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La sécurisation culturelle des étudiants autochtones

2020-12-14


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Thérèse Lafleur
Rédactrice

Que vous soyez autochtone ou allochtone, les constats de la recherche Persévérance et réussite scolaire des étudiants autochtones au collégial interpellent. D’entrée de jeu, voici la conclusion du rapport de recherche qui traduit l’envergure des travaux entrepris… ou à entreprendre.

 

« Les cégeps sont ainsi responsables de former des citoyens conscientisés à l’histoire coloniale et aux inégalités, mais aussi d’amener l’ensemble des professionnels de demain à offrir des services exempts de discrimination. (…) En somme, les établissements d’enseignement postsecondaire peuvent être de fabuleux vecteurs de changements sociaux. En formant le personnel, en valorisant les cultures autochtones et la contribution de leurs savoirs, en mobilisant les milieux ainsi qu’en collaborant de façon respectueuse, les cégeps ont le pouvoir de transformer la société. Ils peuvent constituer des modèles de relations avec les communautés et les instances autochtones pour tous ces professionnels en devenir qui deviendront, à leur tour, des alliés au sein de différents services publics. Bien que les cégeps soient le reflet d’une société où réside toujours du racisme systémique, un problème qu’ils ne peuvent plus ignorer, ils sont aussi une clé centrale à sa résolution. Leur mission d’éducation et de formation de citoyens engagés leur donne un grand pouvoir d’action qui les met au cœur même d’une transformation sociale qui se fait pressante et où ils doivent se placer en alliés des Premiers Peuples. Ainsi, au-delà du bien-être et de la réussite des étudiants des Premiers Peuples, l’amorce d’une démarche de sécurisation culturelle, au sein des cégeps, représente un véritable engagement en faveur des droits de l’homme et de la justice sociale, »

Julie Mareschal, professeure d’anthropologie au Cégep Garneau et Anne-Andrée Denault, professeure de sociologie au Cégep Trois-Rivières et chargée de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) ont mené cette recherche qui dépasse la perspective interculturelle afin de mettre l’accent sur la sécurisation culturelle des milieux d’études.

Julie Mareschal, professeure d’anthropologie au Cégep Garneau

« Ce qu’on a fait, c’est de développer ce que représente la sécurisation culturelle en milieu collégial. Ce qui se dégage, c’est que la décolonisation et la valorisation des cultures se font avec toute l’organisation. La mobilisation passe par un plan stratégique institutionnel qui peut être élaboré en créant des ponts avec la Fédération des cégeps, des instances autochtones, d’autres cégeps, des écoles secondaires et des universités. » explique Julie Mareschal.

Anne-Andrée Denault, professeure de sociologie au Cégep Trois-Rivières

Anne-Andrée Denault poursuit : « Nos constats sont d’ailleurs transférables. Pour ce qui est de la sécurisation culturelle, c’est simplement de mettre en place un milieu où les étudiants autochtones se sentent en confiance, où ils n’ont pas peur d’être agressés ou d’être jugés pour ce qu’ils sont ou ce qu’ils font. C’est ça la sécurisation culturelle. »

En fait, cette recherche qualitative veut répondre à la question : « Comment favoriser l’inclusion des étudiants autochtones dans les cégeps de Québec et de Trois-Rivières à partir des principes de la sécurisation culturelle afin d’améliorer leur bien-être, leur persévérance et leur réussite scolaires ? »

La collecte de données a été réalisée dans les cégeps Limoilou, Garneau, Sainte-Foy et Trois-Rivières à l’hiver 2019. Globalement 155 personnes ont été rencontrées : des étudiants; des gens qui les accompagnent dans leur parcours; des membres de communautés et d’organisations autochtones.

Publiés en novembre 2020, les résultats révèlent que : « (…) la rigidité des normes établies au collégial ainsi que les micro-agressions auxquelles font régulièrement face ces étudiants (autochtones) créent une insécurité culturelle. En contrepartie, les données indiquent que la sensibilisation du milieu, les pratiques inclusives et la valorisation des cultures des Premiers Peuples favorisent leur réussite. »

Il faut comprendre qu’en optant pour des études supérieures, les étudiants autochtones sont placés devant des défis de plusieurs ordres tels quitter leur communauté, étudier dans une langue seconde, s’adapter en milieu urbain, faire face à des difficultés scolaires, financières ou psychosociales, accéder à un logement adéquat, trouver un travail, inclure leurs enfants. Ils font face à un choc de transition doublé d’un choc culturel alors qu’ils peuvent être en « mal de leur communauté ».

S’engager dans une démarche institutionnelle de sécurisation culturelle

L’étude révèle que l’inclusion des étudiants autochtones passe par la sécurisation culturelle : « Il s’agit d’une démarche institutionnelle qui implique l’ensemble des membres de la communauté collégiale (étudiants, employés, membres de la direction), en collaboration avec des instances autochtones et allochtones concernées, et qui s’inscrit dans un processus de décolonisation et de valorisation des cultures des Premiers Peuples dans tous les champs d’activités : pédagogique, curriculaire, administratif et social. »


Julie Mareschal précise que parfois les gens ne comprennent pas pourquoi faire ça : « Par exemple dans les pistes de solution, il y a les éléments pour favoriser et réaliser des activités en lien avec les cultures des Premiers Peuples. Les gens comprennent que c’est normal de se mobiliser pour que les étudiants autochtones soient bien et réussissent. Toutefois, il faut souvent expliquer pourquoi eux plus que d’autres ont besoin de faire valoir le contexte historico-politico-culturel. Est-ce qu’il va falloir parler aussi de l’histoire de tous les immigrants ou de tous les étudiants étrangers ? Non. C’est pourquoi il faut situer les Premiers Peuples par rapport à d’autres groupes culturels au Québec. Ce sont les peuples fondateurs d’un point de vue historique et aussi juridique. C’est différent. Ils ont vécu la colonisation et le colonialisme se perpétue. Il y a un travail de fond à faire, pas seulement deux ou trois activités pour encourager les étudiants autochtones. »

Des relations et des pratiques à décoloniser

Est-ce que les cégeps sont en mesure d’identifier leurs étudiants autochtones ? La mise en place judicieuse d’une stratégie d’auto-identification s’avère nécessaire pour au moins reconnaître leur présence,et ce malgré les réticences de certains étudiants qui craignent d’être catégorisés. Une communauté collégiale informée et sensibilisée à la présence et à la réalité de cette population étudiante est en mesure d’ajuster ses pratiques éducatives et d’accompagner adéquatement ces étudiants.

En outre, madame Denault mentionne que : « La décolonisation, ça prend plus que des mesures. Il faut faire un travail sur nous-mêmes. Se regarder en tant que société dominante peut avoir un effet sur toutes les autres minorités au sein des cégeps. Pour porter ce regard sur nous-mêmes, il faut accompagner les professeurs, les intervenants, les directions. »

L’inclusion des autochtones passe par la reconnaissance et la valorisation de leur culture

Pour que les étudiants autochtones puissent recevoir un accompagnement culturellement sécuritaire, les chercheures proposent de développer les compétences culturelles du personnel et des étudiants allochtones. Différentes initiatives peuvent être prises en ce sens en commençant par offrir de la formation et des activités éducatives pour faire connaître et valoriser les savoirs et les méthodes d’apprentissage autochtones tout en faisant valoir la contribution des Premiers Peuples à la société québécoise.

Anne-Andrée Denault insiste sur la nécessité de la formation : « Ce peut être au sein de groupes de discussion ou lors de journées pédagogiques. Par exemple, de grandes organisations offrent de la formation en ligne à leurs employés sur les biais inconscients et les micro-agressions. Les institutions d’enseignement québécoises peuvent faire la même chose. Les collèges canadiens le font. »

L’engagement institutionnel source de mobilisation

Dans la démarche de sécurisation culturelle des étudiants autochtones que propose la recherche, un cégep qui veut s’y engager doit d’abord exprimer cette volonté dans un plan stratégique. Un plan qui pilote le déploiement d’actions concertées concernant l’ensemble des membres de la communauté collégiale ainsi que tous les domaines d’intervention du collège. Grâce à ce plan, l’établissement se dote de mesures réfléchies par des intervenants culturellement compétents et issus de l’ensemble des services. Et, lorsqu’ils le souhaitent ou que des décisions les concernent, les étudiants et le personnel autochtones peuvent participer aux réflexions et aux prises de décision. En adoptant une telle stratégie institutionnelle, le cégep mobilise l’ensemble des membres de sa communauté collégiale et tous ont accès à des outils et à des ressources pour accompagner les étudiants.

Madame Mareschal précise que : « Ce qui est ressorti dans notre recherche, et qui n’est pas dans d’autres recherches consultées ailleurs au Canada, c’est l’importance de se mobiliser à l’interne, d’avoir une stratégie institutionnelle et pas juste des événements isolés et l’aide de quelques personnes. Nous avons rencontré des étudiants qui ont vécu du racisme, de la discrimination et des micro-agressions. Des étudiants qui ont dénoncé leur situation, mais qui n’ont pas reçu l’accompagnement adéquat, les profs ne savaient pas comment faire pour les accompagner. Vivre du racisme, de la discrimination ou des micro-agressions de la part d’autres étudiants ou d’un professeur, c’est une chose. Mais que le collège ne soit pas capable de réagir par rapport à la situation blesse encore plus les étudiants. C’est tout un frein à la réussite le fait que l’institution elle-même ne soit pas en mesure de réagir. »

Une collaboration réseaux autochtones allochtones

Quelques mots clés balisent les suites à donner pour tirer bénéfice de cette recherche visant la persévérance et la réussite scolaire des étudiants autochtones au collégial : partenariats cégeps communautés centres d’amitié autochtones ; collaborations en mode coconstruction d’égalité et de réciprocité ; concertation régionale et réseau entre cégeps ; développement d’un continuum secondaire-collégial-universitaire.

Repenser le « vivre-ensemble » au sein des cégeps

Déjà le Secrétariat aux affaires autochtones a identifié des axes d’intervention dans son Plan d’action pour le développement social et culturel des Premières Nations et des Inuits 2017-2022 qui visent à promouvoir et valoriser les cultures et les langues autochtones pour faire reculer le racisme et la discrimination dont sont victimes les Premiers Peuples.

Maintenant connus, les résultats de la recherche Persévérance et réussite des étudiants autochtones au collégial appellent à l’action. Les constats sont faits. Des solutions identifiées. Reste la démarche de sécurisation culturelle en milieu collégial à entreprendre pour certains ou à poursuivre pour d’autres.


i Illustration en titre : dessins graphiques de WikwasaNewashishPetiquay, artiste, @wikwasa (compte instagram), Winepe@outlook.com (courriel).



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