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Madame Nicole Brodeur : une pionnière en direction générale féminine au collégial



Mme Nicole Brodeur a débuté sa carrière comme enseignante au Collège Édouard-Montpetit en 1970. Elle a assumé le rôle d’adjointe à la direction des services pédagogiques pendant deux ans dans le même collège. Dès 1974, elle se retrouve directrice des services pédagogiques au Cégep de Saint-Jérôme. Accédant très jeune à un tel poste de direction, elle se souvient que les étudiants qui siégeaient à la commission pédagogique et au conseil d’administration étaient à peine plus jeunes. Elle nous raconte : « c’était très positif, parce qu’on avait beaucoup de respect les uns par rapport aux autres. Je ne me sentais pas beaucoup plus vieille qu’eux. Nos discussions s’effectuaient en confiance. À cette époque, être une jeune directrice s’est avéré un avantage qui m’a permis de négocier des ententes avec eux. Je me souviens d’une occupation du collège qui était fraîchement rénové. Les étudiants occupaient les bureaux de l’administration. Il y avait des tapis violets sur les planchers. On se disait : « ils vont salir tous nos tapis ». Mais, les étudiants ont communiqué avec le directeur de l’équipement pour lui demander des aspirateurs électriques pour faire le ménage. Suite à l’occupation de la cafeteria, ils avaient nettoyé les cuisines au grand complet. À un moment donné, ils nous ont rendu les clés en disant qu’ils ne contrôlaient plus leurs troupes et qu’ils devaient quitter. La confiance qu’on leur avait accordée le dg et moi, et leur maturité sans doute, avait eu pour résultat que le collège était absolument propre quand nous sommes entrés ».

« Rendez-moi mon sexe et appelez-moi madame ».

Devenir l'une des premières femmes directrices générales à l’époque comporte son lot d’anecdotes amusantes : « Quand je suis arrivée comme directrice générale à Lionel-Groulx, les gens me connaissaient un peu, puisque j’avais été directrice des services pédagogiques au Cégep de Saint-Jérôme, collège situé pas très loin. Je suis arrivée là sans trop de surprises pour eux. Il y avait beaucoup de fierté de la part des femmes, en particulier chez les professeures. Chez les gestionnaires, j’étais la seule femme. Les éléments masculins me jetaient un regard amusé. Ça les surprenait ; ils trouvaient ça sympathique. Ils ne savaient pas trop à quoi s’attendre. Très rapidement, j’ai trouvé ma place. Ce que les gens ont retenu de mon style de gestion, c’est ma capacité d’effectuer des changements sans trop faire de casse. Le directeur des services pédagogiques à l’époque m’avait dit : « tu es capable de courir dans un chemin sans accrocher les fleurs du jardin ». Quelqu’un lui avait demandé ce qu’il pensait d’avoir une directrice générale femme et il avait répondu « Moi je ne pense pas à la différence, je pense à elle comme un gars »… Aujourd’hui, face à une femme gestionnaire, on va considérer les caractéristiques de sa personnalité ou de son style de gestion. À l’époque, c’était tellement nouveau que l’on disait : « tu fonctionnes comme un gars, tu fais partie de la gang »…. »

Nicole Brodeur raconte une anecdote révélatrice de l’époque : « Quand j’étais directrice générale, je recevais toujours les lettres provenant d’une direction du ministère adressées à cher Monsieur. Après près d'un an en fonction, je me fâche et j’envoie une lettre au directeur concerné : « Chère madame, quand vous ouvrirez cette lettre, vous éprouverez ce que je ressens depuis plusieurs mois en ouvrant mon courrier ». Je lui demandais «de me rendre mon sexe» et de m’appeler madame. Jean Pronovost était alors directeur général au ministère. Vous devinez que par la suite les choses ont changé. »

« Une des caractéristiques les plus marquées est leur compétence en gestion des ressources humaines »
Pour celle qui a travaillé comme secrétaire générale associée à la Condition féminine et qui s’est beaucoup intéressée aux recherches universitaires sur le leadership dans l’administration, une des caractéristiques féminines les plus marquées est leur compétence en gestion des ressources humaines et celle d’établir des rapports de confiance. « Une des choses que l’on dit souvent, c’est que les femmes gestionnaires aiment leurs employés. Ce faisant, cela colore beaucoup le rapport que les femmes gestionnaires entretiennent avec le personnel et la qualité des relations en général. Ça donne le ton aussi à une gestion participative. »

« Ceux et celles qui ont assumé des postes de direction générale dans les cégeps développent des beaux profils d’administrateur »

Nicole Brodeur a consacré 16 ans de sa carrière au réseau collégial. Son passage à la DGEC et dans le réseau lui a beaucoup appris. Elle en témoigne : « À la Condition féminine, plus tard au Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles et ensuite au Secrétariat à la Réforme administrative, je me suis retrouvée dans trois postes différents qui avaient des champs de responsabilité très étendus et diversifiés. Beaucoup de mandats de concertation et de coordination. Une des choses pour lesquelles je suis très reconnaissante de mon passage à l’enseignement collégial, au plan de mon développement professionnel, c’est de constater à quel point cette expérience m’a appris à travailler dans divers champs de responsabilités : relations de travail, budgets, programmes, relations avec la communauté, éducation des adultes. La mission fondamentale de ces établissements nous amène aussi à nous intéresser à des secteurs d’activités nombreux et différents, des techniques infirmières à l’électronique… À la condition féminine, on s’intéresse à la situation des femmes au plan de leurs finances, de la fiscalité, de la santé, de l’éducation, de la justice, etc.. Le fait d’avoir travaillé dans l’enseignement collégial où on a affaire à tant de diversité sectorielle, aide à développer beaucoup de souplesse, d’agilité intellectuelle et beaucoup de perspective. On s'habitue à travailler sur du long terme, avec beaucoup de composantes à la fois, en concertation, tant sur les contenus pédagogiques qu’administratifs. Ceux et celles qui ont assumé des postes de direction générale dans les cégeps ont développé de beaux profils d’administrateur. Ils sont capables d’en mener large, d’avoir de la vision à long terme et de gérer le quotidien de façon efficiente .»

«Je suis fondamentalement restée une prof. Le tableau n’est jamais très loin»

Invitée à dresser un bilan rétrospectif de son cheminement professionnel, Nicole Brodeur nous a livré un message profondément humaniste et pédagogique : « Comme beaucoup de femmes, je n’avais pas de plan de carrière. Je n’avais pas comme objectif de devenir sous-ministre. Je n’ai posé ma candidature à un poste qu’une ou deux fois ; on est toujours venu me chercher. L’une des choses qui caractérisent mon cheminement professionnel en début de carrière, c’est de n’être restée que deux ou trois ans dans mes fonctions et d’en changer. J’ai trouvé ça essoufflant pour les deux ou trois premières affectations. Jusqu’à ce que je me rende compte que si j’avais été capable de me tirer dans les postes précédents, je serais capable de réussir dans les postes qu’on me proposait, à la condition d’y mettre le temps et l’énergie. Autre caractéristique de la gestion au féminin, c’est de savoir aller chercher de l’aide quand on en a besoin. Ce que j’ai pratiqué. Il y a chez les femmes en direction moins d’ego que chez les hommes, à ce sujet". 

Rétrospectivement, le fil conducteur dans tous es postes, c’est d’avoir travaillé dans des secteurs centrés sur des services aux personnes , des jeunes, des femmes, des immigrants. Je fais actuellement du coaching de gestion. Même à l’Office de consultation publique de Montréal où je suis commissaire ad hoc, notre rôle est de tenir des consultations auprès de la population sur les grands projets qui modifient le plan d’urbanisme de Montréal. C’est encore l’impact sur les personnes qui nous intéresse.

Autre fil d’Ariane : la constante de la pédagogie. J’ai toujours pensé que nous sommes tous fondamentalement, dans nos relations avec les autres, dans un rapport pédagogique où on doit toujours s’assurer que ce que l’on demande ou ce que l’on souhaite faire valoir est bien compris, et que les gens en comprennent l’avantage. Je suis fondamentalement restée une «prof». Le tableau n’est jamais très loin.

On dit toujours que derrière un grand homme, il y a une femme. Je dois reconnaître que j’ai eu la chance d’avoir eu à mes côtés un mari extraordinaire qui était très ouvert, à qui je suis reconnaissante de m’avoir toujours soutenue et encouragée dans mon cheminement professionnel. »

En rétrospective, que sont les collèges devenus?

Invitée à jeter un regard sur l’évolution des cégeps, cette pionnière du réseau porte un jugement très positif sur cette création dans la quarantaine : « Les cégeps sont une création québécoise originale. Malgré les remises en question dont ils ont fait l’objet aux cinq ans, les cégeps ont su bien prendre leur place. Je suis convaincue que c’est un milieu de transit idéal pour les jeunes entre le secondaire et l’universitaire et une excellente préparation à l’université ou au marché du travail pour les étudiants des programmes techniques. Quand j’étais directrice de l’enseignement collégial, nous avons mis en place les premiers centres spécialisés (maintenant appelés centres collégiaux de transfert technologique). Je regarde maintenant la place que prennent ces organismes dans les diverses régions et dans les secteurs industriels, je trouve cela impressionnant. Ce sont des moteurs de développement économique importants. Je suis aussi sensible au sentiment d’appartenance des cégeps à leurs communautés. Cette insertion régionale est particulièrement réussie et précieuse pour plusieurs milieux. Sur le plan culturel, la présence des cégeps est appréciable. Je trouve aussi intéressant le développement du continuum de formation entre les programmes des collèges et ceux des universités. Les cégeps sont des milieux très dynamiques et très stimulants.»
 

Entrevue réalisée par Marie Lacoursière et Alain Lallier le 20 mars 2012



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