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Réveiller l’écrivain en soi

2019-04-17


Un texte d'Élise Prioleau, rédactrice au Portail du réseau collégial

Ils étaient assis autour de larges tables rondes, crayon et papier en main, fins prêts pour un 24 h de création littéraire. 65 étudiantes et étudiants issus de 23 collèges de la région de Montréal et de l’Abitibi s’étaient réunis à l’occasion du Marathon d’écriture intercollégial (MEI), le vendredi 22 février au Cégep André-Laurendeau à Montréal. Une petite scène au décor hivernal, sur laquelle trônait un éléphant en peluche habillé du chandail rouge officiel, avait été installée pour les discours officiels. Un écran géant diffusait en direct des images des étudiants des deux autres cégeps où se tenait simultanément le Marathon, le Cégep Garneau à Québec et le Cégep de Rimouski dans le Bas-du-Fleuve.

Au total, 175  cégépiennes et cégépiens issus de plus de 40 cégeps québécois se sont rassemblés ce jour-là pour écrire au total 15 textes pendant ce sprint créatif intitulé « Tu créatures et je lis tes ratures ». Le président d’honneur de la 29e édition, le comédien et humoriste Emmanuel Bilodeau, a donné le coup d’envoi en appelant les étudiants à croire en leurs capacités et de créer sans attendre, quel que soit le médium utilisé.
Parmi les participants, Raphael Connelly, du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue, était venu à Montréal expressément pour relever le défi. « J’écris des nouvelles et de la poésie depuis trois ans, déclare-t-il. Je suis venu pour voir où ça va me mener.  »

Raphael Connelly, du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue - Crédit photo: Élise Prioleau

Une nuit de création diversifiée

Le soleil était au zénith lorsqu’ils se sont attablés pour écrire, ils ont vu la lune progresser, puis de nouveau le soleil se lever. L’après-midi et la nuit furent longues pour ces écrivains étudiants, mais chose certaine, « on ne s’ennuie pas au Marathon », selon Gilbert Forest, animateur socioculturel au Cégep André-Laurendeau et coordonnateur provincial depuis plus de 20 ans. « Cette année a été particulièrement réussie, déclare-t-il. Pour les organisateurs, le défi est de les tenir éveillés toute la nuit », raconte Gilbert Forest. Il faut dire que les organisateurs ont trouvé un excellent moyen de combattre le sommeil. À 3 h du matin, des lights sticks ont été distribués et ils ont dansé sur la musique techno d’un DJ étudiant.

Emmanuel Bilodeau, comédien et président d'honneur du 29e Marathon d'écriture intercollégial (MEI) - Crédit photo: Élise Prioleau

Du vendredi au samedi, cinq artistes invités sont venus partager leur passion pour la création littéraire au Cégep André-Laurendeau dans le cadre d’ateliers d’écriture. En plus de l’animation d’un atelier sur l’écriture humoristique par le comédien Emmanuel Bilodeau, vers minuit les participants ont écrit une chanson avec l’auteur, compositeur et interprète Antoine Gratton. L’auteur Simon Boulerice, la chroniqueuse travestie Mado Lamothe, l’animatrice et auteure Émilie Perreault ainsi que la chroniqueuse et rédactrice Catherine Éthier ont également défilé dans les locaux du 24 h pour transmettre aux étudiants quelque chose de leur expérience, mais aussi et surtout, le goût de se risquer à écrire dans différents styles littéraires pour enfin trouver sa propre voix.

Gilbert Forest, animateur socio-culturel au Cégep André-Laurendeau et coordonnateur provincial Marathon d'écriture intercollégial (MEI)- Crédit photo: Élise Prioleau

Tout au long de la journée et de la nuit, les participants écrivaient tantôt librement, tantôt selon un style ou un thème dirigé. Dans tous les cas, c’est la liberté de créer qui était à l’honneur. « La création permet de regarder les événements de la vie sous un angle nouveau et de sortir des sentiers battus », fait valoir l’enseignante de français au Cégep André-Laurendeau et membre du comité organisateur, Julie Roberge. « Vers 5 h du matin lors de l’atelier d’écriture libre, des textes étonnants sont produits par les étudiants, évoque-t-elle. Le Marathon est une expérience marquante. »

L’enseignante de français au Cégep André-Laurendeau et membre du comité organisateur, Julie Roberge. - Crédit photo: Élise Prioleau

Pour preuve, certains participants sont devenus écrivains, tels Nicolas Dickner, Daniel Grenier ou Tania Langlais. Et puis, le Marathon a su s’exporter à l’international, à Paris en 1999, au Mexique en 2004 et à Bruxelles en 2008. 

Nœuds existentiels

Si les sept membres du comité organisateur du Marathon entendaient inspirer les jeunes tout au long de la nuit, ils ont aussi voulu mettre le talent des cégépiens en valeur. Le vendredi, un concours littéraire a été lancé auprès des participants sur le thème des nœuds existentiels : « J’ai quelque part, quelque chose de coincé, qui m’assassine. » Un jury composé de professionnels du domaine littéraire et culturel a sélectionné deux textes gagnants qui seront publiés dans le Magazine Urbania. Alice Blouin-Decoste du Cégep de Saint-Laurent et Joseph Roy du Cégep de la Gaspésie et des Îles ont hérité des deux premiers prix. Une mention spéciale a été attribuée à Théodore Paquet du Cégep Beauce-Appalaches. (Vous trouverez le texte gagnant ci-dessous.)  

Le thème lancé par le président d’honneur Emmanuel Bilodeau cadrait bien avec les sujets couramment exploités par les marathoniens. « Depuis 29 ans, les étudiants écrivent souvent sur des thèmes "sombres", sur leurs doutes, sur les difficultés de la vie et même sur leur douleur existentielle », explique Julie Roberge.
Par la suite, dans les jours suivant le Marathon, l’écriture se manifeste dans la vie, comme en témoigne l’ex-marathonienne et bénévole, Carine Du Sablon qui est aujourd’hui rédactrice pour des blogues. « Au bout de la nuit, il y a la fatigue, mais ça donne le goût de continuer à écrire. »


Texte de la gagnante du Marathon d'écriture intercollégial

 

Le récipiendaire du premier prix a été décerné à Alice Blouin-Decoste du Cégep de Saint-Laurent (à gauche). - Crédit photo: Cégep André-Laurendeau

Numéro 61
Alice Blouin-Decoste (Cégep de Saint-Laurent)
PREMIER PRIX

M’entends-tu ?

J’ai quelque part quelque chose de coincé, qui m’assassine. J’ai un amas de mots inassemblables qui virevoltent. J’ai une mélodie imprécise qui me chatouille les tympans. J’ai une ambiance parfumée de pamplemousse qui m’enveloppe de son amertume. J’ai deux mains qui tremblent dans le noir. J’ai de l’électricité non canalisée sous les paupières.

J’ai quelque part une corneille épuisante qui ne se ferme jamais le bec. J’ai une boîte inouvrable dans le crâne. J’ai la vitesse lumière qui défile dans mes veines. J’ai un personnage dépaysé qui cherche désespérément son chemin. J’ai un vampire malicieux qui se nourrit voracement de mes sourires. J’ai le mal de vivre calfeutré sur mes os. J’ai l’incertitude et le doute qui font l’amour sous la douche. J’ai un funambule titubant entre vie et mort. J’ai une ligne toute croche reliant mes sens maladroits. J’ai le rêve secret d’être un cadavre au milieu des fleurs. J’ai ces moments de suspension interminables comme des picotements dans mon dos.

J’ai ce cri dans la gorge. L’humanité a un cri dans la gorge. Le Québec a le français en petite boule dans sa gorge rétractée. Ma langue se recroqueville dans la crainte de tomber à l’eau. J’ai quelque part un fleuve lançant un strident signal de détresse.

J’ai quelque part des milliers de voix qui sanglotent. Une génération maniaco-dépressive en crise identitaire. Une marée humaine en « criss » totalitaire.

Je les porte sur mon dos.



 

Le visuel fort bien réussi a été réalisé par des étudiants en graphisme du Cégep Marie-Victorin de Montréal.



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