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De la planche à dessin à la salle de classe: un processus captivant



Par Suzanne Pitre

Diplômée du Cégep du Vieux Montréal en 1983 en Techniques de design d’intérieur, madame Suzanne Pitre a eu son propre bureau de design d’intérieur pendant plus de vingt ans, elle a œuvré surtout dans le milieu médical et paramédical. Elle a été impliquée dans son milieu professionnel et a siégé au conseil d’administration de son association professionnelle. Après avoir cumulé de l’expérience en enseignement de niveau collégial et commencé des études pédagogie, c’est en 1996 qu’elle a débuté sa carrière d'enseignement au département de Techniques de design d’intérieur du Cégep du Vieux Montréal. Outre son occupation première d’enseigner, elle a su s’intégrer à sa communauté. Elle a siégé pendant plus de cinq ans à la Commission des Études et siège toujours au Comité de la Réussite du cégep.
Bien qu’enseignant à temps plein et détentrice de deux certificats en pédagogie, elle poursuit actuellement des études au deuxième cycle. C’est avec un programme mis sur pied par PERFORMA, soit la maitrise professionnelle (M Ed), que madame Pitre aspire à devenir « enseignante-maître en éducation ».

Je suis étudiante à la maîtrise en sciences de l’éducation  à l’université de Sherbrooke dans un programme développé par «PERFORMA » et je suis également, enseignante en Techniques de design d’intérieur au Cégep du Vieux Montréal (CVM). Depuis plus de quinze ans, j’assume ce dédoublement : tantôt je suis étudiante, tantôt je suis enseignante ; peu importe mon statut, je suis toujours en apprentissage. Pour moi, une classe est une école en soi.

J’apprécie, à la base, n’avoir aucune obligation, ni pression à poursuivre ma formation pédagogique. Cependant, quand j’évalue tout ce que ma formation universitaire m’a apporté en dépit des efforts et du temps qu’il faut y consacrer, je suis gagnante et mon «investissement » est positif. J’arrive maintenant à conjuguer les savoirs d’expérience et les savoirs théoriques, pourtant, la seule base que j’avais avant d’enseigner était un savoir professionnel reconnu. 
 

Le passage de designer d’intérieur professionnelle à celui d’enseignante professionnelle en design d’intérieur

Quand j’ai commencé à travailler en design d’intérieur en 1983 avec mon diplôme en poche et sans aucune expérience, mon souci premier a été celui d’être reconnue et de devenir professionnelle. J’ai fait ce qu’il fallait pour devenir membre de l’association professionnelle. Je me suis impliquée, je suis devenue membre du conseil d’administration et piloté différents dossiers en dehors de ma pratique. J’ai échangé beaucoup avec mes pairs, j’ai à titre d'exemple,organisé des voyages à New York dans le cadre de leur «semaine du design». Professionnellement, j’ai réussi à développer mon créneau, avoir ma clientèle et voir mes projets publiés dans des revues à grand tirage. C’est gratifiant de voir son travail figurer en page couverture d’un magazine ; malheureusement, cela ne dure pas longtemps. J’ai suivi des formations ponctuelles spécialisées pour garder mes savoirs à jour et me permettre de prendre le virage technologique. Ces compétences m’ont permis de travailler pour une designer d’intérieur américaine et mes dessins assistés par ordinateur se sont rendus un peu partout dans le monde.

Rien ne me destinait à l’enseignement ; c’est alors que j’ai reçu une invitation à enseigner de la part d’une nouvelle école privée de Montréal. Dans le but d’ajouter une corde à mon arc, j’ai accepté l’invitation. On m’offrait alors un cours en dessin technique aux débutants. Je dessinais depuis plus de quinze ans et cela me semblait fort simple. Que de travail ! J’ai mis un temps fou à préparer un seul cours de trois heures. J’ai donné la leçon, géré la classe du mieux que je le pouvais ; le comble, j’ai passé autant de temps à corriger les copies pour finalement recevoir les invectives de certains étudiants mécontents de leurs notes ou de mes commentaires. J’ai tôt fait de m’ennuyer de mon bureau de design d’intérieur, pour moi un chantier c’était déjà plus contrôlable. Par contre, je l’avoue, j’ai été subjuguée par la richesse de la relation maître-élève, et malgré les difficultés, j’étais prête à poursuivre l’expérience.

Je découvrais alors une nouvelle profession, de nouvelles relations dont l’impact ne se mesure pas de façon tangible. Monsieur Ulric Alwin (1997), a su décrire toute la portée de cette relation : « Il demeure, cependant, que, dans tout ce qui influe sur le développement de l’élève, c’est le professeur qui est, de loin, l’agent principal. En effet, la relation maître-élève prolonge, et parfois dépasse, la relation parent-enfant, car c’est à travers les démarches que le maître fait accomplir à l’élève que ce dernier s’initie principalement à la pensée, qu’il accède au savoir structuré et qu’il construit les fondements sur lesquels il érige sa propre destinée.»

Au fil de l’expérience, j’ai réussi à agrandir ma zone de confort. Cependant, les conditions de travail de ce collège n’étaient pas idéales et j’aspirais ardemment enseigner dans un cégep. La solution que j’avais trouvée à l’époque était d'effectuer un virage vers la technologie,de cumuler le plus d’années d’expérience possible en enseignement, et de commencer un certificat universitaire en pédagogie. Mes démarches ont eu l’effet escompté. En 1996, j’ai été embauchée pour enseigner au service de la Formation continue du Cégep du Vieux Montréal. Le certificat que je venais de compléter menait à un permis d’enseignement pour la formation professionnelle, plusieurs notions s’appliquaient au niveau collégial. C’est avec beaucoup plus d’aisance dans une classe que j’entamais mon travail d’enseignante au CVM. Quand j’ai réalisé qu’il me manquait quelques crédits universitaires pour atteindre dix-huit ans de scolarité et bonifier mon salaire, j’ai commencé un autre certificat, le CPEC offert par «PERFORMA». À mi-parcours, les critères ont changé et ce nouveau certificat n’allait pas modifier mon échelle salariale. Persévérante, j’ai poursuivi et obtenu un second diplôme en pédagogie. Certains pourraient croire que j’ai perdu mon temps, pas du tout, ma formation de base en pédagogie m’a permis d’acquérir beaucoup de notions pratiques avec des enseignants chevronnés. J’ai pu améliorer la préparation de mes cours, comprendre davantage la dynamique d’une classe et enrichir mes stratégies d’enseignement. Toutefois, l’apport réel de ce parcours académique ne figurera jamais sur mes relevés de notes. Je parle ici du développement du sentiment d’appartenance à la communauté collégiale. Cela a eu pour effet, je l’avoue, d’atténuer mon complexe de l’imposteur !

Lors de mon embauche au CVM, j’avais toujours ma pratique professionnelle, j’étais une designer d’intérieur qui venait donner des cours, le soir, je n’étais alors pas une « vraie » enseignante. Toutefois, avec l’augmentation de ma tâche et mon arrivée à l’enseignement régulier, j’ai éprouvé le besoin de faire des choix. Je ne pouvais plus, à la fois, enseigner, étudier, réaliser des projets en design et prendre soin de ma famille. J’ai opté pour l’enseignement en Techniques de design d’intérieur au secteur régulier avec un statut précaire avec l'espoir d'avoir du travail d'une session à l'autre. J’ai dès lors établi mes priorités et développé de nouveaux repères. Mon premier objectif a été de m’intégrer à la vie collégiale, je suis d’abord « sortie » de ma classe. J’ai commencé à m’impliquer et à participer à la vie départementale, la vie syndicale et, ultimement, détenir un siège à la Commission des Études. Ces expériences m’ont permis de connaître les rouages de mon collège. Pour compléter ma phase initiatique, j’ai eu la chance de participer au développement du nouveau programme en techniques de design d’intérieur, de la première rétroaction à l’analyse de la situation de travail (AST) jusqu’au dépôt final au conseil d’administration du collège. Pas de doute, avec toutes ces expériences, en classe, en département et en communauté élargie, j’étais devenue une enseignante à l’ordre collégial. Inconsciemment, j’avais sommairement appliqué les mêmes étapes d’intégration au cégep que dans mon milieu professionnel.

Cependant, pour achever ma transition et consolider mon orientation professionnelle, il me manquait encore un diplôme, celui de la maîtrise. Je n’étais pas sans savoir que PERFORMA avait mis sur pied un programme de ce niveau, expressément pour les enseignants du collégial. Il s’agit du DE, un diplôme de deuxième cycle de 30 crédits, suivi d’une maîtrise professionnelle de 15 crédits qui se conclut par la production d’un essai. J'avais a possibilité d’échelonner ces 45 crédits sur plusieurs sessions et ce, selon mon rythme. Pratiquement, cela devenait bien tentant. 

Avant de faire le saut, j’ai évalué cet engagement, j’avais déjà étudié tout en enseignant à temps plein. Je savais que cela me vaudrait quelques sacrifices et un emploi du temps chargé. Par contre, je prenais conscience qu’en classe avec notre nouveau programme, les exigences auprès des élèves n’étaient plus tout à fait les mêmes. J’appréhendais l’arrivée des élèves issus de la réforme qui feraient leur entrée au collège en automne 2010, je constatais l’augmentation d’élèves ayant des difficultés, je constatais aussi les nouveaux moyens et la place prépondérante des nouvelles technologies (TIC). Tout cela suffisait à combler ma motivation. L’année 2008 fût une année faste au niveau professionnel, j’ai entrepris mes études de deuxième cycle avec PERFORMA et j’ai enfin obtenu ma permanence après douze ans de loyaux services ! Mes études sont bien engagées, je crois que le plus difficile a été de commencer !

Avec le soutien de mon répondant local PERFORMA, j’ai fait une demande de libération pour alléger ma tâche et me concentrer davantage sur la rédaction de mon essai. Plusieurs instances devaient appuyer ma démarche : l’université, le syndicat, la direction des ressources humaines, je leur suis redevable, j’ai obtenu une réponse positive et j’ai un congé d’études correspondant à une demi-année à répartir sur quatre sessions. À ce jour, j’ai complété 32 crédits. Cette session-ci, j’enseigne à 80% et je suis inscrite à deux cours et , à ce rythme, je devrais compléter ma formation durant l’été 2012.

Malgré certaines embûches, rien d’insurmontable, je n’ai aucun regret. Le chemin parcouru m’a permis de m’épanouir sur le plan professionnel et de faire des rencontres des plus stimulantes. Le summum, demeurant la rencontre au rendez-vous des maîtres de PERFORMA dans le cadre du colloque de l’Association Professionnelle de Pédagogie collégiale (AQPC). Échanger avec des pairs, s’enrichir intellectuellement et pouvoir se réaliser, que demander de mieux ?

Le plus captivant c’est de devenir de plus en plus consciente de l’environnement dans lequel j’évolue et interagit. La trilogie enseignant-connaissances-élèves sera toujours là, la dynamique varie considérablement entre ces trois pôles. Les statuts évoluent, au fil de mes multiples lectures. Pour illustrer ma pensée, j’ai choisi cette définition de Giry qui décrit fort bien le rôle de l’enseignant, selon lui, ce dernier « ne doit plus se préoccuper que de la seule transmission des connaissances. Il doit être attentif à l’élève, donner du sens à ce qu’il fait, l’encourager à réussir. Il doit respecter l’autonomie du sujet, en particulier il lui faut éviter de faire les choses à sa place. Il doit encore assurer la transmission construction *des savoirs nécessaire à l’exercice de cette responsabilité par l’élève. Il doit organiser sa classe de manière à ce que l’élève y trouve les conditions d’exercice de ce droit à la responsabilité pédagogique. » (Giry, 1994 p.143). Il me semble que le parcours de formation que je complète m’a permis de remplir mon rôle de mieux en mieux

La science évolue, le monde est en constante transformation, les sciences de l’éducation ne sont pas en reste, les avancées sur le processus d’apprentissage sont phénoménales. Avec la rédaction prochaine de mon essai, j’y apporterai ma micro contribution à titre d’enseignante praticienne au Cégep du Vieux Montréal.

Un mot pour remercier André Bourbonnais, enseignant en photographie et Justine, étudiante en quatrième session en techniques de design d’intérieur, tous deux du cégep du Vieux Montréal, pour leur contribution à la photo.
 
Références:

Aylwin U. (1997) « Les croyances qui empêchent les enseignants de progresser » Pédagogie collégiale 11, (1) Octobre 1997
Giry, Marcel, (1994) Apprendre à raisonner, apprendre à penser, Hachette, Paris.

 



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