser les processus de transition pour les jeunes ». Le défi d’arrimage concerne aussi les universités alors que 30 % des technologues/techniciens diplômés poursuivent des études universitaires. D’autres considérants entrent en compte pour la fluidité des études supérieures à l’égard des diplômés du préuniversitaire, dont l’arrimage des contenus de formation et la pression exercée par la cote de rendement au collégial (cote R) pour l’admission dans les programmes contingentés. Enfin, la réflexion sur cet enjeu ouvre sur la question de la cohérence interne de la formation collégiale et des défis liés au cloisonnement existant entre la formation ordinaire et la formation continue.

Piloter le système d’enseignement collégial

Bien qu’arrivés à maturité, les collèges sont à une étape charnière de leur évolution. Comment poursuivront-ils leur développement pour satisfaire les attentes et les besoins de la société ? Comment s’adapteront-ils à un monde en mouvance ? Selon le Conseil et le fort consensus existant, ils ne peuvent agir seuls. Ils ont besoin de la gouverne de l’État. Le leadership du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur(MEES) est nécessaire pour définir une vision de l’enseignement collégial, de concert avec les acteurs du milieu, et ensuite mettre en place des actions structurantes. Une évolution qui nécessite un partage efficace des responsabilités entre le Ministère et les collèges.

Le Conseil en appelle à un réinvestissement à la hauteur du manque à gagner à la suite des compressions budgétaires ainsi qu’à la stabilisation du financement, sans lourdeur administrative, permettant de couvrir les différents volets de la mission des cégeps et d’affronter avec efficience les réalités auxquelles ils sont confrontés.

Le Conseil rappelle aussi que le pilotage du système est influencé par les acteurs de l’enseignement collégial. Ensemble, ils auront à s’entendre sur les pistes d’évolution sans que leurs intérêts mutuels freinent le développement des collèges et briment le bien commun.

Un questionnement structurant basé sur les enjeux jugés prioritaires

Pensés comme parties prenantes d’un système éducatif idéal, les cégeps ont surpris par leur capacité d’adaptation et d’innovation en vue de réaliser leur mission et de la faire évoluer. L’avis du Conseil supérieur de l’éducation montre bien ce cheminement et fait état de la situation sur les enjeux jugés prioritaires tout en soulevant un questionnement structurant.

« Au point de vue de la société, les cégeps ont fait évoluer le Québec. Je pense aussi qu’ils sont appelés à jouer un rôle encore plus actif au niveau des pôles régionaux. Enfin, sur le plan pédagogique, le collège s’est donné une identité propre et s’est établi comme un milieu de vie et de formation polyvalent adapté aux jeunes et à l’ensemble de sa population étudiante. » conclut la présidente du Conseil, Maryse Lassonde



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