Entretien avec monsieur René Bolduc, professeur de philosophie au Cégep Garneau et auteur du livre Sincèrement vôtre – Petite introduction épistolaire aux philosophes.

 

Un texte d'Alain Lallier, éditeur en chef , Portail du réseau collégial.

 

René Bolduc propose une approche pédagogique tout à fait inusitée pour l’enseignement de la philosophie. Il demande à ses étudiants de jouer le rôle d’un grand philosophe qui écrit une lettre à un contemporain sur un problème ou une question d’actualité.

Incarner un grand philosophe
Ce professeur n’utilise pas cette méthode dans tous ses cours, mais bien dans le premier cours d’introduction. « Je me suis dit que c’est bien beau de lire des textes, de faire un examen et de réexpliquer quelles sont les grandes idées d’Épicure, de Diogène ou d’Épictète, mais j’ai fait un autre choix en demandant à mes étudiants d’incarner un de ces philosophes de l’antiquité et de lui faire écrire une lettre à des gens d’aujourd’hui. Cela permet à la fois d’approfondir le philosophe en question, de se l’approprier en intégrant une part de créativité, parce que l’on n’écrit pas ce type de lettres comme on écrit un traité de philosophie. Quand on écrit une lettre, il importe que notre destinataire comprenne bien ce qu’on veut dire. Nous sommes dans l’ordre de l’intimité. C’est à toi que je m’adresse. Je te parle. Nous utilisons donc des mots, des phrases et des idées que l’autre ou l’auditeur comprendra. »

Choisir les destinataires
Aussi surprenant que cela puisse paraître, la réponse des étudiants a été d’emblée positive. Quand le professeur leur demandait de devenir Épicure et d’écrire à une vedette hollywoodienne décadente, plusieurs ont choisi Miley Cyrus. L’enseignant n’impose pas de destinataires. Il leur en suggère. René Bolduc avoue qu’il trouvait un peu « cruel » quand il demandait d’épouser le rôle d’un stoïcien et d’écrire à une victime d’intimidation à l’école… « J’avoue que c’est une pensée très stoïcienne que “la pluie de tes insultes n’atteint pas le parapluie de mon indifférence”. Mais, quand on dit cela aujourd’hui dans des écoles où on est victime d’intimidation, que nous leur demandons d’adopter un point de vue stoïcien, de se construire une citadelle intérieure, une forteresse qui ne se laissera pas atteindre par des sarcasmes et des propos extérieurs qui n’atteignent pas ton moi intérieur, ce n’est pas évident. Il y a des choses qui dépendent de nous et d’autres non . Ce qui dépend de nous, disent les stoïciens, relève de notre pensée, à savoir celle que nous contrôlons vraiment. C’est là où j’ai trouvé une limite à mon approche. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi dans mon livre un autre destinataire : un enragé du volant… »

Maîtriser la pensée d’un auteur
Avant d’écrire au nom d’un grand philosophe, les étudiants doivent tout de même maîtriser la pensée de cet auteur, à tout le moins un thème de sa pensée. Bien sûr, les auteurs sont vus en classe. On lit des extraits de Platon qui se montre sévère envers le régime démocratique. L’étudiant revient sur les textes sur le sujet et doit travailler en équipe.

Le professeur leur a aussi demandé de lire leur lettre devant la classe, ce qu’ils faisaient volontiers. « Je voulais que ça soit quand même ludique et ce fut le cas. Il y avait un peu de fantaisie et la pilule passait très bien. »

Susciter l’intérêt de l’étudiant
Dans l’avant-propos du livre, Normand Baillargeon emprunte la même méthode en faisant écrire à John Dewey une lettre à René Bolduc (l’auteur) sur l’approche pédagogique de cette petite introduction épistolaire aux philosophes : « Nous pensons, pour commencer, que l’éducation devrait avoir comme un de ses principaux moteurs l’intérêt de l’enfant. (…) L’habile stratégie que vous avez imaginée — ces lettres que vous leur faites écrire — est un beau moyen de relier les souvent austères et abstraites pensées des philosophes d’époques lointaines à des préoccupations actuelles qui intéressent vos étudiants. » Pour René Bolduc, ces grands philosophes ont besoin d’être quelque peu dépoussiérés, mais ils ont encore des choses à nous dire aujourd’hui. « Ce n’est pas un cours d’histoire. Même l’histoire, on l’étudie pour comprendre notre présent. Certains philosophes ont besoin de plus de dépoussiérage ou d’adaptation que d’autres, parce qu’ils ont des langages ou des systèmes un peu abstraits, on pense à Hegel par exemple. Si on pense aux philosophes romains comme Sénèque, c’est souvent leurs exemples qui ont besoin d’être adaptés. Lorsque Étienne de La Boétie (l’ami de Montaigne) parle de servitude volontaire, le fait que l’on soit complice de trucs qui nous enferment, nous dominent ou nous contrôlent, c’est un concept qui n’a pas vieilli. Nous nous servons de Facebook et de Google, mais ils se servent aussi de nous : nous leur donnons volontiers nos informations qu’ils vendent à haut prix. Un exemple de servitude volontaire. »

Le sens du problème : un outil d’une grande efficacité
Le deuxième principe pédagogique sur lequel repose cette méthode : le sens du problème. Un outil d’une grande efficacité et d’une grande importance pour un pédagogue. « On peut aborder la philosophie comme étant une entreprise de répondre à des problèmes que nous nous posons aujourd’hui. Regardons les solutions sans les enseigner de manière dogmatique. Comment les grands auteurs verraient-ils nos problématiques d’aujourd’hui ? Peut-on appliquer ces pensées pour éclairer nos problèmes ? »

« Rendre la philosophie populaire » ?
Est-ce une approche pour s’efforcer de « rendre la philosophie populaire », pour reprendre à Diderot sa belle formule ? Rendre la philosophie plus populaire ne veut pas dire la rendre plus populiste. « Pour moi, le populisme est une tentative de manipulation en politique. On peut dire que Trump est populiste : il nourrit ce que la masse plus ou moins éclairée veut entendre. Pour reprendre une image de Platon, c’est un gros animal que l’on essaie de nourrir pour le diriger dans un sens ou dans un autre. Il n’y a rien de négatif à vouloir rendre la philosophie plus populaire. Le Petit Prince de Saint-Exupéry est un ouvrage très populaire, mais je ne pense pas qu’il y ait tentative de manipulation des esprits à leur insu dans ce livre.

J’ai mis en exergue cette citation d’Emmanuel Lévinas : “L’aspect véritablement philosophique d’une philosophie se mesure à son actualité. Le plus pur hommage qu’on puisse lui rendre consiste à la mêler aux préoccupations de l’heure.” Ce n’est pas toujours facile, mais je pense que c’est comme ça que l’on doit enseigner la philosophie aujourd’hui. Les auteurs du passé, on pense qu’ils sont dépassés et qu’il n’y a que le savoir actuel qui est le meilleur savoir. Non. Lorsque l’on parle des utilitaristes (Stuart Mill ou Bentham), on les applique maintenant. »

Quand Orwell écrit à Trump
Dans son livre, René Bolduc fait écrire 27 lettres par des philosophes qui s’adressent à des contemporains. Machiavel écrit à Vladimir Poutine. Épicure à Michael Jackson. Voltaire à la Meute et George Orwell à Donald Trump. Dans cette dernière lettre, nous retrouvons une actualité très prégnante où sont soulignés les dires et les actions du locataire de la Maison-Blanche. À titre d’exemple : « Votre usage immodéré de Twitter — les nouveaux moyens de communication ne servent pas toujours la pensée, le savez-vous ? — sert vos expressions brusques, fermes, dénuées de tout examen approfondi. À vous lire, on jurerait que les mots “honneur, justice, moralité, internationalisme, démocratie, science, religion ont simplement cessé d’exister” (George Orwell, Appendice — Les principes de Novlangue). »

Nous retrouvons dans ce livre à la fois la présentation de grandes idées d’un auteur connu et, de l’autre côté, une volonté d’éclairer un aspect de la réalité actuelle.

John Rawls écrit aux médecins spécialistes sur la justice et l’inégalité
Dans la dernière lettre du volume, John Rawls écrit aux médecins du Québec. « Nous sommes tous soucieux de justice. Qui ne l’est pas ? Il y a seulement que nous ne nous entendons pas tous sur la manière de l’appliquer. Une société qui a la justice à cœur verra à ce que tous puissent vivre décemment. Elle tâchera aussi d’éviter que quelques-uns acquièrent plus de liberté au détriment des autres », écrit John Rawls.

René Bolduc avoue que cette question l’a beaucoup obsédé. « J’ai déjà publié dans Le Devoir un texte sur l’inégalité au Québec. Je trouvais que de demander à la population de se serrer la ceinture pour équilibrer le budget du Québec et d’accorder en même temps une augmentation de 67 % aux médecins spécialistes représentait une réelle injustice. Disons-le, je me cache parfois derrière des auteurs pour passer certains messages. Je ne pense pas pour autant tordre la pensée de ces auteurs. »

Une volonté de rester accessible
À la fin de chacune des lettres, l’enseignant fait œuvre pédagogique en faisant une brève présentation de la vie de l’auteur et suggère quelques ouvrages plus accessibles. « J’ai conçu ce livre pour le grand public. Je voulais que mon frère, ma sœur, mes filles puissent le lire sans que ce soit simpliste. Je voulais que ce soit accessible. Les lettres sont courtes, faciles à lire et parlent de thèmes actuels. Les commentaires de mes lecteurs me laissent croire que j’ai atteint mon but. »



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