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L’École nationale de Cirque : une référence internationale



Entrevue avec M. Marc Lalonde, directeur de l’École nationale de Cirque

Marc Lalonde dirige l’École nationale de Cirque depuis douze ans. Dans le contexte où le cirque québécois a atteint une notoriété internationale, nous avons échangé avec lui sur le rôle de l’École dans la formation de niveau collégial, dédiée aux arts du cirque.

Faire reconnaître les arts du cirque : une démarche ardue
L’École nationale de Cirque fait partie du réseau collégial à titre de collège privé agréé aux fins de subventions depuis 1995. L’École existait comme école de formation professionnelle depuis 1981. Marc Lalonde explique : « Il n’apparaissait pas évident dans l’appareil gouvernemental d’offrir un DEC dans le domaine du cirque et de plus sans être associé à un collège existant. La décision politique a été prise à l’époque par le ministre Jean Garon qui avait appuyé cette démarche. Comme dans toutes les étapes de reconnaissance des arts du cirque, que ce soit en matière de formations, de reconnaissance d’aide aux artistes, c’est toujours une démarche ardue. Les arts du cirque en occident ont eu à relever au cours des trente dernières années, tout un défi pour se faire reconnaître de plein droit comme discipline artistique. Par contre, c’est dans ce domaine de l’éducation que la reconnaissance s’est faite le plus rapidement ».

« Nous voulions vraiment épouser les valeurs de l’enseignement collégial »
L’École offre un DEC et plusieurs AEC. Ces trois AEC s’adressent aux intervenants dans le domaine : deux pour les initiateurs et instructeurs en arts du cirque qui interviennent dans le domaine du loisir, de l’éducation sociale ou scolaire, et l’autre pour les formateurs professionnels qui interviennent dans la formation préparatoire.

Le DEC offre les éléments que l’on retrouve habituellement dans un DEC technique de 3 ans qui inclut toute la formation générale assumée par l’École elle-même. « Nous voulions vraiment épouser les valeurs de l’enseignement collégial. Ce n’était pas par opportunisme. Les jeunes artistes de cirque ont aussi besoin d’une formation générale solide. C’est important qu’ils puissent structurer leur pensée et bien l’exprimer. C’est aussi l’assurance d’une garantie à plus long terme de pouvoir se perfectionner ou se recycler. Qu’ils le veuillent ou non, nos étudiants vont devoir quitter le métier. Avoir complété et réussi des études collégiales favorise une meilleure résilience professionnelle. Cette orientation s’inscrit dans une logique de reconnaissance, d’autant que cette reconnaissance des artistes de cirque n’a pas toujours eu cours, loin de là.

Sur les trois ou quatre années, pour certains, la clientèle avoisine les soixante-dix étudiants dans le programme de DEC en plus d’une vingtaine d’étudiants dans les AEC. Il existe également un contingent d’étudiants étrangers dans un diplôme (DEE) similaire à celui du DEC. Il s’adresse à des étudiants qui ont réussi de plus longues études secondaires dans les autres pays ou même des études universitaires. Souvent, ces étudiants ne maîtrisent ni le français ni l’anglais. On parle ici d’une quarantaine d’étudiants.

Une trentaine de nouveaux étudiants sont admis au DEC en première année suite à un concours d’entrée tenu dans plusieurs villes au Québec, au Canada et à l’étranger.

Une vision pédagogique axée fondamentalement sur la création.
Marc Lalonde explique que la vision pédagogique de l’École est fondamentalement axée sur la création : “Nous ne sommes pas dans une pédagogie du répertoire. C’est ce qui fait que c’est un programme plus contemporain. L’accent est mis sur les œuvres d’aujourd’hui et de demain. Nous avons l’obligation de travailler sur les exigences et les compétences de l’artiste du futur. Nous ne sommes pas dans une logique de conservation. Nous ne prétendons pas en faire des créateurs ou des concepteurs, mais des interprètes qui vont travailler au service d’un concepteur. Mais c’est un interprète qui n’est pas juste là pour servir et exécuter. Il doit participer activement à un processus de création”.

“Les disciplines sont très variées. Elles font partie de familles aérienne, acrobatique, de manipulation, des équilibres. On vise tout de même à former un artiste de cirque qui soit polyvalent, parce qu’on ne veut pas qu’il se limite à une spécialité. Nous voulons qu’il prenne une place complète dans une création pas seulement qu’avec son propre numéro. Mais cette polyvalence n’est pas suffisante, elle ne pourrait garantir toute la virtuosité requise par le cirque. S’il n’y a pas de prise de risque, il n’y a pas de cirque. On se donne comme obligation que l’étudiant acquière un haut niveau de maîtrise dans sa spécialité. On exige qu’il soit polyvalent en arts du cirque et en arts de la scène, ce qui inclut la danse, le jeu d’acteur, la rythmique, la voix. En même temps, on exige la maîtrise d’une discipline à un très haut niveau. Les étudiants doivent aussi posséder une discipline complémentaire qui devient un gage supplémentaire de polyvalence et de résilience professionnelle. Ces exigences cadrent bien avec la façon de faire du cirque au Québec”.

“La plupart de nos professeurs sont des artistes ou des entraîneurs sportifs qui ont fait une transition de carrière et qui sont devenus des enseignants”
“Il est difficile de faire appel aux gens du métier comme chargés de cours, car les artistes encore très actifs ne peuvent pas enseigner régulièrement. Les artistes du cirque sont toujours en déplacement. et sont plus souvent disponibles pour des stages ponctuels. Et puis un bon artiste à priori ne fait pas nécessairement un bon enseignant. S’il veut enseigner, il est souhaitable qu’il apprenne comment enseigner. La plupart de nos professeurs sont des artistes ou des entraîneurs sportifs qui ont fait une transition de carrière et qui sont devenus des enseignants.

Marc Lalonde insiste sur l’importance de la continuité dans la prestation d’enseignement : développer des compétences acrobatiques exige un suivi dans les apprentissages où la continuité est un ingrédient essentiel. Par ailleurs, les enseignants expérimentés en arts du cirque sont relativement difficiles à recruter. Quand on les recrute, on doit leur procurer une charge de travail significative. Les chargés de cours se chargent des disciplines artistiques connexes comme la danse ou le jeu d’acteur. L’enjeu de l’excellence est dans l’expérience, la profondeur et la diversité de l’équipe pédagogique”.

Une école dans la Cité des arts du Cirque
L’École était logée au départ à la gare Dalhousie dans le Vieux-Montréal, mais dans des locaux trop petits compte tenu des nouveaux programmes. L’aménagement sur le site de la Cité des arts du Cirque à proximité de la Tohu, a permis d’accueillir davantage d’étudiants, notamment de plus jeunes, et de les former sur une plus longue période. Pour Marc Lalonde, ces nouvelles installations ont permis d’offrir aux étudiants les plateaux dont ils ont vraiment besoin, c’est-à-dire un accès exclusif et régulier à une piste de 13 mètres de diamètre. Le transfert de l’École s’est inscrit dans un projet plus large : le Cirque du Soleil s’est installé dans cette friche industrielle aux abords du Complexe environnemental Saint-Michel. Le siège social du Cirque du Soleil était donc déjà implanté. Le regroupement national des arts du cirque En Piste s’est joint au projet. C’est l’École, le Cirque du Soleil et En Piste qui ont constitué la Cité des arts du Cirque dont le centre s’appelle la Tohu. On retrouve ainsi sur un même lieu plusieurs fonctions du monde du cirque : formation, création, production et diffusion de spectacles. En concentrant ces fonctions, on a créé une masse critique qui a consolidé le statut de Montréal en tant que capitale de cirque. Les occasions d’échanges et de mobilité des personnes ont aussi été multipliées ».

« Notre bibliothèque est devenue une des plus grandes bibliothèques sur le cirque dans le monde »
« On est très chanceux d’avoir une bibliothèque aussi riche. Nous avons une collection unique grâce au don d’un collectionneur français, un historien des arts du cirque qui s’appelle Pascal Jacob. Un critique de cirque et un observateur des pistes contemporaines. Il a offert à l’École sa bibliothèque personnelle. Dans les grandes bibliothèques publiques et universitaires au Canada, il n’y a pratiquement pas de documentation sur les arts du cirque. Notre bibliothèque est devenue une des plus grandes bibliothèques sur le cirque dans le monde. Notre défi a été de mettre en valeur ce fonds. C’est très important pour une école comme la nôtre d’avoir accès aux écrits sur le cirque, mais aussi à l’iconographie et aux œuvres et leurs traces. Malheureusement, très peu de vidéos de cirque ont été commercialisées. Les étudiants ne sont pas encore assez en contact avec tous les spectacles d’ici ou d’ailleurs dans le monde. Les jeunes qui viennent d’un peu partout au Canada n’ont pas eu l’occasion de voir beaucoup de spectacles de cirque. On a besoin d’avoir accès aux œuvres. Une bibliothèque dynamique et un lieu de diffusion sont de première importance dans un processus de formation».

Une clinique de thérapie sportive et de physiothérapie sur place
Pratiquer les arts du cirque occasionne souvent des blessures qui appellent des services de thérapie en complément des services médicaux publics. L’École en est venue à la conclusion qu’il fallait mettre en place une clinique de thérapie sportive et de physiothérapie sur place pour pallier l’inaccessibilité des services de physiothérapie dans le système public. « Nous offrons désormais 55 heures de services professionnels par semaine pour la prévention, l’évaluation, les traitements et la réadaptation. Nous avons réalisé que si on n’offrait pas le service gratuitement sur place, les jeunes reportaient les soins avec le risque de faire perdurer des blessures. Les services aux étudiants devaient être adaptés aux leurs besoins spécifiques.

Des finissants qui s’intègrent bien au marché du travail.
“On peut avoir l’impression que le Cirque du Soleil est le seul employeur de nos diplômés. Pourtant, ce n’est pas la majorité de nos diplômés qui vont y travailler. Il y en a autant qui seront recrutés par les Sept doigts de la main et le Cirque Éloize. Nous ne les formons pas pour une compagnie en particulier. Ces compagnies sont toutefois aux premières loges pour voir nos étudiants évoluer. Nos étudiants se placent dès les premiers mois de leur carrière, dans nos cirques, en Europe, aux États-Unis, en Australie ou ailleurs. Et ils demeurent extrêmement mobiles. On fait tout pour que les étudiants soient bien présentés et vus par un maximum de producteurs possible. Ils ont la chance d’être vus lors de l’épreuve synthèse de fin de programme qui est présentée devant public et lors des spectacles de fin d’année. Il faut dire que le marché de l’emploi est favorable pour les artistes bien formés.” Donc, notre taux de placement est presque toujours de 100%.

La notoriété du cirque au Québec avec le succès du Cirque du Soleil et des autres compagnies au niveau international rejaillit sur l’École.
“Si le Cirque du Soleil n’avait pas eu le succès qu’il a connu à partir des années 80, il aurait été plus difficile de défendre la création d’un programme collégial en arts du cirque. Ailleurs à l’étranger, on utilise notre modèle en argumentant que la création d’une école professionnelle est un moteur de développement d’une économie des arts du cirque. C’est vrai! Mais, sans le succès de compagnies dans un pays, c’est plus difficile de convaincre un gouvernement d’investir dans la formation supérieure. Quelques pays ont bien compris le rôle moteur d’une école de cirque, mais plusieurs pays tardent à emboîter le pas. Souvent, les résistances viennent du milieu traditionnel du cirque qui n’est pas en faveur de la démocratisation de leur art par des écoles. Mais au Québec, on n’avait pas ce problème-là. De plus en plus, on nous reconnaît de plein droit. On voit le parcours de nos étudiants dont certains sont devenus des entrepreneurs. Plusieurs des anciens de l’École sont des fondateurs des compagnies tels Les Sept doigts de la main et le Cirque Éloïse”.

“Il faut trouver toutes les façons de consolider la formation des entrepreneurs de demain”
Questionné sur les défis de l’École pour les prochaines années, Marc Lalonde répond : “il faut trouver toutes les façons de consolider la formation des artistes entrepreneurs de demain. Former des artistes qui créeront des compagnies certes, mais aussi des personnes qui auront développé une vision forte et singulière, qui contribueront à diversifier la discipline. On doit encourager la recherche à l’intérieur de nos programmes. La recherche appliquée et l’innovation devront être au cœur de nos projets des années à venir. À la fois de la recherche-création, mais aussi de la recherche pédagogique qui est très peu développée de même que la recherche sur les technologies qui soutiennent les arts du cirque. On a un parc d’équipements extraordinaire, plusieurs plateaux, beaucoup d’étudiants et beaucoup de projets de recherche dans le cadre de nos programmes. On pourrait exploiter ce créneau pour avoir davantage de retombées sur tout le secteur”.

“Autre défi : on vise aussi les concepteurs de spectacles de cirque. Actuellement, peu d'artistes de cirque sont passés à la conception. On compte encore beaucoup sur les metteurs en scène et les chorégraphes qui continuent de beaucoup contribuer au cirque contemporain, mais c’est important de permettre aux jeunes circassiens de passer à la conception. On s’interroge à savoir s’il ne faut pas offrir un programme pour les concepteurs et les metteurs en piste qui pourrait prendre la forme d’une AEC d’environ 2 ans et qui s’adresserait à des artistes de cirque accomplis. Il me semble que ce serait une contribution supplémentaire à la discipline et au secteur”.

“De plus, nous allons continuer à militer pour une plus grande accessibilité aux activités de cirque dans le domaine du loisir ainsi qu’aux formations préparatoires. L’employabilité dans le domaine est extraordinaire. Mais la plupart des artistes recrutés au Québec ne sont pas canadiens. Les entreprises sont obligées de recruter à l’extérieur ceux que nous n’arrivons pas à former ici. La cause principale : il n’y a pas assez de jeunes candidats à la formation professionnelle qui y soient bien préparés. Le réseau d’écoles de loisirs et préparatoires est insuffisant, celles-ci sont peu ou pas financées par les villes et le gouvernement du Québec.

“Notre école est devenue une référence internationale”
Avec ses trente ans, l’École serait la plus vieille école de cirque en Occident après l’Académie Fratellini (Paris) créée en 1974. C’est le père de la Sablonnière qui a ouvert les portes du Centre Immaculée Conception à des artistes de rue qui ont créé l’École. Depuis, l’École a grandement influencé la création d'autres écoles à travers le monde, dont celles de Melbourne, Bruxelles, Stockholm. etc. Marc Lalonde termine l’entrevue en disant : «Notre école est devenue certes une référence internationale et nos résultats sont cités comme modèle. Bien que le Québec ne soit pas la seule terre de cirque à l’échelle internationale, il a pris une place très importante. On est fier de ce que l’on a accompli, mais on est toujours en questionnement sur nos modèles et nos façons de faire, parce que la pédagogie des arts du cirque est encore toute jeune et en devenir”.

Entrevue réalisée par Alain Lallier, le 5 avril 2012.





 
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