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Rétablir le dialogue entre Autochtones et non-autochtones

2020-11-10



 

En septembre, Joyce Echaquan, une femme atikamekw de 37 ans est décédée dans des conditions troublantes à l'hôpital de Joliette.Ce triste événement a mis en lumière le fossé culturel qui sépare encore les communautés autochtones et allochtones au Québec. Qu’en est-il du bien-être des étudiants autochtones dans les cégeps ? Que reste-t-il à faire pour soutenir leur réussite au sein des établissements collégiaux ?


Par Élise Prioleau

« Au Cégep régional de Lanaudière, il y a eu une réelle préoccupation pour les étudiants d’origine atikamekw à la suite du drame. C’était important pour les intervenants du collège que ces étudiants-là soient contactés et qu’on leur propose du support », explique Alex L. Moar, coordonnatrice en éducation jeunesse au Centre amitié autochtone de Lanaudière. Cette année, Alex L. Moar est l’unique personne-ressource d’origine autochtone affiliée au collège. Jusqu’en 2018, le cégep embauchait à temps partiel une agente de soutien socio-académique aux étudiants autochtones. Depuis, il n’y a plus de personnel de référence en matière d’autochtonie présent dans les locaux du cégep.

Alex L. Moar, coordonnatrice en éducation jeunesse au Centre amitié autochtone de Lanaudière.

Le Cégep régional de Lanaudière n’est pas un cas de figure isolé. Si l’intérêt pour les enjeux autochtones est grandissant dans le réseau collégial, les ressources sont encore trop peu nombreuses pour veiller à la juste reconnaissance des étudiants autochtones et de leurs cultures, rappelle Alex L. Moar. « Il est nécessaire de revoir l’approche actuelle autour des enjeux autochtones. Plutôt que de viser l’intégration des Autochtones, au contraire, c’est plutôt en donnant une place réelle aux cultures autochtones au sein des établissements que nous allons vaincre les préjugés et créer des liens entre les Autochtones et la majorité allochtone », estime-t-elle.

« On demande encore souvent à un employé à temps partiel de prendre en charge l’ensemble du dossier de l’inclusion des étudiants et des cultures autochtones dans les cégeps. Ce n’est pas réaliste. »
- Geneviève Sioui, agente de soutien socio-académique aux étudiants autochtones au Collège de Lanaudière, de 2016 à 2018         

Un risque de folklorisation
Bien que des initiatives pour donner une visibilité aux cultures autochtones existent dans le réseau, il s’agit encore trop souvent d’activités à la pièce, déplore Geneviève Sioui, qui a été agente de soutien socio-académique aux étudiants autochtones au Cégep régional de Lanaudière de 2016 à 2018.

Geneviève Sioui, agente de soutien socio-académique aux étudiants autochtones au Collège de Lanaudière, de 2016 à 2018

« Quand on parle d’intégration, le risque est de folkloriser la culture autochtone à travers des activités culturelles parascolaires. Ça donne l’impression qu'ils proviennent de l’extérieur du Québec comme les étudiants internationaux, alors que ce n’est pas le cas », déplore-t-elle. Geneviève Sioui en appelle à un dialogue d’égal à égal, ouvert et inclusif entre Autochtones et non-autochtones.

« Aujourd’hui, on parle de plus en plus de l’importance de décoloniser l’éducation au Québec », explique-t-elle. « Il s’agit, entre autres, d’inclure dans les programmes des contenus de cours, des savoir-faire et des méthodes pédagogiques issues des visions du monde autochtones. Il s’agit de prendre conscience que nous enseignons à partir d’une perspective culturelle donnée et de s’ouvrir également à d’autres perspectives. »

Parler des enjeux et des cultures autochtones dans un cours, c’est enrichissant pour tous les étudiants, selon Isabelle Beaudry, enseignante en anglais au Cégep régional de Lanaudière. « Ça leur permet de prendre conscience des préjugés qui sont encore aujourd’hui véhiculés sur les Premiers Peuples. C’est important de se rendre compte que nous avons tous un rôle à jouer pour rétablir le dialogue », affirme-t-elle.

Des œuvres autochtones au programme
Depuis 2013, Isabelle Beaudry inclut des contenus autochtones dans le cours d’anglais qu’elle enseigne dans le cadre du programme Arts, lettres et communication au Cégep régional de Lanaudière. « Moi et mes collègues, on a voulu contribuer à augmenter la sécurisation culturelle des étudiants autochtones dans notre cégep », relate-t-elle.

L’enseignante aborde plusieurs thématiques qui permettent de stimuler une réflexion critique chez ses étudiants. « On va parler de l’ère coloniale et se questionner sur la définition de la Nation, et de ce que signifie le développement d’une culture nationale. On se questionne sur les débuts du pays, qui ne reposent pas nécessairement sur l’arrivée de Jacques Cartier et sur la soi-disant découverte du continent par Christophe-Colomb. On retourne en arrière pour comprendre l’apport de l’héritage des communautés autochtones », explique-t-elle.

Isabelle Beaudry, enseignante en anglais au Cégep régional de Lanaudière.

Isabelle Beaudry aborde également la question de l’histoire de la représentation des autochtones dans la littérature et dans les médias. Ces sujets abordés en classe permettent par la suite aux étudiants de comprendre le contexte de création des œuvres d’art autochtones présentées. Isabelle Beaudry a, entre autres, abordé des œuvres de l’écrivain Louis-Karl Picard Sioui et de l’artiste visuelle Nadia Myre. Elle a couvert plusieurs domaines artistiques, dont la musique, la peinture et la littérature. Pour y arriver, elle a été conseillée par l’agente de soutien socio-académique aux étudiants autochtones qui était alors en poste au Collège de Lanaudière à Joliette. « La présence d’un soutien académique spécialisé dans les enjeux autochtones est essentielle pour veiller à l’égalité des chances », reconnaît-elle.

Un nécessaire engagement politique
Bien que les enseignants du réseau collégial montrent un intérêt croissant pour les enjeux autochtones, les ressources manquent cruellement dans les établissements. «Actuellement, il manque de personnel dans les cégeps pour offrir de la formation continue aux enseignants sur les enjeux autochtones. Ce sont des employés qui pourraient contribuer à mettre en place un plan d’action concret, entre autres pour inclure des contenus autochtones dans les programmes de cours. »

À ce sujet, certaines universités ont une longueur d’avance, reconnaît Geneviève Sioui, qui est aujourd’hui coordonnatrice de l’engagement communautaire autochtone à l’Université Concordia. L’établissement universitaire a récemment mandaté un groupe pour mettre sur pied un plan d’action qui vise à inclure les cultures autochtones dans la recherche, les programmes et au niveau de l’embauche du personnel, The Indigenous Directions Action Plan.

À l’image du plan d’action de l’Université Concordia, un engagement politique est requis si l’on veut voir de réels changements, pense Geneviève Sioui. «Davantage de fonds sont nécessaires », affirme-t-elle. À l’heure actuelle, le ministère de l’Enseignement supérieur offre des subventions aux établissements collégiaux par l’entremise de son programme Accueil et intégration des Autochtones au collégial. Cette subvention permet aux collèges d’aller chercher environ 30 000 $ annuellement pour fournir un encadrement socio-pédagogique aux étudiants autochtones et adapter certains contenus de formation.« Ce n’est pas suffisant pour assurer la pérennité des initiatives », selon Geneviève Sioui. « C’est un montant trop limité et c’est une subvention qu’il faut renouveler tous les ans. »

« J’en appelle à un engagement politique concerté en éducation pour mettre sur pied des recommandations concrètes afin d’augmenter la présence réelle des cultures autochtones dans les établissements. Ces cultures sont présentes ici au Québec depuis très longtemps et elles existent », conclut la spécialiste des enjeux autochtones.

 

Quelques références sur l'inclusion des cultures autochtones au collégial 

- Guide pratique en littérature : « Tracer un chemin / Meshkanatsheu » : les écrits des Premiers Peuples dans les cours de littérature au collégial.

- Dossier de recherche sur le concept de sécurisation culturelle en éducation : Dossier Capres, étudiants des premiers peuples en enseignement supérieur.

- Conférence numérique, Accompagner la décolonisation dans l'environnement éducatif collégial, Congrès de l’Acfas, Cégep de l'Outaouais (2019) 



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