Dossiers / Enjeux / L'interculturel

Ce que la radicalisation nous fait



 

 

 

Un texte de  Valérie Amiraux

professeure de sociologie et membre de la Chaire de recherche en étude du pluralisme religieux de l'Université de Montréal(Valerieamiraux.com)

 

 

En à peine plus d’un an, le terme « radicalisation » s’est invité dans les débats publics québécois. L’inflation de son usage, sa convocation par des acteurs très différents et sa circulation dans les médias ne constituent pas une spécificité locale. D’autres contextes, européens notamment, mais pas exclusivement, en sont aussi devenus les théâtres. Lors des journées organisées au Collège Rosemont en avril dernier sur le thème « Cégépiens, radicalisations et vivre ensemble », c’est à partir d’une réflexion sur les effets de cette terminologie que j’ai proposé de revenir sur ce que peut la sociologie pour comprendre les enjeux rattachés à une notion dont l’omniprésence va croissant depuis l’automne 2014.

Cette courte présentation s’arrime à une des obsessions du sociologue : montrer que les choses ne semblent pas toujours être ce qu’elles sont et que le langage a une part de responsabilité dans ce mécanisme. L’appréciation des effets du langage renvoie à l’idée qu’ils opèrent souvent sans qu’on y prête attention. Pour le dire rapidement, les mots nous « font » quelque chose et nous « font faire » des choses. Entre janvier 2015 et juin 2015, la notion de radicalisation est ainsi devenue une manière de synthétiser des processus conduisant à des comportements déviants voire criminels, le point d’appui d’un « Plan d’action gouvernemental » québécois (2015-2018), la raison d’être d’un Centre de prévention montréalais, un outil de lecture transnationale de trajectoires individuelles de « jeunes », un ressort de la collaboration d’agences publiques de sécurité (provinciale, fédérale, étrangères), un concept de la littérature en sciences sociales, mais aussi une catégorie de pensée de secteurs professionnels comme la santé publique ou l’éducation.

Représenter la réalité sociale est en général, rappelle le sociologue américain Howard Becker, le fait d’une communauté interprétative, c’est-à-dire d’un ensemble organisé d’individus (on les appelle les « fabricants ») qui produisent des représentations standardisées à destination d’autres personnes (qu’on désigne comme les « usagers ») qui s’en serviront de façon courante. Ces représentations ont des effets différents selon les situations dans lesquelles les acteurs les convoquent pour faire sens de ce qui leur arrive. Elles pourront ainsi valider ou invalider des convictions, altérer des jugements, influencer des évaluations. Dans le cas de l’utilisation du terme de « radicalisation » au Québec, cette perspective nous permet de pointer la difficile articulation entre, d’un côté, un espace de discussion publique dans lequel les terminologies de l’action gouvernementale se mettent en place et circulent, par exemple, dans les espaces médiatiques et juridiques et, de l’autre, les contextes d’expériences dans lesquels ces mêmes terminologies s’éprouvent au quotidien, de l’intimité du foyer à la contiguïté des espaces urbains par des différents acteurs. Comment une terminologie a-t-elle participé à la construction d’un problème social ?

Radicalisation : ce que le mot nous fait
« Radicalisation » : le mot produit un certain nombre d’effets (la peur, l’intérêt, la conversation, l’excitation, l’envie d’agir ?). Il le fait en fonction de qui l’emploie (un parent, un enseignant, un policier, un chercheur ?), pour désigner différentes réalités sociales (des attitudes, des propos, des gestes ?) intervenant dans des situations très variées et au cœur d’institutions multiples (en famille, à l’école, dans l’emploi, dans des activités militantes ?). Effrayante, englobante, générique, la notion de radicalisation est sommée de décrire et de permettre l’analyse.

La première difficulté liée à la généralisation du terme de radicalisation est évidente : elle rassemble des phénomènes aussi disparates que la gauche radicale, les discours d’incitation à la haine raciale ou le jihadisme. On comprend bien sûr le souci des acteurs engagés dans la lutte contre ces phénomènes de se doter d’une terminologie dont la définition permette les nuances et interdise de ne regarder qu’un seul type de populations, de communautés ou d’individus. On comprend également leur choix de retenir le passage à la violence comme élément critique justifiant l’intervention. Mais il convient aussi d’être conscient des effets induits par l’agrégation de dynamiques, processus, mécanismes, gestes et discours très éclectiques par effet d’un lexique uniformisant, écrasant. À partir de quel moment la notion de radicalisation empêche-t-elle de voir, donc de comprendre ? Le succès de la formule relancée par Peter Neumann (professeur à l’International Centre for the Study of Radicalisation and Political Violene en Grande-Bretagne) en 2008 illustre très bien ce flou et les marges d’incertitude qui en découlent : la radicalisation renverrait à ce qui se passe « avant que la bombe n’explose » (« what goes on before the bomb goes off »).

Une seconde difficulté découle de ce premier point. La domination d’une définition de type sécuritaire de la radicalisation par les agences de sécurité publique provinciales ou fédérales accentue la confusion entre ce que ces agences pointent comme un problème social (i.e ce qui ne fonctionne pas comme la société ou les interprétations officielles le voudraient) et le problème sociologique qui permettrait d’en lire les ressorts et les déterminants (i.e ce qui se passe en matière d’interactions). Pour paraphraser le sociologue algérien Abdelmalek Sayad, la radicalisation est en train de devenir un « problème social bureaucratiquement défini » voire, pour certains, une alerte et un slogan, la mise en mots techniques d’une émotion commune.
 

Radicalisation : les publics concernés
La radicalisation n’est pas le seul terme à être chargé d’autant de responsabilités. Le « vivre ensemble » fonctionne aussi comme une catégorie d’action publique, une aspiration morale et sociale, une norme. Il est devenu à la fois prescriptif (incantation à « bien faire ») et performatif (une modalité de réponse pour penser les relations entre gens qui ne se ressemblent pas dans un espace donné). L’arrimage de la « radicalisation », vocable alarmant et clivant, et du « vivre-ensemble », lexème euphémisant et consensuel, comme dans le Plan d’action lancé en juin 2015 par le gouvernement québécois, n’est donc pas sans soulever plusieurs questions.

Le débat pourrait se limiter à la théorie, si nous ne prenions pas au sérieux les effets concrets des mises en catégorie des problématiques sociales. La banalisation de la radicalisation comme catégorie de pensée publique ne concerne pas que les agences de prévention du risque ou de gestion de la sécurité qui d’une certaine façon ont fixé les termes de la discussion publique sur le sujet en contribuant à donner un vernis consensuel à l’enjeu (lutter contre la radicalisation est une priorité) sans le départir d’un effet « solvant » (en diluant les problématiques derrière un terme uniformisant). La radicalisation comme catégorie « globale » juxtapose une multitude d’échelles et d’enjeux que le nombre pourtant réduit de supposés « candidats au jihad » (filles et garçons) identifiés depuis janvier 2015 au Québec invite pourtant à traiter avec mesure.  Deux institutions me semblent faire directement l’épreuve des effets de cette terminologie, d’une part la famille, de l’autre l’école (entendue au sens large de formation préuniversitaire). Je m’arrêterai sur cette dernière.

Analyser le lien entre école et société, c’est réfléchir à la façon dont les systèmes éducatifs et les sociétés s’accrochent les uns aux autres, dit le sociologue français François Dubet. On attend beaucoup de l’école, comme parents, comme enseignants, comme élèves aussi, principalement, qu’elle contribue à une plus grande justice sociale, à une meilleure cohésion sociale, à l’acquisition de plus de connaissances et au développement de l’attachement aux valeurs de la démocratie, de la tolérance, de la liberté, en confortant la confiance en soi et dans autrui. Au Québec, les directives ministérielles sont limpides : dans un contexte pluraliste, l’école est un agent de cohésion, qui favorise l’apprentissage du vivre ensemble et le développement d’un sentiment d’appartenance à la collectivité. C’est un lieu de vie où se côtoient différents acteurs pour « instruire, socialiser et qualifier les jeunes ». Elle est aussi un espace commun traversé de polémiques. Il est donc assez logique d’y voir surgir des occasions de conflits, des « situations » pour reprendre la terminologie du sociologue Erving Goffman, où se déploient les manifestations d’un désaccord. L’école regorge de ce que j’appelle les anfractuosités du social, ces micro-espaces où se nouent les fils du dissensus, par exemple dans la contestation du contenu de certains enseignements (en philosophie, en histoire, en biologie), le refus d’« être Charlie », l’expression d’une admiration pour les trajectoires politiques radicales, le retrait des cérémonies officielles comme les minutes de silence, etc. L’intensité et le nombre des attentes vis-à-vis de ces institutions accentuent la charge qui pèse sur les épaules des acteurs qui en sont les ressorts et auxquels incombent aussi dorénavant d’intégrer la radicalisation dans leurs univers professionnels.

Conclusion
Les dilemmes et les puzzles moraux produits par le pluralisme sont simultanément saisis par des acteurs institutionnels qui les désincarnent et vécus par des acteurs sociaux qui les éprouvent de façon concrète. La radicalisation comme problème sociologique n’échappe pas à cette dynamique et l’école en est une arène. Si les attentes vis-à-vis de l’école sont si élevées, ce n’est pas seulement en vertu de sa capacité à assurer la transmission de valeurs partagées, socles d’une identité commune, qu’en ce qu’on en attend qu’elle favorise l’épanouissement d’un lien social appuyé sur la confiance. D’une certaine façon, l’imposition de la catégorie « radicalisation » pour désigner l’échec de certaines interactions sociales prive les milieux concernés d’une autonomie de diagnostic et risque, à terme, d’altérer la confiance dans leurs propres compétences et leurs connaissances des populations qu’ils fréquentent au quotidien.



Les partenaires du Portail