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Présence autochtone

2020-11-11


Thérèse Lafleur
Rédactrice

Plus de 100 000 personnes issues de onze nations1composent la population autochtone (Premières Nations et Inuits) au Québec2. Les cégeps s’efforcent d’offrir aux étudiants autochtones un milieu d’apprentissage respectueux de leurs origines. Dans son communiqué du 15 octobre 2020, le réseau collégial a réaffirmé son appui à la lutte contre le racisme systémique et la discrimination envers les Premiers Peuples3.


Le défi des cégeps

L’inclusion des étudiants autochtones à l’enseignement supérieur demeure un défi, tel que souligné dans le Dossier sur les Premiers Peuples publié par le Consortium sur la persévérance et la réussite en enseignement supérieur, le CAPRES4 : « Il ne suffit toutefois pas de mettre en place des mesures ou des programmes ; un travail d’éducation auprès des professionnels, des enseignants et des étudiants allochtones est encore à réaliser pour démystifier les réalités vécues par les Premiers Peuples et pour défaire des préjugés et des stéréotypes persistants, qui freinent les mesures d’adaptation — sous le prétexte du nombre peu élevé d’étudiants autochtones (Blackburn, 2018). »

« Les étudiants autochtones sont trop souvent amalgamés à l’ensemble des étudiants non francophones issus de l’immigration, alors que les mesures d’inclusion concernant ceux-là et ceux-ci devraient être différentes. » explique Flavie Robert-Careau, professionnelle de recherche à l’Université de Concordia, dans son article Pour favoriser l’inclusion des jeunes autochtones dans les collèges5paru dans Pédagogie collégiale. Elle réfère d’ailleurs à plusieurs pistes à explorer dans sa publication Des ressources pour comprendre, éduquer et sécuriser — Histoire, cultures et réalités autochtones6

Des pratiques inspirantes qui visent notamment à renforcer la sécurisation culturelle pendant le parcours postsecondaire des Premiers Peuples sont proposées dans le dossier spécial7du CAPRES. Le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec (RCAAQ) vient aussi de publier le rapport Favoriser la persévérance et la réussite éducative des étudiants autochtones au postsecondaire8.Dans cette foulée, quelques cégeps partagent ici leurs initiatives.

Sur la Côte-Nord

Au Cégep de Sept-Îles, Marie-Marthe Malec, conseillère pédagogique et navigatrice des services aux Premières Nations crée des ponts pour les étudiants autochtones qui représentent 18 % de la clientèle à la formation continue et 13 % au régulier. Des jeunes et des moins jeunes, principalement des femmes, qui étudient en français ou en anglais. Pédagogue familière avec la vie communautaire autochtone, elle explique que la portée des gestes posés passe avant tout par la communication.

Madame Malec souligne « le travail des professeurs qui font preuve d’ouverture et de bienveillance pour accompagner les étudiants autochtones. » Elle mentionne par exemple : « que des cours de Littérature et de Philosophie ont été repensés pour être offerts à la clientèle autochtone et, qu’à travers les thématiques choisies, il est plus évident pour l’étudiant des Premières Nations de se sentir sécurisé culturellement sur les chemins de sa réussite. »

Tout en veillant à l’animation du Centre autochtone, madame Malec participe à l’implantation du milieu de vie communautaire autochtone qui voit le jour. C’est afin de répondre aux besoins, que le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec (RCAAQ) et le Cégep de Sept-Îles font construire 32 appartements et un Centre de la petite enfance autochtone (CPE). Un espace d’entraide pour attirer et accueillir les étudiants autochtones et leurs familles. Ce projet, dont l’envergure est unique au Québec et ailleurs au pays, bénéficie d’une aide financière de 2 millions $ du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) dans le cadre du Plan d’action gouvernemental pour le développement social et culturel des Premières Nations et des Inuits9.

Au Cégep de Baie-Comeau, plusieurs ressources sont accessibles aux étudiants autochtones qui représentaient plus ou moins 4 % de la population étudiante en 2019-2020. La proportion de femmes était d’environ 77 % et l’âge moyen se situait autour de 27-28 ans. Chantale Lévesque, conseillère pédagogique, détaille quelques moyens clés que sa communauté collégiale a mis en branle pour l’épanouissement des étudiants autochtones.

« En 2016, nous avons créé le Guide d’accueil de l’étudiante et l’étudiant autochtone10  qui est remis lors d’une activité d’accueil organisée dans le but de faire connaissance, de présenter les ressources et les services offerts. Cet accueil se veut aussi le moment de recueillir les besoins des étudiants des Premières Nations. »
  

« En 2015, le Cégep a lancé le Guide d’intervention institutionnelle13pour soutenir le personnel enseignant et le personnel professionnel dans leurs actions auprès des étudiants innus. « Ce qui a été déterminant pour mobiliser notre communauté collégiale à déployer des ressources auprès de cette clientèle a été un grand intérêt partagé par les différents intervenants à mieux les connaître afin de mieux les soutenir dans leurs études.  Nous sommes fiers de la précieuse collaboration de la clientèle autochtone, d’experts innus de la communauté de Pessamit, du personnel enseignant et professionnel lors de l’élaboration de ces deux guides. » conclut madame Lévesque.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean


Situé à proximité de différentes communautés, le Collège d’Alma a souhaité KweiKuei ! à nombre d’étudiants des Premières Nations qui composent environ 1 % de sa population étudiante. Marie-Christine Bernard, enseignante et responsable du Centre MamoMeskanaw, accompagne cette clientèle autochtone depuis près de vingt ans. Elle témoigne des liens qui se tissent avec ces étudiants grâce à une communication soutenue et attentive : « En veillant sur le parcours collégial des étudiants autochtones, je deviens une référence pour eux. Comme ils poursuivent des études dans une deuxième langue, celle de leur scolarisation,il faut être sensible à cet aspect tout comme il faut parfois traduire des explications en concepts qu’ils sont en mesure d’intégrer et vice-versa. »


Madame Bernard considère le Centre MamoMeskanaw11 comme la plaque tournante des interactions et de l’entraide pour veiller sur le parcours collégial des étudiants des Premières Nations.

En 2018, au Cégep de Chicoutimi, 73 % des étudiants autochtones étaient en transit sur le territoire, leur moyenne d’âge à l’admission était de 21 ans et 36 % d’entre eux avaient des responsabilités parentales. En structurant son programme autochtone, le Cégep de Chicoutimi a orienté ses actions autour de trois axes : le soutien à l’intégration, le soutien scolaire et la sensibilisation culturelle tant sur le plan social que pédagogique.

La responsable du volet autochtone, Michèle Martin, conseillère en services adaptés, détaille le cheminement de cette communauté collégiale pour comprendre et aider ses étudiants issus des Premières Nations : « Entre 2002 et 2007, les intervenants ont identifié plusieurs besoins spécifiques aux étudiants autochtones. Des besoins physiologiques, de sécurité, d’amour et d’appartenance, d’estime de soi et d’autrui, de réalisation personnelle. Ces constats ont permis de dégager les priorités d’actiondu programme autochtone. Aujourd’hui, les chiffres parlent d’eux-mêmes : à l’hiver 2003, le taux d’obtention du DEC était de 30 %. Il est passé à 54 % en 2009 et, en 2019, 49 % ont obtenu leur DEC et 34 % sont en voie de l’obtenir. »

Environ 1 % des étudiants sont autochtones au Cégep de Jonquière. Le directeur des Affaires étudiantes et communautaires, Dave McMullen, insiste lui aussi sur l’importance de la communication. Il mentionne que « tous les étudiants autochtones sont rejoints personnellement pour connaître leurs besoins et leur offrir les services pertinents. Même si nous sommes en restructuration, nous veillons à offrir tout au long de l’année scolaire des services dédiés à ces étudiants comme de l’accompagnement individualisé, du soutien pédagogique et des activités socioculturelles. »

Dans la Capitale-Nationale

À Québec, les quatre cégeps se sont mobilisés pour reconnaître et valoriser la présence des étudiants autochtones. Ils en sont à la troisième année du projet qui se déploie dans le Cégep Garneau, le Cégep Limoilou, le Cégep de Sainte-Foy et le Cégep Champlain-St-Lawrence. À l’heure actuelle, plus de 200 étudiants se sont identifiés comme étant membres d’une nation autochtone dans ces quatre établissements. 

Une recherche, dont les résultats seront rendus publics sous peu, a été menée par deux professeures-chercheuses, Anne-Andrée Denault du Cégep de Trois-Rivières et Julie Mareschal du Cégep Garneau. Cette recherche vise à dégager des pistes de solutions propices à l’inclusion des étudiants autochtones par la sécurisation culturelle des milieux d’études afin d’améliorer leur persévérance et leur réussite scolaire. Le projet a été mené dans les cégeps Garneau, Limoilou, Sainte-Foy et Trois-Rivières en collaboration avec le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec (RCAAQ).

De ce projet de recherche a découlé un projet visant l’accueil et l’intégration des étudiants autochtones. Jacinthe Poulin, conseillère à la vie étudiante pour les étudiants autochtones pilote les interventions. Avec les intervenants locaux des Affaires étudiantes, elle contribue à la mise en place de pratiques et d’activités et concentre son action sur la relation à créer avec chaque étudiant des Premières Nations.

La présence de madame Poulin se traduit aussi par la mise en lumière des réalités que vivent les étudiants autochtones qui entreprennent des études supérieures. Selon elle : « Bien que des mesures soient mises en œuvre et qu’un consensus se dégage pour intégrer ces étudiants, des sensibilités sont encore à développer pour les accompagner adéquatement, et ce, dans toutes les communautés collégiales. Alors que le collégial mise sur l’acquisition d’une plus grande autonomie en encourageant les étudiants à recourir d’eux-mêmes aux ressources mises à leur disposition, comment aider les étudiants autochtones à accéder à ces services ? Il faut aller au-devant d’eux, leur offrir un environnement invitant et sécurisant au niveau culturel. »

En Mauricie

Le Cégep de Trois-Rivières s’est doté en 2013 d’une Politique d’intégration scolaire et d’éducation interculturelle16  facilitant le rapprochement avec les communautés autochtones. Devant les besoins croissants de soutien et d’aide à la réussite, sa réflexion l’a poussé à mettre en place des structures pour favoriser la diplomation des étudiants autochtones et leur permettre de s’épanouir dans un milieu de vie inclusif. Ainsi, le Cégep compte maintenant sur la présence, trois jours semaine, d’une agente de liaison atikamekwet sur une conseillère à la vie étudiante autochtone à temps plein, Katy Gélinas.

Au Cégep de Trois-Rivières environ 1 % d’étudiants s’inscrivent comme autochtones. Ce sont à 80 % des femmes et l’âge moyen se situe entre 17 et 23 ans. Toutefois, là comme ailleurs, plusieurs étudiants ne s’auto-identifient pas « autochtones ».

Outre des services, des activités et du tutorat adaptés à la clientèle des Premières Nations, madame Gélinas précise que : « les étudiants autochtones ayant des cheminements identiques sont regroupés dans un maximum de cours. Nous valorisons les cultures autochtones et offrons aux étudiants des Premières Nations un espace d’échange et de rassemblement en plus de veiller à leur représentativité sur les comités. »

Elle poursuit en expliquant : « que les nombreuses collaborations avec d’autres établissements d’enseignement, le Centre d’amitié autochtone de Trois-Rivières et surtout, avec les communautés en elles-mêmes assurent une cohésion des services et une réponse adéquate aux besoins identifiés. Comme les étudiants autochtones arrivent souvent de communautés non urbaines, qu’ils sont régulièrement allophones et que leur réalité personnelle présente des défis considérables, les outils et programmes mis en place sont nécessaires pour les aider à s’intégrer et à réussir. »

Madame Gélinas termine en mentionnant que : « Le Cégep de Trois-Rivières se penche actuellement sur le développement d’un groupe de soutien en ligne. Une initiative qui permettra aux étudiants autochtones d’échanger et de recourir rapidement aux ressources disponibles face à leurs inquiétudes ou questionnements. De plus, une vitrine atikamekw valorisant cette culture sera inaugurée lors de la semaine autochtone. Finalement, dès la session prochaine, les étudiants autochtones seront regroupés dans les classes de manière à favoriser leur participation et à renforcer le sentiment d’entraide qui leur manque tant ! »


 1 https://www.autochtones.gouv.qc.ca/nations/cartes/carte-8x11.pdf

 2 Sources : Ministère des Affaires autochtones et du développement du Nord canadien, Registre des Indiens, 31 décembre 2015. Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, Registres des bénéficiaires cris, inuits et naskapis de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois et de la Convention du Nord-Est québécois, 31 décembre 2015.

3 https://fedecegeps.ca/communiques/2020/10/le-reseau-des-cegeps-appuie-la-lutte-contre-le-racisme-systemique-et-la-discrimination-envers-les-premiers-peuples/

4 (Blackburn, 2018). » (2018, p. 10) https://www.capres.ca/dossiers/etudiants-des-premiers-peuples-en-enseignement-superieur-dossier-capres/


5 https://aqpc.qc.ca/sites/default/files/revue/robertcareau-vol.33-1.pdf


6 https://aqpc.qc.ca/sites/default/files/revue/ressources-vol.32-3_2.pdf

7 https://www.capres.ca/dossiers/etudiants-des-premiers-peuples-en-enseignement-superieur-dossier-capres/

8 Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec (RCAAQ) (2020). Favoriser la persévérance et la réussite éducative des étudiants autochtones au postsecondaire. Wendake, RCAAQ. http://www.rcaaq.info/wp-content/uploads/2020/02/RCAAQ_2020_Favoriser-la-persévérance-et-la-réussite-éducative-des-étudiants-autochtones-au-postsecondaire-FR.pdf

9 https://www.autochtones.gouv.qc.ca/publications_documentation/publications/PAS/plan-action-social.pdf

10 https://cegepbc.ca/futurs-etudiants/services-a-la-clientele-autochtone/services-sur-mesure-pour-la-clientele-autochtone/

11 https://www.collegealma.ca/medias/2018/11/Brochure_CentreMamoMeskanaw.pdf
https://reussiteautochtone.files.wordpress.com/2016/04/guide-daccueil-des-c3a9tudiantes-et-des-c3a9tudiants-autochtones_10022016.pdf

12 https://etudiantsinnus.wordpress.com/

13 https://reussiteautochtone.files.wordpress.com/2016/04/guide-dintervention-institutionnelle-du-cc3a9gep-de-baie-comeau.pdf

14 https://reussiteautochtone.wordpress.com/

15 https://www.collegealma.ca/medias/2018/11/Brochure_CentreMamoMeskanaw.pdf

16 https://www.cegeptr.qc.ca/wp-content/uploads/2019/06/P_108_Politique_integration_scolaire_education_interculturelle.pdf



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