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Ce que nous apprennent des décrocheurs qui raccrochent



Entretien avec messieurs Sébastien Piché et Stéphane Chouinard  du Cégep régional de Lanaudière à L’Assomption, auteurs de l’étude PAREA  « Les décrocheurs volontaires et l’éducation non formelle »

         Sébastien Piché                     Stéphane Chouinard

 

Sébastien Piché et Stéphane Chouinard ont lancé récemment une version éditée du rapport de recherche qu’ils ont réalisé dans le cadre du programme PAREA. L'enquête s'intitule : Les décrocheurs volontaires et l’éducation non formelle. Le rôle des formes d’éducation non formelle et des situations d’apprentissage informel dans l’intégration réussie à l’université des décrocheurs du collégial . Le Portail s’est entretenu avec eux du contenu de cette étude.

Le point de départ de l’enquête : des décrocheurs qui s’inscrivent à l’université

Le déclencheur de cette enquête, ce sont des étudiants inscrits à leurs cours et avec qui les deux enseignants avaient des conversations très intéressantes; des étudiants qui semblaient très brillants, mais qui abandonnaient leurs cours. Sébastien Piché raconte : « Quand on les revoyait un an ou deux ans plus tard, certains de ces étudiants étaient inscrits à l’université. Leur présence à l’université nous questionnait. D’autant que c’étaient des étudiants que nous appréciions beaucoup et dont nous discutions souvent les cas. Nous les avons nommés des “décrocheurs volontaires”, parce que ce ne sont pas des étudiants qui décrochaient parce qu’ils étaient en situation d’échec, mais plutôt parce qu’ils ne voyaient pas le sens de leurs études collégiales. Au début de nos recherches sur le sujet, nous nous sommes rendu compte que les statistiques du ministère de l’Éducation dénombraient un nombre significatif d’étudiants – près de 2 000 – ayant abandonné leurs études collégiales, qui s’étaient malgré cela inscrits à l’université et qui réussissaient leurs études. Nous nous sommes dit qu’il y avait là un sujet d’étude qu’il fallait explorer. »

Une recherche exploratoire

Aux fins de l’enquête, les chercheurs ont choisi des étudiants qui avaient complété au moins un an et plus à l’université. Certains étaient même diplômés. Les répondants devaient avoir complété au moins trois sessions au cégep en sciences humaines avant d’abandonner. Il leur manquait au moins une session complète au collégial et ils n’avaient pas complété leur formation collégiale. Les chercheurs se sont entretenus avec 14 répondants dans le cadre d’une recherche qualitative. Sébastien Piché précise : « C’est une recherche exploratoire. Comme nous avons travaillé avec un sous-groupe, nos constats ou les résultats de notre recherche ne peuvent être généralisés à ce type d’étudiants. »

Des étudiants qui refusent l’offre collégiale

Ces étudiants arrivent au cégep avec l’idée qu’ils vont entrer dans un véritable établissement d’enseignement supérieur, qu’ils vont vivre une « épiphanie éducationnelle ». Mais au bout de quelques semaines ou de quelques mois, ils ont l’impression que le cégep est une continuité du secondaire. Stéphane Chouinard explique : « C’est un aspect qui les déçoit beaucoup. Ils s’attendaient à rentrer dans une école dite sérieuse selon leurs propres critères. Cette déception entraîne très rapidement une démobilisation importante. Ils accumulent donc graduellement de mauvaises notes, mais pas pour des raisons de difficultés d’apprentissage. Ces étudiants refusent l’offre collégiale. Quand nous analysons leurs commentaires sur le collège, ça nous remet forcément en question. Nous constatons que nous sommes assez contraignants dans nos cours, ce qui donne l’impression aux étudiants de se retrouver au secondaire. Nous devons avouer qu’ils ont peut-être un peu raison. »

Des étudiants qui échouent leurs cours, mais font bonne figure dans les activités étudiantes

Autre constat de l’étude : les tentatives d’aide pour ce type d’étudiants n’ont pas eu les résultats escomptés. « Les interventions que l’on faisait étaient consécutives à des abandons de cours ou à des échecs. On les orientait vers des ateliers d’aide à la réussite. Pour eux, il y avait un écart incommensurable entre les raisons réelles pour lesquelles ils avaient eu des échecs et les interventions que nous leur proposions. Ça n’a fait que renforcer leur décision de décrocher. Ce qui est également frappant, c’est qu’il s’agissait d’étudiants très impliqués dans les activités de la vie étudiante et qui y faisaient bonne figure», précise Sébastien Piché.

Ce dernier constat va à l’encontre du modèle de Vincent Tinto qui démontre qu’un étudiant qui s’implique dans la vie étudiante s’identifie à son établissement scolaire et fonctionne bien, ce qui aura des répercussions sur son rendement scolaire. Les répondants de l’étude étaient des étudiants très impliqués dans leur milieu, mais cette implication n’a pas eu de retombées sur leurs résultats scolaires.

Une combinaison gagnante : compétences génériques, aspirations et choix vocationnel

Durant la période post-décrochage, les chercheurs ont constaté qu’à partir du moment où l’étudiant a établi et intégré ses compétences génériques, l’effet orientant fonctionne. Stéphane Chouinard  poursuit : « L’étudiant décide d’aller à l’université et il se met à fonctionner. Se développe alors un triptyque entre compétences génériques, aspirations et choix vocationnel. L’effet est fulgurant : l’étudiant devient un candidat qui répond d’emblée aux attentes de l’institution universitaire. Élément important : les étudiants avaient d’emblée une perception positive de l’institution universitaire. En entrevue, tous les répondants ont mis en opposition le cégep et l’université sur cette dimension. Parce que leur perception de l’université est d’emblée positive, ils ont une vision positive de tous les intervenants universitaires, à commencer par les professeurs; ce qu’ils ne faisaient pas au collège. Ça joue un rôle important dans leur réussite universitaire. »

Quelles sont ces compétences génériques que le parcours collégial n’a pas permis de faire émerger?

En faisant l’analyse des  entrevues, les chercheurs en ont répertorié neuf : l’esprit d’initiative, la confiance en soi, la force de persuasion, la sensibilité et les aptitudes sociales, la ténacité, la créativité, le sens de l’organisation, l’esprit critique, l’aptitude au commandement et les habiletés communicationnelles. Cette liste se rapproche de celle de l’OCDE.

Pourquoi pas une « Gap Year »?

Pour favoriser l’acquisition de ces compétences génériques, plusieurs pays ont mis de l’avant la pratique du « GapYear », c’est-à-dire le choix de prendre une pause dans son parcours scolaire pour réaliser un projet. Dans le monde anglo-saxon, la « Gap Year » est un rituel normal et souhaitable pour certains étudiants. Il existe même des organismes qui encadrent ces pratiques, voire les financent. Un cas extrême est celui de la Fondation Thiel, aux États-Unis, qui encourage carrément les étudiants qui ont des idées à développer à abandonner leurs études pour le faire, et non seulement à décrocher le temps d’une pause. Cette fondation offre des bourses de 100 000 $ et choisit les candidats retenus en fonction de la qualité des projets soumis. Stéphane Chouinard explique la position des deux auteurs à ce sujet : « Nous ne sommes pas d’avis qu’il faille donner un “Gap Year” à tout le monde. Mais pour certains élèves, il faut y penser en termes de parcours. Nous croyons qu’un parcours unique pour tout le monde, c’est absurde. L’étudiant est lui-même un parcours par définition. Certains étudiants, qui doivent vérifier certaines compétences qui ne peuvent l’être dans le parcours scolaire, doivent pouvoir sortir du cadre scolaire pour aller expérimenter ces compétences. L’expérience peut s’avérer très positive. » Piché renchérit : « D’emblée, nous avons tendance à voir et à présenter le décrochage comme une situation négative ou mauvaise. Pour certains étudiants, c’est une bonne chose et ça mériterait d’être encouragé et même encadré par le système d’éducation afin de pouvoir mesurer et reconnaître à travers cela les compétences que développent les étudiants. Nous aurions intérêt à nous ouvrir à cette idée. »

Des pistes d’action

À partir de cette recherche, les deux auteurs proposent quelques pistes d’action. Entre autres, de réaliser une étude descriptive et longitudinale sur les parcours des décrocheurs du collégial. « Nous espérons ardemment que d’autres chercheurs vont saisir le témoin pour faire une étude descriptive sur les parcours de ces étudiants. Il y a beaucoup d’enseignement à aller chercher auprès d’eux. Ils ont beaucoup à nous apprendre », de dire Sébastien Piché.

Les auteurs proposent aussi d’actualiser les modèles d’intégration aux études collégiales dans une perspective de différenciation : « Nous n’avons pas une compréhension fine des raisons pour lesquelles certains démontrent de mauvaises performances dans leurs études. Il y a lieu de raffiner nos outils de dépistage. Dans un nouveau projet de recherche, nous visons à avoir des outils d’identification des besoins des étudiants qui soient plus raffinés et qui permettent une différenciation entre les étudiants et qu’on puisse mettre en place des modèles d’intégration aux études et des modèles d’intervention adaptés aux besoins de chacun. »

Assouplir les parcours scolaires pour prévenir le décrochage de plusieurs collégiens : voilà une autre piste proposée par le rapport. « Plusieurs aimeraient un parcours plus long et plus diversifié; d’autres aimeraient un parcours plus court. Certains étudiants trouvent que ces études préparatoires universitaires sont trop longues. Plusieurs de nos répondants auraient souhaité découvrir plus tôt l’université. Ils voulaient y goûter plus rapidement. Nous avons découvert qu’il y avait des établissements aux États-Unis où on permet les doubles inscriptions. On peut s’inscrire à la fois au High School au secondaire et dans un collège ou dans un collège et une université en même temps. Ça permet à l’étudiant qui a envie de goûter plus rapidement à l’université de le faire. Permettre aux étudiants de chevaucher sur plusieurs niveaux d’enseignement a des effets bénéfiques : accélérer certains parcours ou, au contraire, permettre à d’autres de pouvoir prendre plus de temps », d’expliquer Sébastien Piché.

Selon certaines études américaines, ces pratiques auraient des incidences positives sur la réussite des garçons. Pour les élèves moyens, on constate de meilleurs résultats scolaires.

Pour Stéphane Chouinard, la problématique du parcours est stratégique :« Si un étudiant a besoin d’une session pour entrer à l’université, qu’il puisse avoir une session et entrer à l’université. Si un élève a besoin de huit sessions et qu’il veut travailler à travers ça ou s’il a des problèmes d’apprentissage (ex. d’écriture ou de lecture) et qu’il a besoin de plus de temps, qu’on le lui accorde. Il faudrait arriver à des parcours qui collent mieux aux besoins des élèves et à leurs aspirations. »

« L’assouplissement, c’est de considérer que la période où un étudiant n’est pas volontairement inscrit à un établissement, il devrait encore être considéré comme un étudiant. Ses expériences font partie de son parcours d’apprentissage et il devrait avoir droit à des services d’accompagnement, que ce soit des services d’aide pédagogique individuelle ou de conseiller en orientation pour qu’il puisse profiter au maximum des apprentissages qu’il fait dans un cadre informel », d’ajouter Sébastien Piché.

En conclusion

Sébastien Piché conclut en ces termes : « En bout de parcours, ce que nous avons retenu de cette enquête, c’est que nous n’écoutons pas assez les étudiants. Nous ne sommes pas assez attentifs à eux. Nous sommes trop centrés sur nos façons de faire et sur nos structures. »

Stéphane Chouinard synthétise leur constat : « Un mot pourrait résumer notre étude, c’est la souplesse. Il faut que le cégep fasse preuve de souplesse envers les élèves. C’est sûr que c’est un défi de taille pour nos mœurs administratives et professorales. Nous avons un mode de fonctionnement hérité du 19e siècle, entre autres dans notre mode de sélection des élèves. L’élève est un chemin d’apprentissage.Il faut trouver son chemin à lui. »


Entrevue réalisée par M. Alain Lallier, éditeur en chef et édimestre au Portail du réseau collégial.

Le rapport de recherche est disponible en ligne au Centre de documentation collégial (CDC) : http://www.cdc.qc.ca/parea/article/788533-chouinard-piche-decrocheurs-education-non-formelle-lanaudiere-article-PAREA-2013.pdf





 
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