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Du DEC technique au doctorat en astrophysique : la découverte de la caméra la plus sensible au monde - Entrevue avec Olivier Daigle



Olivier Daigle devant le prototype de la caméra, dont les différents morceaux tiennent avec des élastiques. Crédit photo : Luc Morissette.


Entrevue réalisée par Alain Lallier, le 25 mai 2010

Il s’est fait connaître dans le cadre de l’émission Découverte de Radio-Canada. Il a reçu le prix du public de Québec Science Découverte de l’année 2009. Il a été nommé récemment personnalité de la semaine du journal La Presse. Il termine actuellement son doctorat en astrophysique à l’Université de Montréal. Mais c’est au Cégep Limoilou que tout a commencé dans le programme de Technologie de systèmes ordinés. Olivier Daigle a accepté de nous décrire son cheminement tout à fait exceptionnel qui l’a mené à inventer la caméra la plus sensible au monde.

Il choisit le programme de Technologie de systèmes ordinés
C’est dans le cadre du cours éducation au choix de carrière en secondaire V qu’Olivier a été confronté à faire des choix d’orientation. « Comme j’étais intéressé par l’astronomie, j’avais regardé ce que ça prenait pour devenir astronome. J’avais vu alors que ça prenait un doctorat et que ça représentait 10 à 12 ans d’études après le secondaire V. Ça m’avait un peu démoralisé. Au secondaire, j’aimais beaucoup les cours de sciences physiques, de chimie. Mais en même temps, je n’avais pas envie de faire deux ans de cégep en sciences pures pour aller ensuite choisir une spécialité à l’université. Ça m’apparaissait trop loin pour commencer à travailler avec quelque chose de concret. Je me suis alors tourné vers deux autres de mes passions : l’électronique et l’informatique. J’avais vu qu’il existait la technologie de systèmes ordinés. Une technique qui m’attirait : de l’électronique très près de l’informatique ; on faisait des deux. Je travaillais déjà devant l’ordinateur dans ma chambre ; je programmais beaucoup. Je me faisais des petits projets d’électronique. Je me suis dit : je vais m’orienter là-dedans. Je me disais aussi qu’être astronome, il n’y en a pas des milliers. Les systèmes ordinés répondait à mes attentes. Je voyais aussi plus rapidement les perspectives d’emploi. Sans en être certain, j’avais déjà envie de continuer à l’université et je réalisais que le programme de technique de systèmes ordinés me le permettrait. J’avais choisi une formation qui ne me fermait pas cette possibilité ».

« J’étais content d’avoir la moitié du temps qui était consacré à des trucs un peu plus concrets »
« J’ai adoré ma formation au Cégep Limoilou en Techniques de systèmes ordinés. C’était très concret. Il y avait aussi les cours généraux : les maths, la physique, la philo. J’aimais la formation générale mais j’étais également content de pouvoir consacrer la moitié de mon temps de formation à des trucs un peu plus concrets. Je voyais exactement où ça pouvait m’amener. Faire un cours en design de circuits imprimés. Je voyais ce que je pouvais faire plus tard avec cela ».

« Pendant mon cégep, j’ai réalisé que le boulot de technicien, c’était moins dans la création et le design. J’avais beaucoup d’idées ; je me disais je pourrais pousser encore plus loin ma formation. C’est pour ça que tout de suite après le cégep j’ai continué à l’université. Ça ne faisait pas de doute pour moi qu’il fallait continuer après le cégep ».

Un diplôme en génie électrique à l’ETS
Dans ce temps-là, seule l’École de technologie supérieure (ETS) permettait aux finissants en technique de poursuivre un cours d’ingénieur sans être pénalisé. Toutes les autres universités avaient une propédeutique plus ou moins longue. Oliver a quitté sa ville de Québec pour s’installer à Montréal. Pendant son BAC à l’ETS, il a dû récupérer certains cours théoriques de maths, de physique et de chimie. « J’adorais ces cours-là. Même qu’au début, je préférais les cours généraux à ceux de la spécialité. Ça m’a fait hésiter par rapport à mon choix du génie électrique. J’ai commencé à me demander si je n'étais pas mieux d’aller voir du côté de la physique. Mais, j’ai décidé de compléter mon BAC en génie électrique en me disant que ce serait de toute façon un acquis. J’ai terminé mon BAC en 4 ans en comptant les trois stages ».

Il décide de revenir à sa vieille passion pour l’astronomie
Dans le cadre de son dernier stage, il commence à travailler dans une compagnie qui démarrait. Il a continué à travailler pour eux, mais il sentait qu’il n’y trouvait pas sa place. Il n’était pas emballé par cette expérience sur le marché du travail. Il a donc décidé de quitter cet emploi.

« Plutôt que de chercher un nouveau boulot, j’ai décidé d’aller voir si je pouvais revenir à ma vieille passion pour l’astronomie. Est-ce que c’est possible de continuer en astronomie avec un bon BAC en génie électrique ? ».

« Quand je me suis présenté à l’Université de Montréal, le responsable du programme m'a dit : « je cherche justement quelqu’un comme toi, qui a ton profil, qui a fait un génie électrique, parce qu’on veut travailler sur de nouvelles caméras. Ça nous prend quelqu’un qui connaît l’électronique et l’informatique, et qui a de l’intérêt l’astrophysique ». On est en mars 2002. On l’invite à faire sa demande d’admission pour l’automne.

Trouver le contrôleur qui diminue le bruit
« C’est ainsi que j’ai commencé mes études de maîtrise et que j’ai commencé à travailler sur les caméras et les CCDs. Au début, j’ai suivi une approche plus conventionnelle, qui ressemblait beaucoup à ce qui se faisait ailleurs dans le monde. Mais c’était pertinent de procéder ainsi puisque le département voulait développer sa propre expertise. C’est donc pendant la maîtrise que j’ai réalisé les limitations de cette approche. Le bruit induit par le contrôleur limite la sensibilité des caméras du type que je développais. Je me disais qu’il y avait certainement moyen de faire mieux ». À travers les lectures résumant les résultats de plusieurs recherches sur la question, Olivier conçoit que c’est en construisant un nouveau contrôleur, basé sur une approche complètement différente, qu’il pourrait peut-être faire avancer la question.

« Entre la maîtrise et le doctorat, j’ai fait la connaissance de la compagnie Photon etc., fondée par un astronome. Photon avait besoin de caméras très sensibles pour ses instruments. J’ai proposé l’idée du nouveau contrôleur à cette compagnie et à mon ancien directeur de maîtrise pour débuter un doctorat. La collaboration avec Photon etc. m’a aidé à obtenir une bourse pour financer mes études de doctorat ».

Une notoriété rapide
La première reconnaissance publique est venue de l’émission Découverte de Radio-Canada qui s’est intéressée au projet. C’est venu avant que Québec Sciences inscrive le projet à son palmarès des 10 découvertes de l’année. Un vote du public a choisi l’invention d’Olivier à titre de découverte de l’année. Le 17 mai dernier, La Presse le proclame Personnalité de la semaine. « Il a mis au point la caméra la plus puissante au monde », y écrit-on.

Comment Olivier réagit-il relativement à une notoriété aussi rapide ? « Quand on commence une maîtrise ou un doctorat, on ne le fait pas dans l’espoir de faire la une des journaux. Quand je pensais à mon projet de doctorat, je me disais que c’était possible que ça ne serve à rien, que la nouvelle approche donne exactement les mêmes résultats que l’ancienne. J’ai conçu le nouveau contrôleur en me disant que mes travaux serviraient au moins à mieux comprendre les limites des CCDs. Je n’avais pas la prétention au début de mes travaux d’arriver au bout de trois ans à inventer « la caméra la plus sensible au monde ».

Des applications en astronomie, mais aussi en médecine
La caméra a d’abord et avant tout été développée pour une application en astronomie. Mais, Olivier croit qu’il y a aussi plein d’autres applications possibles, dont en médecine. La grande sensibilité de la caméra, liée à la puissance de l’imagerie hyperspectrale, pourrait permettre de détecter précocement des maladies comme la dégénérescence maculaire et certains cancers, ce qui permettrait d’agir plus rapidement.

Olivier termine sa thèse de doctorat qui porte sur l’invention de la caméra ainsi que sur des travaux portant sur la matière sombre dans les galaxies proches.

Des projets d’avenir
Il y a aussi un projet de nouvelle entreprise, Nüvü Caméras, dont le but est de commercialiser l’invention. Le prototype fonctionne à l’Observatoire du Mont-Mégantic. Il y a un marché potentiel en astronomie et on veut l’exploiter. « Mais il n’y a pas 50 000 observatoires dans le monde. Le marché est limité en astronomie. Ce sont surtout les applications dans le domaine médical qui demandent à être explorées. Il faut poursuivre la recherche avec des spécialistes du domaine ».

« Je n’aurais jamais pu faire ce projet-là, si je n’étais pas passé par mon DEC en systèmes ordinés »
« À la fin du secondaire, on a souvent peur de faire un choix parce qu’on a plus d’une passion. Il y a également tout le côté rationnel qui s’en mêle : est-ce que je vais me trouver un boulot dans tel ou tel domaine ? Dans mon cas, j’ai choisi des trucs qui m’intéressaient tout en gardant la possibilité d’explorer encore, c’est-à-dire en m’assurant que mon choix au cégep ne me fermait pas les portes de l’université. Pendant mon BAC en génie électrique, j’ai douté un instant du choix que j’avais fait. J’ai eu peur de ne pas avoir choisi la « bonne » passion, mais j’ai préféré persévérer pour éviter de perdre l’équivalent de quelques années d’études. Je crois qu’il faut savoir terminer ce que l’on a commencé. Les choix que nous faisons sont importants et il faut garder en tête les raisons qui nous ont poussé à les faire. Plus tard, quand on a atteint notre premier but, on peut prendre du recul et voir comment on peut marier notre cheminement à une autre passion qu’on a ».

« Je n’aurais jamais pu faire ce projet-là, si je n’étais pas passé par mon DEC en systèmes ordinés. Même si j’avais fait un DEC en sciences pures et un BAC en génie, il m’aurait manqué des éléments pour réussir cette invention. Je devais passer par le cégep pour apprendre certains trucs qui m’ont servi pendant le projet. Je n’aurais pas pu le faire avec un parcours différent. C’est très très clair dans ma tête. Je devais passer par toutes ces étapes pour en arriver là où je suis arrivé ». 



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