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De l'urgence de changer de vocabulaire en matière de «radicalisation des jeunes»



Gilles Bibeau, professeur émérite, Département d’anthropologie, Université de Montréal.

D’emblée, je dois dire que la notion de « pensée de l'extrême » m’apparaît beaucoup plus appropriée que celles de radicalisation ou de fanatisme – des termes couramment employés dans la grande presse – quand on veut traduire l’idée d’un engagement exclusif d’une personne au service d’une cause considérée comme sacrée. Les notions de « pensée extrême », de « pensée unique » ou de « pensée totale » permettent, me semble-t-il, de décrire beaucoup plus clairement l’attitude mentale faite de perceptions, de représentations et de conduites qui  incitent à apporter une seule et même réponse finale à toutes les questions. Quelle que soit la cause défendue, l’organisation de la « pensée extrême » devient à ce point envahissante, voire totalisante, qu’elle finit par exiger une adhésion complète et sans partage.

Dans les faits, cette adhésion est du même type que celle qu’on trouve, par exemple, chez les « parfaits croyants » qui s’affilient à des sectes. Pour les membres des sectes, une grille unique de lecture de la réalité leur sert à lire la réalité, à penser leur place dans la société et à guider leurs prises de décision quand ils entreprennent de vouloir changer le monde. Leur vie se construit sur un immense acte de foi. Pareillement, les partisans de la « pensée extrême » se révèlent incapables de faire place, dans leur tête, à l’incertitude, à l’inquiétude et à l’insécurité engendrées par la complexité des situations qui s’imposent à eux dans la vie de tous les jours. En d’autres mots, le « parfait croyant » ne peut pas vivre avec des contradictions. Or, nous savons que l’état normal – habituel – d’un être humain consiste précisément à pouvoir vivre en étant travaillé, au dedans même de sa pensée, par des hésitations et des questionnements qui refusent les réponses toutes faites.

l’énigme de l’apparition de la « pensée extrême » chez des jeunes

On parle souvent de l’énigme de l’apparition de la « pensée extrême » chez des jeunes connus pour ressembler en tous points aux autres jeunes de leur époque. Bien qu’il nous soit difficile d’imaginer, ou même de nous représenter, la forte diversité des parcours conduisant à l’adoption d’une « pensée extrême », ce phénomène peut certainement être étudié d’une manière rigoureuse. Grâce aux recherches en sciences sociales et en psychologie, on comprend un peu mieux comment se fabrique la « pensée extrême », notamment dans le cas des jeunes qu’on décrit comme étant des « djihadistes ». Il n’y a pas si longtemps, les chercheurs invoquaient, pour expliquer leur adoption de conduites radicales, la présence d’une enfance chaotique, la révolte contre leur isolement et leurs mauvaises conditions de vie dans les banlieues. Aujourd’hui, les profils des jeunes adoptant une « pensée extrême » sont aussi ceux de jeunes citoyens relativement bien scolarisés, ayant du travail. Ils sont même parfois assez bien intégrés à la société.

Pour y comprendre quelque chose, il m’apparaît essentiel de conduire la réflexion sur les conditions d’émergence de la « pensée extrême » en appréhendant sa genèse en relation à des histoires individuelles replacées à l’intérieur des contextes de vie et de l’histoire globale. Les liens, tensions et interactions entre les grands défis collectifs – l'impact de l’histoire coloniale, des guerres au Proche-Orient, par exemple –, les conditions quotidiennes de vie des jeunes – notamment les migrants des 2e et 3e générations installés dans les pays occidentaux – se doivent d’être explorés si l’on veut comprendre les dérives psychologiques, sociales, politiques et religieuses que vivent certains jeunes, autant ceux que la société exclut que ceux qui y ont trouvé une place. C'est du dedans de cette dynamique complexe d'interactions que se mettent en place des dispositifs favorisant le surgissement d’une « pensée de l'extrême » et de conduites qui lui sont associées. En étudiant l’intrication des biographies singulières, des contextes de vie et de la grande histoire, on met au travail une approche susceptible de révéler les lignes de fragilité mises en jeu aux frontières mêmes de la vie du sujet, des groupes d’appartenance et de l’espace sociopolitique plus large.

Pour pouvoir entrer dans la complexité des parcours favorisant le développement de la « pensée extrême », nos réflexions gagnent à s’organiser, me semble-t-il, autour de trois ensembles d'idées qu'il nous faut absolument pouvoir tenir ensemble. Je me représente ces trois ensembles de concepts comme formant les arêtes d'un trièdre, lequel s'organise à partir de trois plans qui se rejoignent en un même point – le sommet – et qui délimitent un espace interne reposant sur le même socle. Voici quels sont ces trois ensembles de catégories qu’il me semble important de mettre en place au sein d’un cadre interprétatif complexe.

Les Idéologies de la haine

1. Ce qu’il nous faut d’abord prendre en considération, c’est l’existence massive des « idéologies de la haine » qui structurent de nos jours les politiques aussi bien dans les sociétés dominantes que dans les dominées. Dans notre monde globalisé, la figure de l’autre tend à s’effacer comme principe de différenciation, et les idéologies qui se révèlent de plus en plus intriquées dans des discours et des pratiques de haine infiltrent tant la pensée des dominants que celle des exclus. Il faut avoir conscience que de telles idéologies de la haine constituent un piège auquel il est difficile d’échapper : il ne s’agit plus seulement de convaincre l’autre ou de le rallier à une cause, il faut de plus travailler à l’éliminer.

Dans les Origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt définit l’idéologie comme un mode de manipulation de la pensée des individus qui enferme leur expérience vécue dans le carcan d’une explication d’ensemble présentée comme parfaitement logique et posée d’emblée comme nécessairement vraie. Le philosophe Slavoj Zizek complète le point de vue de Hannah Arendt en disant que les idéologies se réfèrent nécessairement à des « objets sublimes » ou à des « choses extraordinaires » – ce peut être la nation, la Liberté, la Vérité qui peuvent être autant de figures de Dieu – pour lesquels des sujets sont prêts, si nécessaire, à transgresser les lois morales ordinaires et à donner leur vie. Toute la réalité est alors aspirée autour d’un objet considéré comme transcendant. C’est ainsi que l’idéologie produit le parfait croyant.

Pour aider les jeunes à résister aux idéologies en général et plus particulièrement aux idéologies de la haine, il faut apprendre aux jeunes à remettre en question leur propre pensée et à créer des espaces de liberté intellectuelle. Seul l’apprentissage de la pensée critique permet, selon moi, d'introduire, en tant qu’expérience de distanciation à l’égard des fausses évidences, une attitude – ou un état d’esprit – qui puisse permettre de remettre en cause les certitudes les plus intimes. C’est la seule voie possible qui puisse permettre à un jeune d’éprouver la solidité des fondements de sa pensée et de se dégager des grandes illusions idéologiques. C’est là la seule voie qui puisse permettre le développement d’une souplesse de l’esprit et d’une pensée capable de se confronter à une pluralité de positions en matière de politique et de religion.

Se poser des questions sur le cycle infernal de l'agresseur agressé

2. Il faut nous demander, ensuite, pourquoi le cycle infernal de l’agresseur agressé tend partout à se déployer avec une violence extrême, pourquoi le persécuté se transforme aussi spontanément en un persécuteur lorsqu'il est mis en position de pouvoir et pourquoi l’agressé devient agresseur quand les circonstances s’y prêtent. Se peut-il que la violence des djihadistes ne soit qu’une réponse symétrique à la violence que nous déployons nous-mêmes contre eux? Peut-on penser, avec le philosophe marxiste Alain Badiou (2016), que les pays occidentaux ont contribué à faire apparaître, par leur position hégémonique dans le monde, par le capitalisme globalisé dont ils font la promotion et par leur militarisme, leur industrie des armes et leurs interventions sur tous les continents, ces tragiques événements – comme les tueries du 13 novembre 2015 à Paris et celle du 22 mars 2016 à Bruxelles et Zaventem – qui frappent les citoyens des pays de l’Occident? Se peut-il que le système politique et économique mis en place par l’Occident à l’échelle de la planète ait créé le « monstre » qui se dresse aujourd’hui dans nos cités ?

Peut-on vraiment se satisfaire de la réponse qu’a proposée Alain Badiou à toutes ces questions? Pour ce penseur, « les tueries de masse comme celles de Paris ou Bruxelles doivent être vues comme un des nombreux symptômes actuels d’une maladie grave du monde contemporain, de notre monde dans son entier (…), dont la multiplication des événements de ce genre est un symptôme particulièrement violent et spectaculaire » (2016 : 13). Cette maladie grave qui nous contamine aujourd’hui a été créée, note Badiou, par nos nouvelles pratiques impériales qui consistent à détruire carrément des États souverains au nom, proclame-t-on, des droits de l’Homme, à nourrir la haine de l’autre, haine à laquelle l’autre – qu’il soit arabe ou chinois, musulman ou hindouiste – répond souvent par une haine équivalente, par une réponse symétrique dans l’esprit antique de l’« œil pour œil ».

De plus en plus souvent, l’autre est explicitement construit comme un ennemi et comme une sorte de double négatif qui le transforme en une cible. La vraie question est alors de savoir comment les idéologies de la haine et les violences qui s’en suivent se mettent en mouvement dans nos pays et ailleurs, que ces violences viennent des puissantes armées des pays d’Occident menant la guerre avec drones et avions de combat ou qu’elles viennent des djihadistes qui recourent aux attentats-suicide pour tuer, d’une manière aveugle, des citoyens des pays occidentaux. Autour de nous, le champ politique mondial se révèle être en pleine turbulence et, suivant l’angle où l’on se place, méfiance et accusations changent de camp.

S'ininterroger sur les politiques et pratiques de sécurité nationale

3- Enfin, il faut nous interroger sur les politiques et pratiques de sécurité nationale qui imposent des limites aux libertés citoyennes et qui font même basculer certains pays dans l'état d'exception. Divers auteurs ont utilisé l’image du camp et celle de la prison pour décrire l'état contemporain du monde. À la suite de Walter Benjamin, Giorgio Agamben a précisé que l’agencement spatial du nouvel ordre sociopolitique a pris la forme du camp, non seulement sous la figure du camp nazi, mais aussi sous celle des prisons de Guantanamo et de Abu Ghraib, et des camps et des murs que les pays construisent un peu partout pour freiner la migration de millions de personnes chassées de leur pays par les guerres, l’insécurité et des conditions de vie inacceptables. C’est pour échapper à la « non-vie » que les migrants se mettent en marche vers ailleurs.

Redire l’importance de l’apprentissage de la pensée critique chez les jeunes.

En finale, je tiens à redire l’importance de l’apprentissage de la pensée critique chez les jeunes. Je reste convaincu que l’éducation critique des jeunes est la seule voie à suivre si nous voulons construire des collectivités, des institutions d’enseignement et des milieux de vie plus sécuritaires et qui permettent aux jeunes de travailler les idées, d’une manière critique.



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