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Le café citoyen du Vieux Montréal : discuter pour mieux se comprendre.




 

 

Un entretien avec Tony Patoine, professeur de philosophie au Cégep du Vieux Montréal et responsable du Café citoyen du CVM (CCCVM)

 

Crédit photos: Communications CVM

Du café philosophique au café citoyen
« Après une pause de plus de cinq ans sans cafés philosophiques, nous avons remis sur pied la pratique en 2010-2011 donnant dès le départ une vocation plus citoyenne que philosophique aux discussions et aux débats avec des thèmes tels que la prostitution, le capitalisme et l’éducation. Depuis, dans la foulée des tensions du Printemps érable, le café philosophique a pris une tournure plus critique par rapport au “vivre-ensemble” au CVM, depuis déjà un bon nombre d’années », d’expliquer Tony Patoine.

Libérer la parole
« Nous étions beaucoup dans un jeu de perceptions souvent négatives. Le café citoyen voulait permettre aux uns et aux autres de se rencontrer dans le cadre d’un échange direct et dans un esprit démocratique et égalitaire plutôt que dans une table de concertation classique boycottée par les étudiants depuis plusieurs années et marquée d’une sensation de rapport hiérarchique patrons-étudiants-professeurs. Le concept de base du café citoyen place tout le monde sur un pied d’égalité. Nous sommes tous fondamentalement des citoyens de ce gros village qu’est le cégep du Vieux Montréal. C’est sur un pied d’égalité que tout le monde est invité à questionner, à prendre la parole et à entendre ce que tous ont à dire. La pratique vise essentiellement à libérer la parole en permettant aux étudiants de s’adresser aux administrateurs, administratrices et professeurs, bref, à tous, de se parler directement et franchement dans un cadre respectueux et moins formel. » Elle se consacre aussi à valoriser ce que Tony Patoine appelle « l’autre réussite », plus éducative que scolaire.

De l’importance de choisir le bon lieu pour tenir les débats
Le premier café citoyen s’est avéré un « flop monumental », confesse Tony Patoine. Le sujet portait sur le délicat thème des initiations. Le lieu choisi : la grande cafétéria où mangent les étudiants. Les personnes présentes n’étaient peut-être pas nécessairement celles qui sont les plus intéressées par la discussion publique. « Le lieu physique aussi ne s’y prêtait pas. On s’était trompés. Nous avons ensuite déménagé à l’Exode, le café étudiant, plus intimiste, là où se trouve traditionnellement une population plus susceptible de participer à ce genre de débats. Nous avons alors connu une bien meilleure participation, et des discussions mémorables, dont une très émotive en compagnie des étudiants autochtones de l’Institution Kiuna. Mais on a constaté que c’était souvent bruyant et c’était aussi trop fermé, un peu trop en retrait de la circulation. Puis, il y a deux ans, nous avons organisé un grand café citoyen sur le thème : “Quel idéal pour le CVM ?” C’était dans le contexte de notre projet éducatif qui avait vingt ans et on voulait s’interroger sur l’allure qu’on voulait donner aux vingt prochaines années. Nous avons alors choisi de le tenir dans le grand hall d’entrée du 3e étage. En plein milieu du carrefour, en plein cœur du collège, aux yeux de tous. Nous avions l’impression d’occuper l’espace public. Depuis ce temps, nous avons retenu ce lieu, sauf pour le dernier cet automne où nous avons voulu inaugurer à notre façon le nouvel Espace Guy-Rocher à l’extérieur. »

Comment ça se passe ?
L’activité se tient pendant la période du dîner et dure environ une heure et demie. Règle générale, Tony Patoine conceptualise la discussion et en assume l’animation avec l’aide de ses coanimateurs et coanimatrices (étudiants, cadres, professeurs, experts invités, politiciens et politiciennes). « Si on fait un café citoyen dans le cadre de la journée internationale des femmes, des femmes coanimeront l’activité et se chargeront du contenu beaucoup plus que moi. La coanimation s’est également faite avec des étudiants ou étudiantes au fil des années, dont plusieurs œuvraient activement au sein de l’association étudiante. Le café citoyen sur le thème des violences sexuelles a été coanimé avec une étudiante et une sexologue du CVM. Nous avons aussi invité notre députée locale, Manon Massé, en l’interrogeant dans le cadre d’une entrevue de fond plus classique. Récemment, nous avions un spécialiste des questions relatives au fascisme-antifascisme, des relations gauche-droite et des conflits sociaux. L’idée est toujours de faire participer le plus possible les étudiants. D’où la présence de deux ou trois micros dans le hall. Le nombre et la qualité des interventions sont souvent remarquables, nous disent souvent nos invités. » La page Facebook sert souvent à amorcer la réflexion en amont et à la poursuivre après l’activité.

Qui participe à ces cafés ?
« Nous donnons à tous l’opportunité de prendre la parole. Les étudiants qui gravitent autour de l’Association étudiante et qui militent ont tendance à participer davantage, mais ils ne sont pas les seuls. La directrice générale y participe souvent, elle fut d’ailleurs une pionnière de ces cafés avant même d’être nommée à son nouveau poste. D’ailleurs, il faut dire que le succès d’une telle initiative repose en partie sur l’appui de l’administration qui autorise un dégagement au responsable et qui doit lui faire confiance ! On peut dire que l’objectif de départ qui visait à permettre à tout le monde de se parler sur un pied d’égalité a été réalisé. En plus de la population étudiante, du corps professoral et des employés de soutien, tous les directeurs et directrices de l’établissement ont déjà pris la parole et plusieurs de façon régulière, ce qui a pour effet de changer les perceptions. »

Les thèmes abordés
Un des premiers thèmes abordés lors de la transition des cafés philosophiques vers les cafés citoyens fut celui du projet éducatif du CVM, qui promeut une approche humaniste. « Quel projet éducatif humaniste ? » questionnait l’écart entre le projet éducatif de l’institution, alors méconnu de plusieurs, et les comportements et les attitudes des administrateurs et administratrices, mais aussi des étudiants et étudiantes. Une importante prise de conscience s’en est suivie et le ton et l’approche ont changé peu à peu entre les deux groupes. « Plus récemment, suite à plusieurs insatisfactions remarquées chez les étudiants et les profs par rapport aux nombreux votes de grève au fil des ans, je m’étais attiré les foudres de certains étudiants et profs en dévoilant les résultats d’un petit sondage maison donnant un choix entre quatre modes de votation et où le vote électronique avait été choisi haut la main par 200 répondants sur 400, soit un étudiant sur deux, théoriquement 3000 sur 6000 ! Je m’étais fait accuser de ne pas me mêler de mes affaires ; la démocratie étudiante, ça regardait les étudiants. Certains profs arguaient qu’on n’avait pas de leçon à faire à cet égard : les assemblées syndicales n’étant pas toujours des exemples éloquents de participation. Mais bien sûr, les seuls qui se sont présentés pour le débat, ce sont les étudiants plus militants qui étaient pour le vote à main levée. Les 3000 qui, théoriquement, étaient pour le vote électronique étaient tous absents ! Ils n’ont pas pu défendre leur point de vue et nous n’avons pas eu le débat attendu ! » Comme quoi, les absents ont toujours tort !

Parmi les thèmes abordés au fil des ans lors de ces cafés citoyens, soulignons : – Exploitation des hydrocarbures au Québec : ça passe ou ça casse ? – Femmes et politique : entre égalité et réalité; – Contrer les violences sexuelles : un engagement citoyen ; – L’influence de la technologie sur nos vies : aliénation ou liberté; – Allochtones et Autochtones : Rêves d’avenir ; – Banale, la grève ? – S’éduquer pour se libérer ? – Les initiations, tu en penses quoi ?

Des copies audio et vidéo et des comptes-rendus sont disponibles sur le site du Collège et sur la page Facebook.

Un projet institutionnalisé (et exportable ?)
Depuis 2014-2015, le projet s’est institutionnalisé. Il a son logo, sa page Facebook et figure parmi les activités permanentes des services aux étudiants sur le site du collège. D’autres collèges pourraient-ils être intéressés ? Tony Patoine l’a présenté lors du dernier colloque de l’AQPC. Certains ont manifesté de l’intérêt. Mais, à sa connaissance, aucun autre collège n’a encore repris la formule. Tous les collèges ont une culture institutionnelle et des enjeux à aborder, puis l’actualité fournit son lot de thèmes qui peuvent animer bien des débats et donner l’occasion d’en discuter.
En conclusion, au CVM, le Café citoyen se veut un moyen de mettre en œuvre et d’incarner l’exigeante philosophie humaniste au cœur de son projet éducatif :

L'espace Guy-Rocher se prête bien à des discussions qui touchent à l'environnement (qu'il a fort joli)! – à Espace Guy-Rocher - CVM.

Une approche humaniste de la formation
Le projet éducatif du Cégep du Vieux Montréal place la personne humaine, « unique et riche de potentiel », au cœur de sa mission et prône « une approche éducative axée sur le développement intégral de la personne ».
Pour former la personne dans son unicité, le projet éducatif recommande « le respect mutuel entre les élèves, les professeurs, les professionnels, les cadres et les employés, de même que le respect des droits des minorités, sans pour autant négliger les droits et besoins d’affirmation de la majorité ». Il invite aussi à « l’ouverture d’esprit et à l’accueil de la différence » de même qu’au soutien à l’épanouissement de chacun suivant son potentiel propre - ce qui implique une grande diversité de l’offre éducative.
On pense qu’il pourrait sans doute aider bien des institutions à mettre de l’avant leur propre projet, leurs valeurs, et libérer la parole de différents acteurs qui y vivent.


Dossier préparé par Alain Lallier, éditeur en chef, Portail du réseau collégial.

Pour vos commentaires: collaborer@lescegeps.com



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