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Une citoyenneté effective et égalitaire, condition pour le vivre-ensemble




Texte d'Élisabeth Garant, directrice générale du Centre justice et foi et de la revue Relations

Les récents débats sur le pluralisme au Québec sont largement dominés par les enjeux dits de «radicalisation», terme souvent utilisé pour désigner le comportement de personnes qui commettent ou s’identifient à des actes violents commis en évoquant l’islam. La crainte que de tels actes suscitent au sein de la population est nourrie par une couverture médiatique et des discours politiques qui faussent largement l’importance de cette réalité au Québec. Ce biais de perception nous empêche malheureusement d’aborder adéquatement des questions plus fondamentales que pose le vivre-ensemble dans une société pluraliste. Dans cet article, j’aborderai succinctement deux questions qui me semblent cruciales pour penser le vivre-ensemble : la citoyenneté et la justice sociale.

Une conjoncture défavorable à une citoyenneté effective
Il n’est pas anodin de mettre à l’avant-plan le rôle central de la citoyenneté alors que les réalités politiques, économiques et sociales dans lesquelles nous évoluons rendent de plus en plus difficile l’exercice d’une véritable action citoyenne. Certaines transformations que vivent nos sociétés rendent parfois même obsolète la notion de citoyenneté. Je pense particulièrement au contexte de mondialisation économique, à la réduction de la sphère politique et à l’apologie de la compétition et de la performance individuelle. Il est donc de plus en plus nécessaire de rappeler l’importance d’une citoyenneté pleine et entière pour tous alors qu’elle nous semble de moins en moins acquise et que des luttes importantes doivent être relancées pour s’assurer des conditions propices à sa réalisation.

Pour que la citoyenneté soit significative, les citoyens et les citoyennes doivent pouvoir interroger leur réalité et se redonner une prise sur celle-ci. L’exercice de la citoyenneté implique donc de toute urgence une remise en question des postulats néolibéraux qui vident le politique de son sens en posant la réalité comme inchangeable et assimile le bien commun à l’intérêt des marchés privés. Il nous faut, au contraire, reprendre collectivement du pouvoir sur les enjeux sociaux et politiques. Il nous faut valoriser un espace politique démocratique de délibération et de décision, un espace qui place l’économie au service des choix politiques et qui nous dote de mécanismes pour concilier les intérêts divergents.

La justice sociale comme socle du vivre-ensemble
La citoyenneté ne peut être effective sans que soient aussi corrigées les inégalités économiques et les différentes formes de marginalisation sociale qui empêchent la participation citoyenne. La pauvreté et la discrimination sont notamment deux fléaux qui entraînent l’exclusion d’un nombre important de la population. Et au lieu d’y remédier, certains choix gouvernementaux des dernières années ont plutôt contribué à fragiliser davantage l’existence d’un plus grand nombre de personnes. Il ne s’agit donc pas seulement d’avoir un régime de droit. Encore faut-il rendre ces droits accessibles et effectifs pour tous et pour toutes.

Ainsi, beaucoup de travail reste à réaliser pour remédier à des situations de discrimination comme l’illustre la difficile intégration économique des personnes musulmanes qui possèdent pourtant une qualification supérieure à la population d’accueil. De même, malgré des initiatives de lutte au racisme, certaines mesures politiques et débats sociaux récents (notamment celui concernant la Charte des valeurs québécoises) ont contribué à nourrir une islamophobie catégorisant des personnes en raison de leur appartenance à l’islam, réelle ou supposée, avec l’intention de les exclure de l’espace politique commun.

Le vivre-ensemble en société peut être favorisée par une attention particulière aux inégalités sociales et par une volonté d’instaurer une justice sociale qui ne laisse personne aux marges de la collectivité. Cette préoccupation est d’autant plus cruciale en contexte de pluralisme alors que la majorité peut induire un biais dans l’exercice des droits et générer des discriminations systémiques. La seule attention aux relations interculturelles, bien qu’importante et même nécessaire dans nos interactions personnelles et institutionnelles, ne suffit alors pas à créer une citoyenneté pleine et entière fondée sur la reconnaissance de toute personne.
La mesure de la justice sociale est fondamentalement celle de la dignité des personnes. Lorsque les personnes sont non reconnues, dévalorisées, ridiculisées pour leur culture ou leur croyance, marginalisées par des mécanismes d’exclusion systémique, le vivre-ensemble devient un leurre.

Conclusion
Nous avons constamment une décision à prendre comme membre d’une société : accueillir ou exclure. Et chaque nouvelle vague migratoire, avec ses expressions nouvelles de la diversité, nous dérange inévitablement et nous oblige à renouveler ce choix. Nous avons aussi à nous assurer continuellement que nos milieux soient aussi des lieux d’ouverture, d’inclusion et d’engagement contre toutes les formes de discrimination. Enfin, il nous faut cultiver une identité ouverte, qui ne se crispe pas sur ses préjugés, qui reconnaît la méconnaissance qui nous sépare de l’autre et qui ne se laisse pas dominer par les peurs.



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