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Le prochain cours d’histoire obligatoire, d’où vient-il? Où va-t-il?



 

Gilles Laporte , professeur d’histoire au Cégep du Vieux Montréal et chargé de cours à l’UQAM, président du Mouvement national des québécois et cofondateur de la Coalition pour l’histoire

 

 

 

Le ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie, monsieur Pierre Duchesne, a annoncé récemment la décision du gouvernement d’ajouter un cours d’histoire à la liste des cours obligatoires en formation générale au collégial. Depuis plusieurs mois, les médias ont fait largement état de ce dossier. Le Portail a souhaité mieux comprendre le parcours qui a amené à une telle décision et a tenté  de connaître les prochaines étapes. Nous avons fait appel à un des acteurs-clés dans ce dossier. À la fois professeur d’histoire au Cégep du Vieux Montréal et chargé de cours à l’UQAM, président du Mouvement national des québécois et cofondateur de la Coalition pour l’histoire, Gilles Laporte a suivi de près ce dossier. Il partage avec nous les tenants et aboutissants de ce nouveau cours.

Petite histoire d’un cours d’histoire
En tant qu’auteur d’un manuel d’histoire du Québec, Gilles Laporte a eu accès à des statistiques sur la diffusion des manuels d’histoire. Grâce aux  études de marché qu’ils effectuent, les éditeurs sont bien informés. Ces statistiques indiquaient que le marché relié au cours d’histoire du Québec gravitait autour de 3500 exemplaires alors que, pour les autres cours de la formation générale, il se situait autour de 50 000 à 60 000 exemplaires. « La place de l’histoire du Québec, y compris en sciences humaines, est étonnamment marginale. Depuis la réforme de 91-92, quand le cours d’histoire occidentale est devenu obligatoire, la tendance a été dans le réseau d’offrir de moins en moins le cours sur l’histoire du Québec. » Gilles Laporte a mené une première étude sur l’évolution de la fréquentation des cours d’histoire du Québec dans les cégeps. C’est à ce moment-là que la Coalition pour l’histoire l’a approché. Cette coalition s’est intéressée au départ au programme de 2006 sur l’éducation à la citoyenneté au secondaire. Elle a fait appel à lui pour documenter la situation au collégial. Ce qui l’a conduit à entreprendre une étude plus approfondie sur le sujet. L’étude est parue en 2010. Elle relate deux choses : 1. L’enseignement de l’histoire du Québec n’existe pratiquement pas en sciences humaines. 2. En outre, cet enseignement est totalement absent de la formation générale.

Comment en est-on arrivé là?
En bon historien, Gilles Laporte a vérifié auprès de Guy Rocher et de Denis Vaugeois ce qui était prévu dans le Rapport Parent; il a aussi lu attentivement les devis de la formation générale actuelle.

« Lorsque les cégeps ont été fondés, il semble que l’histoire ait été présentée comme une discipline fondamentale. Qu’est-ce qui s’est produit? Grosso modo, on l’a totalement échappée. Pris dans la structure des anciens collèges classiques, le lobby de l’histoire n’était pas au rendez-vous et l’histoire a été totalement évacuée du débat. À partir de ce constat, j’ai tiré une conclusion : en analysant la formation générale, il importait d’offrir un enseignement historique et plus généralement de parler de la société québécoise. Or, mes recherches m’ont amené à constater que non seulement l’histoire est absente, mais que le Québec est également absent des programmes de formation générale. J’ai lu de long en large la documentation sur la formation générale, le mot Québec ne se retrouve qu’à un seul endroit, pour le cours de littérature québécoise. En sciences humaines, il n’y a plus de cours qui portent sur le Québec, ni géographie du Québec, ni sociologie du Québec, ni économie du Québec et de ses régions. Le seul qui a survécu, c’est le cours Histoire du Québec, un cours qui vivote. Il se donne encore dans seulement 12 établissements sur 48. Mais, le problème le plus criant selon moi reste celui d’un cours d’histoire dans la formation générale qui porte sur l’objet Québec. Les jeunes de niveau cégep ont pourtant accès au droit de vote. La formation collégiale ne les prépare pas à jouer leur rôle de citoyen. < http://www.fondationlionelgroulx.org/Je-ne-me-souviens-plus-L-etat.html>

» C’est là que j’ai proposé un cours de formation générale multi qui aborde l’histoire, les institutions, la géographie, la culture. J’ai lancé l’idée. Les médias ont repris l’idée. C’est surtout l’absence de l’histoire au niveau collégial qui a été retenue. Les gens ont retenu le chiffre de 5%, celui du nombre d’étudiants en sciences humaines qui suivaient un cours d’histoire du Québec. C’est à ce moment que la Coalition pour l’histoire a entrepris des représentations politiques. »

Des représentations qui ont eu des échos
Des représentations ont été faites auprès du gouvernement Charest, au moment où madame Beauchamp était ministre, puis auprès de la ministre Courchesne. « C’est grâce aux études et aux sondages qui, par exemple, révélaient que seulement 3% de la population connaissait le nom du premier ministre du Québec que le dossier a suscité un intérêt dans les journaux. Une pétition de 7000 noms ainsi qu’une déclaration ont été signées par plusieurs personnalités du Québec dont quatre ex-premiers ministres (Pierre-Marc Johnson, Lucien Bouchard, Jacques Parizeau et Bernard Landy). Plusieurs chefs d’entreprise l’ont aussi signée pour témoigner que leurs employés manquaient de culture historique à propos du Québec. < http://www.fondationlionelgroulx.org/Pour-un-meilleur-enseignement-de-l.html> Toutes ces représentations ont été menées entre 2009 et 2012. »

« Le ministre Duchesne est un allié solide, grand ami de l’histoire. Pour lui, c’est une discipline fondamentale »
Le Parti québécois en congrès en avril 2011 adopte une résolution voulant que l’on ajoute un cours obligatoire d’histoire du Québec au niveau collégial. < http://pq.org/programme/#c-3-4>. Le Parti québécois était alors dans l’opposition. Dès l’élection du nouveau gouvernement, la Coalition pour l’histoire a rappelé la résolution inscrite au programme du PQ. Le ministre Duchesne a été rencontré en mars dernier. Gilles Laporte constate ceci : «Le ministre Duchesne est un allié solide, grand ami de l’histoire. Pour lui, c’est une discipline fondamentale. C’est ce qui explique que le dossier a cheminé plus rapidement au collégial qu’au secondaire. »

Une annonce qui a connu un grand succès, pourquoi?
« L’annonce qui a été faite dernièrement constitue un grand succès pour deux raisons. Les deux ministres ont compris qu’ils devaient faire une annonce conjointe des ministères de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur pour contrer la critique appréhendée que tout ce dossier était décidé à la pièce, qu’on ajoutait au cégep sans réformer les cours d’histoire au secondaire ou qu’il y aurait encore de la redondance et un manque de cohérence. En présentant une démarche conjointe et en nommant Jacques Beauchemin et Nadia Fahmy-Eid, cette annonce a pu être faite avec aplomb et rencontrer peu d’opposition. Quand on me pose la question « pensez-vous que c’est vraiment bien engagé? », je réponds sans hésitation oui, parce que déjà c’est dans la machine des ministères et que l’ensemble de la communauté au collégial est déjà au courant. Le fait d’avoir rencontré peu d’opposition fait en sorte que, si le gouvernement du Parti québécois est défait demain matin, un prochain gouvernement devrait payer le prix politique s’il souhaite revenir en arrière et annuler l’annonce déjà faite. »

Quelles sont les prochaines étapes?
Gilles Laporte précise que, si l’annonce a été claire, elle manque de précisions sur plusieurs enjeux. « Si on s’entend sur le fait qu’il va s’agir d’un cours d’histoire du Québec, on se questionne encore sur la discipline qui l’assumera. Est-ce qu’il sera donné par des profs d’histoire? Pour la plupart, ça va de soi. Mais, ça demanderait à être clarifié. Deuxième enjeu : où la ressource va-t-elle être prise? Est-ce un cours de formation générale? Est-ce un cours complémentaire? Est-ce un ajout pur et simple ? Je crois que le ministère est à regarder où cela risque de moins grincer. Que donneront les consultations actuelles? Pour le moment, c’est entre les mains de Jacques Beauchemin, un sociologue d’une probité irréprochable, et de Mme  Nadia Fahmy-Eid, une professeure émérite au département d’histoire de l’UQAM qui s’intéresse à ces enjeux. Ils doivent remettre leur rapport début décembre. Le comité de la formation générale sera consulté. Le mandat du comité sera d’adopter les plans-cadres. Au comité de la formation générale, on retrouve des représentants des disciplines contributives telles littérature, philosophie, éducation physique, anglais langue seconde. Comment ce comité où nous ne retrouvons pas d’historien pourra-t-il étudier la demande du ministre et ventiler la formation générale pour y ajouter un cours d’histoire? Nous serons vigilants : ces disciplines sont-elles les mieux placées pour évaluer les compétences requises pour un cours d’histoire? Nous espérons qu’ils inviteront des historiens à leur table afin d’évaluer la meilleure place à lui attribuer. La dimension historique est déjà présente en particulier en littérature québécoise. Ils vont être réellement interpellés. Les profs de littérature adorent parler d’histoire. Comprendre un auteur oblige à situer son œuvre dans une trame sociohistorique. Ils devront par contre se montrer sensibles aux prérogatives disciplinaires. »

Le ministère devra ensuite consulter le Conseil supérieur de l’éducation entre janvier et mars prochain. « L’échéancier fixé par le ministre est extrêmement rapide et inusité. Il souhaite que ce cours soit offert à la cohorte qui entrera au collège en 2014. Il y a peut-être un espace tampon : le cours pourrait être offert en 2e année du programme, soit à l’automne 2015. La Fédération des cégeps a d’ailleurs souligné cette difficulté dans la mise en œuvre du nouveau cours. »

A-t-on assez d’enseignants d’histoire pour remplir toutes ces tâches?
La Fédération des cégeps a évalué à 250 le nombre de professeurs d’histoire requis pour donner ce nouveau cours obligatoire. Pour Gilles Laporte, les ressources existent. « Nous avons six pouces de curriculum vitae dans nos classeurs . Dans bien des cas, c’est choisir une aiguille dans une botte de foin. Plusieurs programmes d’études avancées ont été créés dans toutes les universités québécoises en enseignement collégial de l’histoire. Un certificat en enseignement de l’histoire au collégial se donne à Laval et à l’Université de Montréal. Beaucoup de jeunes sont inscrits dans ces filières de formation. Ils font un baccalauréat en histoire et vont ensuite chercher une formation de second cycle en enseignement de l’histoire au niveau collégial. Il y a une nouvelle génération qui se prépare à enseigner. Nous pouvons également prévoir que, dans les départements de sciences humaines, nous ferons en sorte que les profs d’histoire ne donnent plus de cours multidisciplinaires. »

Les risques que cet enseignement soit biaisé idéologiquement?
À propos du niveau secondaire, plusieurs textes ont été publiés récemment faisant état de la problématique d’un traitement idéologique dans l’enseignement de l’histoire. Peut-on enseigner l’histoire de façon objective? « Ma position, qui est partagée par plusieurs de mes collègues, est que notre but n’est pas de modifier le contenu des cours, mais le contenant au niveau secondaire. Le programme secondaire présente des problèmes techniques concrets, entre autres l’épreuve synthèse. Les contenus attendus sont déjà dans les programmes : la conquête, les patriotes, la Révolution tranquille. Les professeurs sont formés; ils connaissent leurs contenus. Il faut laisser aux enseignants la latitude requise afin qu’ils puissent couvrir l’ensemble des dimensions et qu’ils puissent les enseigner dans des cadres pas trop contraignants qui permettent d’avoir un rapport pédagogique intéressant avec les étudiants. En général, les professeurs font ce qu’ils veulent dans leur cours. Certains pourront voir une connotation idéologique dans le programme mais, en général, les professeurs font preuve de discernement. Ce qui est plus important, c’est de donner aux enseignants les moyens pédagogiques de donner un bon cours. La question de savoir s’il faut donner plus de place à la question nationale dans le programme est soulevée. Mais pour moi, ce n’est pas la question essentielle. »

Est-ce qu’il y a un risque d’utilisation de ce cours à des fins politiques?
« En ce qui a trait au collégial, il n’y a pas un professeur qui va accepter de se laisser dicter ce qu’il va dire dans son cours. C’est au cœur de la discipline histoire que de bien mettre de l’avant ses prérogatives d’intégrité corporative. Nous sommes organisés en société d’histoire. Nous sommes un niveau d’enseignement où on se comporte en professionnels. Lorsque l’Association des professeurs d’histoire a publié des communiqués, chaque fois, c’était pour rappeler que nous n’acceptons pas l’accusation voulant que ça puisse être des cours où il y a du prosélytisme ou de la propagande, et on ne veut surtout pas qu’on puisse entretenir l’espérance qu’il en soit ainsi. Au moins trois communiqués ont été diffusés à cet effet. Ils expriment clairement que les professeurs n’entendent pas se voir dicter le contenu du cours au-delà d’un plan-cadre. Les professeurs sont déjà au fait de ces enjeux-là. Pourquoi fait-on ce procès à l’histoire, alors que l’on pourrait le faire pour d’autres disciplines comme la sociologie, la politique, la philosophie? Nous sommes tout aussi soucieux de l’intégrité et de la rigueur de notre enseignement que de mettre de l’avant l’histoire du Québec. »

Entrevue réalisée par Alain Lallier, édimestre au Portail du réseau collégial

 





 
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