Dossiers / Recherche et innovation / Pratiques sociales et éducatives novatrices

La coconstruction des savoirs, pour aborder les sujets sensibles en classe

2021-03-23



Par Élise Prioleau
 

 

Au Cégep Édouard-Montpetit, l’enseignant Martin Geoffroy développe une expertise dans le domaine de la coconstruction des savoirs, en collaboration avec la chercheuse Justine Castonguay-Payant. Une méthode pour apprendre à construire une vision commune du monde à travers le dialogue.

Martin Geoffroy est enseignant en sociologie. Il est spécialiste des enjeux liés à radicalisation et à l’extrême droite. « En 2015, on parlait beaucoup d’intégrisme musulman dans les médias. Cette année-là, il avait été question d’étudiants du réseau collégial qui voulaient partir combattre en Syrie », raconte-t-il. « Dans ma classe, je devais absolument aborder la question de l’intégrisme. » Aborder ce sujet, toutefois, représentait un défi pour l’enseignant, étant donné la présence de nombreux étudiants d’origine musulmane dans sa classe.

Martin Geoffroy, directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR) au Cégep Édouard-Montpetit

Pour arriver à aborder les difficiles enjeux de l’intégrisme et de la radicalisation, l'enseignant a choisi de parler de tous les intégrismes religieux à ses étudiants. « J’ai découvert à ce moment-là que les étudiants musulmans étaient beaucoup plus ouverts au sujet de l’intégrisme quand on parlait de l’intégrisme présent dans les différentes religions. Ça fonctionnait très bien d’élargir le spectre de l’intégrisme dans le monde, sans pointer du doigt une religion en particulier. »

Par la suite, l’enseignant a commencé à expérimenter dans sa classe des mécanismes qui permettent à des étudiants qui ont des points de vue diamétralement opposés de se parler. Depuis 2015, il teste une pédagogie fondée sur le dialogue démocratique. Il nomme cette approche la coconstruction des connaissances en classe. Une pratique qui, en 2016, a donné naissance au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (Cefir). L’objectif principal du centre de recherche est de prévenir la radicalisation dans la société.

Encourager la libre circulation des connaissances
En 2020, Martin Geoffroy et la chercheuse Justine Castonguay-Payant ont produit le rapport Radicalisation, sujets sensibles et coconstruction des savoirs. À la suite de ce premier rapport dans lequel les chercheurs ont réalisé une revue de littérature sur leur sujet, un deuxième rapport sera publié prochainement. Celui-ci fera état d’exemples de méthodes pédagogiques qui pourraient faciliter l’enseignement de sujets sensibles. « On souhaite coproblématiser le fait qu’il y a un enjeu majeur en éducation au collégial, soit l’autocensure des enseignants quant aux sujets sensibles », explique Justine Castonguay-Payant, chercheuse au Cefir.

Partant du principe que tout s’enseigne, les deux chercheurs souhaitent outiller les enseignants pour faciliter la circulation des savoirs au collégial. En d’autres mots, leur démarche vise à prévenir l’autocensure chez les enseignants, tout en favorisant un climat de collaboration dans la classe.

Se mettre dans la tête de l'autre
La démarche de cocréation des savoirs propose d’intégrer le savoir personnel et l’expérience pratique des étudiants au sein du processus d’apprentissage, comme l’explique Martin Geoffroy. « Dans le cadre d’un atelier sur l’islamophobie, par exemple, on donnait d’abord un texte de référence et une définition de l’islamophobie aux étudiants. Par la suite, les étudiants réfléchissaient ensemble à partir du texte à la question de l’islamophobie », illustre l’enseignant.

Au fil des discussions dans la classe de Martin Geoffroy, des étudiants québécois ont mentionné que la religion chrétienne ne représente rien pour eux, car ils se considèrent comme athées. « Les étudiants musulmans pouvaient voir à travers ces témoignages à quel point la laïcité est forte au Québec. Ça permettait aux étudiants musulmans de mieux comprendre les réactions négatives que l’on peut avoir ici quand il est question de religion », relate-t-il. « Ce type de discussion permet aux différents groupes de se mettre dans la tête de l’autre. »

Justine Castonguay-Payant, chercheuse au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR) au Cégep Édouard-Montpetit

La coconstruction est à l’opposé de la polarisation sociale que l’on voit partout, en particulier dans les médias sociaux, comme le souligne Justine Castonguay-Payant. « Les enjeux de l’heure, comme la vaccination, l’avortement ou le mot en n, impliquent des opinions qui s’opposent farouchement. Il y a une déshumanisation du camp adverse », explique la chercheuse. « Au contraire, la coproblématisation, c’est de travailler ensemble pour trouver un juste milieu. Finalement, on se rend compte à travers ce processus que notre point de vue n’est pas incompatible avec le point de vue de l’autre. »

Promouvoir la démarche scientifique
À travers la recherche, les auteurs ont observé que le concept de cocréation des savoirs est souvent associé dans la littérature à une démarche entre adultes, par exemple entre collègues ou chercheurs. Ils ont voulu élargir cette définition. « La coconstruction des savoirs, ça touche aussi les étudiants, les jeunes et moins jeunes étudiants, explique Justine Castonguay-Payant. Lorsqu’ils apportent des connaissances en classe, les étudiants participent à une construction commune. »

L’implication des étudiants dans le processus d’apprentissage est toutefois balisée par une démarche scientifique rigoureuse. « En sciences humaines, notre démarche vise avant tout à dépasser le sens commun. Nous établissons des faits basés sur une méthodologie de recherche théorique et empirique propre à notre domaine », rappelle Martin Geoffroy.

Il faut bien comprendre, souligne l’enseignant, que le point de vue des étudiants ne saurait remplacer les faits validés par la recherche dans le cadre du cours. Les discussions permettent plutôt d’illustrer un texte lu en classe. De même, insiste l’enseignant, « la coconstruction des savoirs ne suggère aucunement que les étudiants décident du plan de cours à leur guise. »

Au contraire, selon Mme Castonguay-Payant, la démarche de coconstruction suit une logique scientifique. Dans le cadre de cette démarche, les étudiants sont amenés à différencier leur opinion subjective d’un fait établi par la science. « Au lieu de rentrer dans le débat d’opinion, nous allons privilégier un débat basé sur les faits. Il s’agit de mener un débat critique, basé sur des faits crédibles. Par la suite, les étudiants sont libres de se forger une opinion. »



Les partenaires du Portail