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Prévenir la radicalisation pouvant conduire à la violence dans les établissements d’enseignement : l’expérience du Collège de Maisonneuve



 

Un texte de madame Véronique Raymond, directrice du développement de l’international, de l’interculturel et des relations avec la collectivité au Collège de Maisonneuve

Les évènements de Saint-Jean et d’Ottawa à l’automne 2014 et le départ de jeunes collégiens pour rejoindre le groupe État islamique en Syrie en 2015 ont plongé le Québec au cœur de la tourmente internationale de la guerre au terrorisme et de la radicalisation pouvant mener à la violence. Abondamment relayé par les médias, le départ de jeunes pour la Syrie, dont certains proviennent du Collège de Maisonneuve, a exacerbé les tensions et les polarisations au sein du milieu. Afin d’y réagir, le Collège met rapidement en place différentes mesures visant à mieux comprendre le phénomène, à former son personnel et à sensibiliser ses étudiants.

La radicalisation au Québec : agir, prévenir, détecter et vivre ensemble

En juin 2015, le Gouvernement du Québec lance le plan d’action La radicalisation au Québec : agir, prévenir, détecter et vivre ensemble (Gouvernement du Québec, 2015), qui interpelle particulièrement les acteurs des milieux de l’éducation, de la santé et de la sécurité publique. Dans la foulée du plan d’action national, le Collège se dote d’un Plan d’action visant à favoriser l’inclusion, le mieux vivre-ensemble et la prévention de la radicalisation pouvant conduire à la violence au sein de son milieu. Le Collège devient également le lieu d’un projet de recherche-action visant à mieux comprendre le phénomène de la radicalisation pouvant mener à la violence chez les jeunes. Nous vous présentons ici quelques enseignements tirés de la mise en œuvre du Plan d’action et des projets pilotes réalisés au Collège au cours de l’année 2015-2016.

Dans les axes de la prévention et du vivre-ensemble du plan d’action national

Le plan d’action du Collège de Maisonneuve s’inscrit essentiellement dans les axes de la prévention et du vivre-ensemble du plan d’action national, selon un contexte qui lui est propre. Les principaux objectifs poursuivis à travers sa mise en œuvre sont de :
• Prévenir la radicalisation pouvant conduire à la violence en tentant de mieux comprendre le phénomène, en mettant en place des activités de sensibilisation pour les étudiants et en formant le personnel afin de lui permettre de mieux soutenir les étudiants ;
• Favoriser le mieux vivre-ensemble en faisant la promotion d’une société inclusive et en mettant en place des activités visant à lutter contre les préjugés et la discrimination.

Ainsi, le plan d’action du Collège se situe essentiellement en prévention primaire et cible, par son intervention, la base de la pyramide de la radicalisation. Dès le départ, le Collège pose qu’en aucun cas, il n’entend par celui-ci se substituer aux autorités compétentes pour le dépistage et la détection. Ainsi, le rôle du Collège en cette matière consiste davantage à consolider et à établir les collaborations nécessaires, à l’interne comme à l’externe, afin de se doter d’outils dans le respect des balises éthiques qui distinguent la mission éducative de celles des instances chargées d’assurer la sécurité publique.

Développer des habiletés chez les jeunes avant qu’ils se radicalisent

En intervenant en prévention primaire, le Collège souhaite, à travers les mesures mises en place, développer des habiletés chez les jeunes avant qu’ils se radicalisent en agissant sur les facteurs de risque et en renforçant les facteurs de protection. Axée sur l’inclusion et le vivre-ensemble, l’approche privilégiée a une portée à plus long terme et permet d’éviter de cibler une seule forme de radicalisation pouvant mener à la violence et un seul groupe.

Les principaux facteurs de risque sur lesquels nous voulions agir à travers ce plan, notamment, mais non exclusivement, étaient : les difficultés identitaires (personnelle, en milieu scolaire, culturelle, religieuse, sociale) ; le vécu ou la perception de discrimination, d’ostracisme et d’exclusion – que celui-ci soit individuel ou collectif ; le manque de littératie critique face aux médias sociaux et de capacité d’analyse critique des discours ; l’absence de projets personnels, la recherche ou la quête de sens et le besoin de se sentir utile.

Travailler sur les facteurs protecteurs et un projet de recherche-action

À travers les actions mises en place, le Collège entendait également travailler sur les facteurs protecteurs tels que le soutien social et communautaire, l’estime de soi personnelle et collective, la capacité à exercer un jugement critique, l’engagement dans le milieu et l’intégration, pour ne nommer que ces derniers. Ainsi, le plan d’action vise à établir un filet de sécurité humain autour du jeune en construisant un lien significatif avec celui-ci, en développant des habiletés qui favorisent sa résilience et en mettant en place des activités qui lui permettent de s’investir dans la société et de se situer comme citoyen.

Le plan d’action s’arrime également avec le projet de recherche-action «Les étudiants face à la radicalisation religieuse conduisant à la violence : mieux les connaître pour mieux prévenir», subventionné par le Gouvernement du Québec et mené parallèlement par l’Institut de recherche sur l’intégration socioprofessionnelle des immigrants (IRIPI) à l’automne 2015. Cette recherche-action s’attardait à différents volets de la construction des identités, tels que la construction de l’identité personnelle, sociale, culturelle et religieuse, qui ont été repris dans le plan d’action à travers les activités qui y sont déclinées.

Les cibles privilégiées dans le plan :
• offrir des lieux d’expression des identités et de dialogue intergroupes ;
• offrir des occasions de développer les affiliations sociales et de s’investir dans des formes alternatives d’engagement qui soient positives ;
• offrir des sources d’engagement dans la lutte contre la discrimination et l’ostracisme ;
• permettre de travailler sur les deuils et les problématiques d’intégration ;
• viser à renforcer le sentiment d’appartenance à la société québécoise à travers des projets citoyens ;
• augmenter la littératie critique face aux médias sociaux, au contexte politique international et aux influences des dynamiques de groupe ;
• développer des stratégies de résilience qui permettent de résister aux messages sensationnalistes ;
• favoriser le dialogue sur les facteurs précipitants (ostracisme, discrimination, injustices sociopolitiques, inégalités sociales…).

À travers le déploiement de projets pilotes dans la classe, d’activités périscolaires et parascolaires ou de projets d’implication dans la collectivité, les outils d’intervention développés touchent les dimensions du ludique, de l’expression artistique et des savoirs. Nous donnons ici trois exemples de projets pilotes réalisés en 2015-2016 pour chacune de ces dimensions et les enseignements que nous en avons tirés.

Le sport comme moyen d’intervention pour offrir des occasions de développer des affiliations sociales fortes et des formes alternatives d’engagement

Dans le cadre du projet pilote, nous avons utilisé le jeu, à travers le sport, comme moyen   pour développer les savoir-être chez les étudiants, renforcer leur sentiment d’appartenance au Collège et les engager dans un projet de solidarité internationale.

Le projet visait la mise en place d’une Ligue de soccer amical, pluridisciplinaire, non compétitive et mixte, coachée par des enseignants volontaires. Dix-sept enseignants se sont ainsi impliqués dans le projet, qui a également mis à contribution différents services du Collège. Quatre-vingt joueurs furent ainsi recrutés et divisés en huit équipes qui se sont disputé des matchs de façon hebdomadaire tout au long de la session. Différentes thématiques ont été ciblées pour travailler sur les attitudes et les savoir-être des joueurs : la saine gestion des émotions, l’engagement, l’humilité, la communication efficace, l’entraide et le dépassement de soi. À chacune des parties, un atelier sur un savoir-être était présenté et, lors des matchs, les équipes et les entraîneurs identifiaient les étudiants s’étant le plus démarqués sur le thème. Parallèlement aux matchs, les équipes avaient à faire une collecte de fonds au bénéfice des réfugiés syriens dans le cadre de la campagne d’Oxfam. À la fin de la session, des prix ont été remis aux étudiants s’étant le plus illustrés dans les thématiques de savoir-être ainsi qu’à l’équipe ayant amassé le plus d’argent au profit de la campagne d’Oxfam.

Une occasion de développer des affiliations sociales fortes

La Ligue SAM offre un lieu d’appartenance aux étudiants et une occasion de développer des affiliations sociales fortes. Les étudiants apprécient pouvoir jouer dans un cadre non compétitif qui favorise l’esprit d’équipe et l’entraide. Par le biais de la ligue, ils créent des liens avec leurs pairs de divers programmes qu’ils n’ont pas l’occasion de côtoyer habituellement, ce qui favorise la circulation entre les groupes et facilite leur intégration au collège. Le projet permet également aux étudiants de côtoyer les enseignants à l’extérieur du cadre de la classe et de développer avec eux un lien positif avec un adulte significatif. Par les ateliers sur les savoir-être, les étudiants développent des habiletés de vie transférables à différentes sphères de leur vie personnelle, familiale, sociale et professionnelle. Le projet offre également aux étudiants une occasion d’engagement dans une cause humanitaire internationale qui touche aux injustices.

Si l’implication des enseignants est une des forces du projet, elle pose également le défi de sa pérennité. Ainsi peut-il être pertinent d’envisager des alternatives mixtes, par exemple l’intégration de la Ligue SAM à l’intramural, tout en conservant les aspects essentiels du projet que sont l’implication des enseignants, le développement des savoir-être et l’engagement des étudiants dans une cause qui favorise la mobilisation altruiste. Le cas échéant, il peut être nécessaire de prévoir un dégrèvement pour l’enseignant porteur.

L’expression artistique
Le Projet Miroir : utiliser le théâtre forum d’intervention pour travailler sur les deuils et les problématiques d’intégration et favoriser le dialogue sur les conditions du vivre-ensemble et les facteurs précipitants à la radicalisation

Le Projet Miroir utilise l’expression artistique à travers le théâtre pour créer un espace d’intervention autour de la radicalisation en offrant aux étudiants un lieu d’expression, de réflexion et de dialogue autour de thématiques qui touchent le vivre-ensemble. À travers une série d’ateliers théâtraux, les étudiants sont invités à s’exprimer sur différentes thématiques du vivre-ensemble. Les ateliers visent à créer un espace d’expression pour les jeunes qui leur donne une occasion de développer leur estime de soi (personnelle et collective) en leur offrant un espace protecteur qui leur permet de concrétiser leurs histoires personnelles et de développer un sentiment de pouvoir sur leur trajectoire. Le jeu théâtral établit une « distance émotionnelle » face au réel et favorise l’expression non verbale.

Offrir un lieu d’expression et un espace de dialogue,

Les thématiques sont préalablement choisies par l’équipe d’intervention au regard de la problématique de la radicalisation. Dans le cadre du projet pilote, en plus des ateliers réalisés en groupes restreints avec la troupe théâtre, le concept a été essaimé dans des classes de français (option théâtre), ce qui s’est avéré un moyen porteur afin de rejoindre un plus grand nombre de jeunes (environ 350 ont ainsi été touchés). En plus d’offrir un lieu d’expression et un espace de dialogue, les ateliers permettent de recueillir les propos des jeunes et, à partir de leur vécu expérientiel, d’écrire des textes sur les trajectoires de personnages ou des situations présentées en tableaux. Ces tableaux peuvent être présentés par la suite à un public plus large dans une formule de théâtre forum, où le spectateur coconstruit le sens de la pièce et les trajectoires des personnages.

Avant de mettre en place un tel projet, il importe de bien définir les objectifs de l’intervention. Le projet exige également de prévoir un comité de pilotage présent aux différentes étapes de sa réalisation et une formation pour les enseignants et les intervenants impliqués afin de mieux les outiller à l’approche et aux objectifs de l’intervention. Selon les thématiques choisies, les ateliers peuvent ouvrir sur des vécus expérientiels difficiles pour les étudiants ; en ce sens, il peut être judicieux d’impliquer les intervenants psychosociaux du collège dans le processus. Au moment de l’écriture des scénarios, le Collège peut faire le choix d’opter pour un scénariste externe ou de faire appel aux étudiants, auquel cas il faut prévoir un accompagnement du travail d’écriture des étudiants.

Le théâtre forum peut être utilisé pour réaliser des interventions auprès d’un groupe d’étudiants spécifique (par exemple, sur les deuils et les problématiques d’intégration) ou pour ouvrir des espaces d’expression en classe sur les conditions du vivre-ensemble ou les facteurs précipitants. Il est aussi possible de transformer le projet afin d’investir les étudiants impliqués dans la troupe du rôle d’accompagnateurs-intervenants auprès des autres jeunes dans les tournées de classes ou lors d’animations du milieu. Dans tous les cas, il faut s’assurer d’être bien accompagnés par une équipe experte de l’approche.

Les savoirs
La classe comme moyen d’intervention pour augmenter la littératie critique et développer des stratégies de résilience chez les jeunes à travers la mise en place de projets pédagogiques : le rôle de la communauté de pratiques enseignante

La classe reste le lieu privilégié de l’intervention préventive en milieu scolaire. L’enseignant représente une figure adulte significative pour les jeunes et il est à même d’établir avec ceux-ci un contact privilégié qui peut aider à prévenir la radicalisation violente. La classe est également le moyen permettant de rejoindre le plus grand nombre d’étudiants, notamment à travers les disciplines générales (français, philosophie, anglais et éducation physique), obligatoires pour tous. Aussi est-il d’autant important que les enseignants soient outillés pour ce faire. La mise en place d’une communauté de pratiques regroupant des enseignants de la formation générale (français, philosophie, anglais, éducation physique) ainsi que des enseignants des disciplines des sciences humaines et sociales et des sciences de la nature peut être un moyen en ce sens.

Favoriser la réflexion et les échanges interdisciplinaires

Appuyée par un enseignant-ressource et l’équipe interculturelle, la communauté de pratiques a pour objectif de favoriser la réflexion et les échanges interdisciplinaires, ainsi que de mettre en place et de documenter des projets pédagogiques visant à prévenir la radicalisation pouvant mener à la violence en vue du transfert d’expertise. Un forum virtuel peut également être mis en place afin de favoriser les échanges en dehors des rencontres et le partage des informations et de la documentation.

Concrètement, la communauté de pratique vise à essaimer des projets pédagogiques dans les classes ou en périscolaire, selon les disciplines des enseignants, qui contribuent à la prévention de la radicalisation pouvant mener à la violence. À titre d’exemple, au cours du projet pilote, les projets pédagogiques mis en place visaient prioritairement à augmenter la littératie critique chez les étudiants face aux médias sociaux, au contexte politique international et aux influences des dynamiques de groupe et à favoriser la réflexion et le dialogue sur les facteurs précipitants (ostracisme, injustices géopolitiques, discrimination, inégalités sociales, etc.).

Les échanges entre enseignants à travers la communauté de pratiques permettent l’enrichissement des pratiques pédagogiques inclusives et favorisent le travail collaboratif en interdisciplinarité. La principale difficulté rencontrée dans la mise en place d’une communauté de pratiques est de trouver des moments adéquats pour tenir les rencontres et de maintenir l’intérêt des participants. Pour assurer la bonne marche du projet, un enseignant-ressource doit être affecté à ce dernier. Celui-ci doit avoir une connaissance de la problématique afin de pouvoir appuyer les autres enseignants dans le développement d’outils pédagogiques. Il peut être intéressant de mettre à la disposition de la communauté une banque de ressources pouvant être utilisées pour construire leurs projets et il est nécessaire de prévoir un budget pour soutenir des initiatives enseignantes. Dans la mesure du possible, il est pertinent de documenter les projets pédagogiques et de mettre en place une base de données à laquelle les enseignants auront accès. Une quinzaine de fiches-projets ont ainsi pu être documentées dans le cadre du projet pilote. Celles-ci donneront lieu à un Guide de pratiques qui sera rendu public en juin 2016.

En conclusion

La prévention de la radicalisation pouvant conduire à la violence commande une vaste mobilisation intersectorielle des acteurs du milieu de l’éducation, de la santé et de la sécurité publique. Les établissements d’enseignement, notamment collégiaux, sont interpellés au premier plan à ce titre afin de mettre en place des mesures en prévention primaire qui favorisent l’inclusion et le vivre-ensemble. Les directions, les enseignants, les intervenants, mais aussi les parents et les partenaires des milieux d’enseignement ont un rôle à jouer dans la mise en œuvre des actions préventives auprès des jeunes en milieu scolaire.

La mise en œuvre du Plan d’action pour l’inclusion, le mieux vivre-ensemble et la prévention de la radicalisation pouvant conduire à la violence au Collège de Maisonneuve a généré plusieurs retombées significatives dans le milieu et a confirmé la pertinence du travail en prévention auprès des jeunes. D’entrée de jeu, le fait de clarifier la posture de l’établissement a permis de déterminer des objectifs et des cibles clairs à son intervention, de s’assurer que tous les acteurs impliqués partagent les principes directeurs qui sous-tendent les actions et le choix de l’approche et de former le personnel conséquemment. Les différents projets-pilotes mis en œuvre dans le cadre du Plan d’action ont entre autres montré l’importance de poursuivre le travail avec les enseignants à travers la classe – et notamment les disciplines de la formation générale – et la nécessité de développer de nouveaux outils d’intervention en lien avec les zones de fragilité identifiées par la recherche. Ils ont également montré l’importance pour les établissements d’enseignement de favoriser la concertation entre les acteurs à l’interne et de briser leur isolement en établissant des collaborations avec les partenaires externes afin d’être en mesure de relever les défis de la prévention de la radicalisation pouvant conduire à la violence.



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