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Entrevue avec Sébastien Piché auteur du livre “La recherche collégiale: 40 ans de passion scientifique”



Sébastien Piché enseigne l'histoire au Cégep régional de Lanaudière à L'Assomption depuis 1996. Depuis 2007, il assume la charge du projet d'histoire de la recherche collégiale à l'Association pour la recherche au collégial. Outre La recherche collégiale : 40 ans de passion scientifique (PUL, 2011), il a co-écrit ou a collaboré à Histoire de l'Occident (Groupe Modulo, 2011), Les cégeps, une grande aventure collective québécoise (PUL, 2008) et Recherche en sciences humaines_Une initiation à la méthodologie (Groupe Modulo, 2007), en plus de signer de nombreux articles sur l'histoire de la recherche collégiale. Il mène présentement une étude subventionnée par le PAREA sur les situations d'apprentissage informel et d'éducation non formelle des décrocheurs volontaires.
 
L’émergence de la recherche au collégial

Quand on parle de l’histoire des cégeps, on remonte toujours au Rapport Parent. La recherche était-elle prévue pour les futurs instituts dans ce rapport fondateur? Sébatien Piché affirme que « c’était prévu, mais pas de la même manière que l’on considère la recherche aujourd’hui. La recherche que l’on prévoyait à l’époque ne couvrait pas le domaine technologique. C’était seulement la recherche en éducation qui était prévue, parce que les  enseignants devaient être eux-mêmes responsables du développement pédagogique et ils devaient avoir la liberté académique. C’est pour cette raison que le Rapport Parent disait que ces derniers devaient posséder des maîtrises et des doctorats et on voyait la recherche comme une partie intégrante de la tâche des enseignants ».

Dans une des entrevues, Guy Rocher avoue que les auteurs du Rapport Parent n’avaient pas envisagé la recherche de la même manière qu’elle s’est développée. «En se promenant dans les collèges pour expliquer les réformes à venir, Guy Rocher a vite été frappé par le potentiel de recherche. Il avoue ne pas avoir jaugé ce potentiel au moment d’écrire le rapport», explique Sébastien Piché. 

Paul-Émile Gingras a joué un rôle déterminant

Parmi les pionniers de la recherche au collégial, Paul-Émile Gingras apparaît comme une figure de proue. « Monsieur Gingras  voyait la recherche comme un outil pour faire du développement pédagogique. Il s’inscrivait dans la même perspective que le Rapport Parent. Pour lui, la recherche était essentielle. Il avait beaucoup voyagé. Il connaissait très bien le système américain et les collèges communautaires américains. Le CADRE (Centre d’animation et de développement en éducation) qu’il dirigeait avait fait plusieurs dossiers souches, des études sur ce qui se faisait ailleurs dans le monde. Pour lui, le fait que les collèges communautaires soient autonomes, responsables de leurs programmes, responsables du contenu des cours et redevables par des mécanismes d’auto-évaluation impliquait que les professeurs fassent de la recherche et que les collèges fassent de la recherche institutionnelle. Pour lui, la recherche était essentielle dans sa vision du collège à venir ». 

Un corps professoral qui favorise le développement de la recherche

Deux éléments ont été déterminants au départ. Le premier : les collèges ont eu une population étudiante qui a explosé. Les collèges ont dû embaucher beaucoup de nouveaux professeurs rapidement. Il est devenu impossible de combler les besoins au Québec seulement. Ils ont dû faire appel à des professeurs immigrants dont plusieurs étaient détenteurs de diplômes d’études supérieures, entre autres beaucoup de doctorats. « Dès le départ, ces professeurs vont être actifs en recherche. Ils vont créer des revues comme la revue Critère au Collège Ahuntsic ».

Le deuxième élément est lié aux programmes techniques. « Les cégeps ne s’attendaient pas à ce qu’il y ait autant de programmes techniques qui se développent dans les années 70. Entre le début des années 70 et les années 80, la technologie a pris de plus en plus de place dans l’économie. Les collèges ont développé beaucoup de programmes dans ces domaines et ils ont engagé beaucoup de professeurs avec des formations en génie et en sciences. Les activités de recherche vont suivre. Pensons au Cégep de Trois-Rivières qui va débuter rapidement des recherches en métallurgie ou au Collège Lionel-Groulx en ordinique. Même chose au Cégep de La Pocatière en technologie physique ».

La recherche en éducation en premier lieu

Pour Sébatien Piché, il ne faut pas s’étonner que les recherches pédagogiques aient occupé l’avant-scène au départ : «  Tout était à construire sur le plan des programmes, sur l’enseignement au collégial. C’est aussi une époque de grands bouleversements dans les sciences de l’éducation, notamment par rapport à l’utilisation des nouvelles technologies, telles les techniques audiovisuelles et,  peu après, l’informatique. On cherche également à individualiser les parcours d’études. Or, les facultés universitaires d’éducation toutes récentes n’étaient pas vraiment outillées pour répondre aux besoins des collèges. Les premiers projets sont arrivés dès le départ et ils étaient financés par les collèges eux-mêmes. Rapidement, la Fédération des cégeps a fait des démarches auprès du ministère de l’Éducation pour qu’il y ait des programmes de subvention. C’est arrivé aussi vite qu’en 1972, peu après la création de l’ordre d’enseignement collégial ».

La recherche collégiale investit de nouveaux territoires

À la fin des années 70, dans la lignée du développement des programmes techniques, le Conseil des collèges avait réuni un groupe d’enseignants du secteur technique qui a entrepris une recherche sur le potentiel scientifique des collèges. Nous assistons alors à un autre évènement-clé, de dire Sébastien Piché : « C’est Claude Simard qui a fait campagne au nom du Conseil des collèges pour que l’on reconnaisse que les cégeps avaient toutes les ressources matérielles et humaines pour faire de la recherche dans tous les domaines, en particulier dans le secteur des technologies. Il était inspiré par un document écrit par Pierre Lucier, pour le compte du ministère de l’Éducation, et qui soulignait le potentiel inexploité en recherche du côté des collèges. Cette démarche a réussi à convaincre le Gouvernement du Québec d'inclure les cégeps dans sa première politique scientifique ». 

Quand la première politique scientifique a été rédigée en 1978 et adoptée en 1980, les gens qui l’ont rédigée connaissaient très bien les collèges : Guy Rocher était là; Pierre Lucier était le principal rédacteur. Camille Limoges et Michel Slivitski ont également participé à la rédaction. Cette politique reconnaissait l’importance d’inclure les cégeps dans le dispositif de recherche et proposait de rendre les cégeps admissibles au programme de subventions de l’époque, le FCAC. 

« Il fallait évidemment convaincre le ministre de l’Éducation et le Gouvernement que ça valait la peine d’investir dans ce sens. Ce qui, de prime abord, n’était pas évident. Parce que plusieurs regardaient cette idée de travers, en particulier des firmes de génie-conseil et certaines universités. Il y avait de l’opposition. C’est finalement Camille Laurin, alors ministre de l’Éducation, qui a été le défenseur du financement à accorder aux cégeps. Il a réussi à convaincre le premier ministre René Lesvesque, et le Conseil des ministres. En 1982, deux enveloppes ont été débloquées : une pour créer les centres spécialisés et une autre pour lancer le programme d’aide aux chercheurs de collège ou sans affiliation institutionnelle reconnue (ACSAIR) ».Pour Sébastien Piché, il s’agissait d’un moment « charnière » de reconnaissance tangible du fait qu’un professeur de cégep puisse être dégagé pour faire de la recherche, que les collèges  avaient un potentiel scientifique et technologique; qu’ils pouvaient  faire avancer les connaissances et contribuer à l’économie du Québec. 

« Le gouvernement a été très surpris du résultat. Quand ils ont fait le premier appel pour les centres spécialisés, ils ont eu quatre fois plus de candidatures que de places disponibles. Quand ils ont lancé le premier appel de projets pour le programme ACSAIR, on avait prévu un budget de 200,000 $ et ils ont reçu des demandes pour plus de 3 millions $. Seulement 6 projets sont financés, alors que 35 projets sont évalués positivement! Dès le départ, la pression a été forte pour que les fonds soient considérablement augmentés ». 

La mobilisation des acteurs de la recherche au collégial

De tels développements ne pouvaient se faire sans une mobilisation des acteurs du réseau des cégeps. Sébastien Piché explique le rôle de certaines directions de collèges autour de la Fédération des cégeps pour appuyer ce développement : « Un petit nombre de directions ont joué le rôle de pionniers. Ils ont assumé du leadership pour convaincre les instances. Parmi les directions des études, Paul Bourbeau, DE du Cégep de Saint-Jérôme a joué un rôle central. Je pense aussi à Paul Inschauspé chez les dg. La Fédération des cégeps a mené une campagne auprès du ministère de l’Éducation pour qu’il y ait plus d’argent investi en recherche. Dès 1983, la Fédération demande qu’il y ait une reconnaissance légale de la mission des cégeps en recherche. Ils vont réussir. En 1987, le programme d’aide à la recherche technologique (PART) et le programme d’aide à la recherche sur l’enseignement et l’apprentissage (PAREA) sont créés. Parallèlement, les sommes allouées à la recherche collégiale explosent, y compris pour le programme du FCAR d’aide aux chercheurs de collège.

Parmi les autres acteurs qui ont joué un rôle important, il faut souligner l’AQPC (L’Association québécoise de pédagogie collégiale). Fondée en 1983, l’AQPC a fait de la recherche un élément central dans la vie des collèges. Leur troisième colloque en 1985 était exclusivement consacré à la recherche. Le personnel professionnel s’est mobilisé. Ils voyaient dans la recherche un facteur identitaire fort pour leur groupe.

Finalement, les chercheurs de collèges et les personnes qui leur sont en soutien se sont mobilisés. « Encore là, ce sont des leaders qui ont joué un rôle important. À l’origine de l’ARC, il y a eu deux individus : Bruno Geslin et Robert Ducharme. Bruno Geslin était conseiller pédagogique à Dawson et Robert Ducharme, professeur-chercheur au Cégep de Saint-Jérôme. Ils ont commencé par une pétition auprès des chercheurs et des conseillers pédagogiques. Quand la Fédération des cégeps a organisé le premier colloque dédié à la recherche au collégial en 1987 au Collège Édouard-Montpetit, un atelier a été prévu sur la création d’une association de la recherche au collégial. Claude Ryan, alors ministre de l’Enseignement supérieur, s’est présenté au colloque et il a répondu positivement à la plupart des demandes de la Fédération des cégeps, sauf la reconnaissance de la mission dans la loi des collèges. Mais, pour les fonds, il a livré la marchandise ».

Le résultat de cette mobilisation a été, au dire de l’historien, « spectaculaire ». La croissance du nombre des publications a connu une importante hausse à partir de 1987. Les 5 années subséquentes verront le plus grand nombre de publications dans l’histoire de la recherche au collégial et Il faudra attendre jusqu’en 2009 pour connaître une hausse comparable.

L’âge d’or de la recherche

Sébastien Piché qualifie la période de 1988 à 1995 d’« âge d’or de la recherche ». C’est la période la plus productive. Les chiffres sont là pour le démontrer. Les centres spécialisés (qui vont devenir les CTTT en 1993) faisaient proportionnellement plus de recherche à ce moment-là que dans les dernières années. « Âge d’or à cause de la qualité aussi : au milieu des années 90, il y a eu plusieurs évaluations de la recherche au collégial. Il y a eu des évaluations faites par le ministère de l’Éducation. Ce ne sont pas des évaluations complaisantes et elles ont été très positives. La mise en place du programme des crédits d’impôt octroyés aux entreprises qui font affaire avec les centres a sans doute joué un rôle positif à cet égard. Soulignons aussi que les centres se sont regroupés, ce qui a permis une synergie entre eux. La création du réseau Trans-tech en 1993 a eu un effet levier. Les évaluations ont montré que pour 1 $ investi dans un centre, on générait 3 $ d’investissement privé en recherche ». Aussi, le FCAR a commandé une recherche dont la conclusion, en 1996, disait que les chercheurs de collèges avaient le même niveau de productivité que les chercheurs universitaires.

Après des heures de gloire, la recherche s’écroule

« En 1995, le gouvernement du Parti québécois fait face à un déficit record. Dans le cadre de l’opération «  déficit zéro », des coupures importantes sont faites dans tous les programmes gouvernementaux. Dans le cadre de la négociation patronale-syndicale au niveau collégial, différents scénarios ont été envisagés. Selon les entrevues que j’ai faites, la proposition est venue de la partie syndicale à l’effet de couper les ETC (postes dits "équivalent temps complet") réservés pour les chercheurs de collèges. Cette banque de ressources avait été mise en place en 1982. La conclusion de la négociation a été de décentraliser ces ressources dans chacun des collèges. Le résultat : en quelques années, près de 90% des ETC consacrés à la recherche ont disparu. Faute de dégagement des chercheurs, la recherche s’est carrément écroulée. Tous les indicateurs montrent qu’il se faisait moins de recherche en 99 qu’en 84. C’est un recul à un bien mauvais moment, car à cette époque, la recherche au Québec explose tant dans le privé que dans les universités. Ce fut catastrophique ».

Un nouveau départ


Cette catastrophe n’a pas laissé tout le monde indifférent. Au premier chef, le ministère de l’Industrie et du Commerce a réagi en allouant des fonds directement aux Centres collégiaux de transfert de technologie. Cette mesure devait être temporaire, mais elle est devenue permanente. Pour la libération des chercheurs de collège, les démarches furent plus compliquées. Des représentations ont été faites. L’ARC a été particulièrement active. Elle a organisé des assises régionales en 1997 pour développer l’argumentaire. Un travail de terrain a suivi pendant plusieurs années. Le Conseil de la Science et de la Technologie est devenu un allié important. Dans un avis sur la recherche au collégial, le Conseil déplorait ce qui s’était passé et recommandait au Gouvernement de réagir. Cette réaction va se faire timidement au tournant des années 2000. Ce n’est qu’en 2006 qu’on va retrouver un niveau de financement comparable à celui du début des années 1990.

Les assises régionales avaient aussi mis en perspectives que les travaux des chercheurs de collèges étaient connus dans leurs milieux respectifs, mais peu connus dans le réseau collégial. Même la recherche en éducation n’était pas si connue que cela dans le réseau des collèges. Encore là, l’ARC a joué un rôle important en insistant sur le fait qu’il fallait utiliser la recherche et la rendre pertinente. L’ARC a réalisé des « métarecherches » à partir des recherches du collégial. Elles ont porté sur les technologies de l’information et sur les mesures d’aides à la réussite. Le message de l’ARC  aux collèges : servez-vous de la recherche pour prendre des décisions, pour trouver des solutions à vos problèmes. 

Performa a joué aussi un rôle important. Sébastien Piché rappelle : « Performa lui-même est né d’une recherche-action au Cégep de Sherbrooke en 1973. Performa a été très associé à la recherche dans les premières années. Dans la deuxième moitié des années 90 et par la suite, Performa a intensifié l’intégration des résultats de la recherche dans ses cours de perfectionnement. En ce sens, il a été un acteur incontournable dans la valorisation de la recherche dans le milieu ».

La recherche technologique a connu moins de problèmes à cet égard. Les acteurs économiques étaient persuadés de la pertinence de ces recherches. En témoigne l’explosion du nombre de centres dans les années 2000 et les financements qui l’ont accompagnée.

En conclusion

Sébastien Piché conclut : « la liberté académique a un prix. On est chanceux d’avoir la liberté académique. C’est un privilège incroyable. Il ne faut pas oublier que des gens sont morts pour la liberté académique à d’autres époques. Ce privilège a un prix. Pour exercer cette liberté, il faut avoir la culture qui fait vivre cette liberté et cette culture elle a un nom : la culture de la recherche. Les collèges ont vécu cette liberté, mais ils n’ont pas toujours bien senti qu’elle s’accompagnait de responsabilités qui commandent qu’on fasse vivre la culture de la recherche. Pour la faire vivre, ça prend du monde, ça prend un engagement. Les conditions ont été parfois favorables à cet engagement, mais aussi parfois défavorables. Les universités n’ont jamais connu au cours des trente dernières années une remise en question aussi sévère de leur mission de recherche et du financement qui l’accompagne. C’est arrivé dans les collèges et il y a des gens qui ont porté le flambeau malgré tout. Ce que je veux souligner d’abord et avant tout : les pionniers de la recherche au collégial, ce sont des gens courageux; ce sont des gens qui face à l’adversité n’ont pas baissé les bras et ont continué à faire vivre cette culture de la recherche. Cette culture m’apparaît dans les plus récentes années de plus en plus vivante. Un momentum est revenu et c’est tout à l’honneur de ceux qui n’ont pas baissé les bras »

Entrevue réalisée par Alain Lallier, le 2 mai 2011.





 
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