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De l’observation en classe, vers un « mouvement national » : les 20 ans du Service interculturel collégial



Quoi de plus naturel que de constater, dans un milieu de formation, que ce soit le corps enseignant qui décèle les situations évolutives, imagine des solutions premières devant les aspects plus problématiques de la situation vécue en classe, et stimule les établissements et institutions dans la conception d’encadrements pour ces situations ?

C’est en tout cas de cette façon qu’a évolué la dynamique interculturelle dans les cégeps, comme nous l’a décrit Mme Édithe Gaudet, lors d’un entretien qu’elle nous consentait en septembre dernier, entrevue hélas trop courte, tant il y aurait de choses à raconter.

Le Portail voulait souligner les 20 ans du Service interculturel collégial (SIC), qui coïncident avec les 40 ans des cégeps. Et notre entrevue m’a démontré que ces anniversaires, marquants dans les deux cas, ne sont pas le seul parallèle à établir entre le réseau des cégeps et le réseau du SIC. En effet, questionnée sur les facteurs et les éléments déclencheurs qui ont donné naissance au SIC, Mme Gaudet a évoqué spontanément la naissance même des cégeps :

« Vous savez, depuis leur fondation, les cégeps étaient des milieux d’intégration. Les pratiques d’éducation interculturelley sont apparues au milieu des années 80. La loi 101 a changé le portrait des étudiants inscrits dans les cégeps, et les professeurs ont accueilli dans leurs classes des étudiants issus de communautés de plus en plus diversifiées. »

C’est de cette situation, et des interrogations issues du « terrain », qu’est né en 1986 un premier projet de recherche (subventionné PAREA, soit dit en passant), mené par Mme Gaudet et deux de ses collègues, Mme Denise Lemay et M. Christian Barrette. (Interculturalisme et pratiques pédagogiques au collégial: proposition de design pédagogique, Collèges Ahuntsic et Bois-de-Boulogne, juin 1988)

Première conclusion de cette recherche : l’éducation interculturelle doit être pour tout le monde… Tout comme la notion même d’accessibilité universelle était au cœur de la naissance des cégeps. En effet, Mme Gaudet rappelle les préoccupations d’alors :

« La tendance est là, il y aura de plus en plus de diversité dans les cégeps, comme au primaire et au secondaire auparavant ; l’enseignement partout au Québec devra en tenir compte, et de plusieurs façons. La question des chances égales de réussite pour tous, la conception et la perception des relations professeur – étudiant en contexte interculturel, la mobilité interrégionale qui peut mettre en présence n’importe quel(le) diplômé(e) de cégep et une ou des cultures autres que la sienne propre, n’importe où au Québec en situation de travail, toutes ces thématiques, à l’état de réalité ou encore potentielles, ont engendré plusieurs projets de recherche menés subséquemment, la plupart cherchant à concevoir des designs de formation et des stratégies d’enseignement adaptés à la situation. »

Pour retracer ces travaux, suivez les liens vers le site du SIC et celui du Centre de documentation collégiale (CDC).


Et Mme Gaudet poursuit : « Le cégep est en soi un milieu qui se voulait inclusif, intégrateur entre diverses formations, initialement nommées « générales » et « professionnelles ». Cette pratique de l’inclusion s’est avérée une force et un levier considérable. »

Encore fallait-il d’abord adopter un vocabulaire commun et « signifiant » pour échanger, non seulement entre enseignants, mais aussi avec tous les autres membres du personnel et partenaires engagés auprès des étudiants. C’est dans ce contexte, pour répondre au besoin d’un lieu d’échange de réflexions et d’outils, de concertation sur le phénomène, qu’a été créé en 1988 le SIC, à l’initiative de Mme Denise Lemay.

Par la suite, la situation a évolué plus ou moins rapidement selon les milieux, avec plus ou moins de conviction, de « militantisme » et d’adéquation, selon que la situation locale confrontait ou stimulait, selon l’énergie investie par les personnes – clés, et dépendant des volontés politiques variables.

D’autres moments forts ont marqué la vie du SIC. Des éléments de logistique, entre autres : après six ans de bénévolat pour donner naissance et faire croître l’organisme, une première demande de subvention est consentie en 1994, suivie de l’installation d’un secrétariat véritable et « autonome » ; soutien à la préparation de projets de recherche ; opérations de rayonnement, publications, organisation de colloques... En effet, sur le terrain, la situation évolue assez vite pour susciter l’organisation de rencontres consacrées à la recherche de designs de formation et de stratégies d’enseignement.

« Rien d’étonnant à ce que ces premiers colloques aient regroupé les personnes oeuvrant dans des programmes de « Techniques humaines » tels que Soins infirmiers, Éducation en service de garde, Techniques policières (programmes aux dénomination variées selon les époques), etc. Les situations de travail des diplômé(e)s de ces programmes comportent directement la situation interculturelle en raison de la composition même de la population. Et encore une fois, une coïncidence intéressante se produit : à cette époque, le réseau collégial s’occupe à formuler les programmes et les activités d’apprentissage dans une approche « par compétences ». L’occasion est belle pour concevoir, formuler et proposer des compétences interculturelles à considérer dans les objectifs de formation des programmes. »

Sans aborder ici les difficultés rencontrées dans l’implantation de cette approche par compétences en soi, il faut souligner qu’elle s’est avérée être un levier puissant pour diffuser les travaux relatifs à l’éducation interculturelle, sensibiliser les acteurs du réseau collégial, et finalement convaincre le Ministère qu’il était important que le réseau collégial soit partie prenante d’une Politique nationale d’intégration des immigrants et d’éducation interculturelle, en préparation à l’époque.

L’intention était d’inciter les établissements scolaires, incluant ceux de l’enseignement supérieur, à traduire des principes généraux dans des politiques sectorielles ou locales adaptées aux missions et situations spécifiques. Nous sommes alors en 1998 ; s’amorce une période de 4 ans pendant laquelle un soutien financier sera accordé aux collèges qui élaborent de telles politiques et mettent en place des programmes d’activités. Les colloques du SIC deviennent annuels à partir de cette époque. Les thématiques abordées font constamment le parallèle avec les grandes questions qui mobilisent le réseau : les compétences à acquérir, la réussite scolaire, et plus récemment, bien sûr, la question des accommodements raisonnables. Sur cette dernière question, le SIC a présenté un mémoire d’une grande richesse de perspectives. On peut en lire un résumé très succinct dans nos pages : Vivre ensemble, c’est aussi au cégep que ça s’apprend.

Quelle évolution ! En 20 ans, passer de la simple observation en classe à un mouvement national, organisé dans les communautés locales, à travers des coalitions de toutes les personnes centrées sur les étudiants et leur réussite éducative et citoyenne… De quoi fêter, vraiment.

Est-ce à dire que tout est au beau fixe ? Non, bien sûr. Il reste encore des défis nombreux à relever.

« Les questions relatives à l’internationalisation ont donné un nouveau souffle à la préparation de politiques locales. Il y en a maintenant dans la moitié des cégeps, et l’éducation interculturelle et citoyenne n’est plus une notion intrigante. C’est maintenant une pratique répandue partout où la situation sur le terrain le commandait de façon immédiate.
Il resterait à étendre ces politiques et pratiques à l’ensemble des établissements, pour soutenir les enseignants et autres acteurs dans leurs efforts d’adaptation.

Et puis, il faut voir que les étudiants d’aujourd’hui, issus des communautés culturelles, présentent des défis différents de ceux connus en enseignant à leurs parents. Il s’agit moins exclusivement maintenant de nouveaux arrivants. On doit viser une intégration d’un niveau différent, et chercher à les attirer et les garder dans le réseau des établissements francophones.

Il faudrait bien, aussi, que les compétences interculturelles soient intégrées dans toutes les formations de formateurs, ce qui n’est pas encore le cas. Et enrichir l’éducation culturelle et citoyenne d’éléments qui touchent l’intégration au marché du travail, par exemple.
»

Comme on peut le sentir dans ses propos, Mme Gaudet déborde d’enthousiasme, comme bien d’autres dans nos cégeps. On ne peut que souhaiter que ces personnes soient encouragées dans leurs initiatives pour faire de nos établissements des lieux d’accueil, de formation et de vie, véritablement ouverts à toutes et tous, et leur donnant une chance réelle de réussite.

Pour ma part, je suis sorti de cette entrevue avec une conviction accrue que les cégeps demeurent nécessaires au développement du Québec. La dynamique interculturelle et la réaction de ce réseau de collèges constituent un autre exemple de leur rayonnement dans la société québécoise. Et c’est encore une fois d’abord par la coalition des personnes sur le plan de chaque communauté vivante, de chaque communauté d’apprentissage, devrait-on dire, et par leur regroupement sur le plan national, que l’évolution prend place et que nos diplômés acquièrent les compétences qui leur permettront de rayonner et d’influencer à leur tour leur environnement immédiat par la suite.

À cet égard, les récents travaux menés au Cégep Marie-Victorin sont exemplaires. En guise de conclusion, je vous invite à en lire le court dossier préparé par Mme Luce Goerlach :  Marie-Victorin : Un cégep engagé, innovateur et dynamique en éducation interculturelle !




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