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Construisons notre cégep de demain




 

 

 

Conférence de Mme Denyse Blanchet, directrice générale du Cégep de Chicoutimi

 

Le 15 juin dernier se tenait au Collège Dawson le colloque « Le réseau collégial à l’heure du numérique », colloque organisé par la Fédération des cégeps. Madame Denyse Blanchet, directrice générale du Cégep de Chicoutimi, y a présenté une conférence intitulée : « Construisons notre cégep de demain par la mise en œuvre d’une gouvernance ouverte appuyée sur une stratégie numérique ». Le Portail du réseau collégial a invité la conférencière à répondre aux questions suivantes :

 

Se réinventer pour mieux répondre aux besoins des étudiants
 

Portail : Vous invitez l’établissement collégial à se réinventer pour mieux répondre aux besoins des étudiants actuels et futurs. Qu’est-ce qui commande un tel changement ?
 

Denyse Blanchet : Nous vivons dans un contexte de mondialisation, de culture numérique et d’une société du savoir. Les étudiants que nous accueillons vivent dans cette société depuis leur enfance et ils sont généralement habiles à tirer leur épingle du jeu. Nous sommes capables d’accumuler des données pour bien les connaître, mais nous en servons-nous vraiment pour améliorer nos façons de faire, proposer des visions qui en tiennent compte, pour partager avec eux une boîte à outils utile tout au long de leur vie ? Nous nous proposons comme une solution à la formation continue des entreprises, mais sommes-nous suffisamment imprégnés des défis auxquels elles doivent faire face dans ce contexte de mondialisation, de culture numérique et de société du savoir ?

À titre indicatif, voici un texte qui soutient ma pensée :
« Les compétences du XXIe siècle »
Dans un contexte de mondialisation, de culture numérique et de société du savoir, les emplois qui requièrent peu de scolarité se raréfient. Les emplois hautement qualifiés, ceux qui exigent une formation universitaire ou technique, sont ceux qui connaîtront la plus forte croissance au cours des prochaines années. Dans les faits, les économistes prévoient qu’au Québec, en 2020, quelque 300 000 nouveaux emplois seront à combler, dont 77 % exigeront une formation de l’enseignement supérieur.

Depuis plusieurs années, diverses recherches ont identifié les compétences de base qui seraient requises dans le contexte du travail et du vivre ensemble du XXIe siècle. « Des groupes comme l’OCDE, la Commission européenne, le Partnership for 21st Century Skills (P21) et le National Research Council des États-Unis ont conféré de la rigueur aux travaux de recherche et au débat intellectuel sur les compétences du 21e siècle. On remarque une grande concordance entre les divers cadres de compétences, ce qui montre bien qu’il existe un large consensus parmi les chercheurs dans ce domaine. »

Les cadres internationaux considèrent que les compétences du XXIe siècle sont transversales, multidimensionnelles et incluent des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être. Elles doivent permettre aux jeunes de faire face à des problèmes complexes et à des situations imprévisibles.

Compétences du XXIe siècle : les six « C » de Michael Fullan et Geoff Scott 
« Caractère – qualités essentielles pour être efficace dans un monde complexe, incluant : le courage, la ténacité, la persévérance, la résilience, la fiabilité et l’honnêteté;
Citoyenneté – capacité de penser comme des citoyens du monde, en s’appuyant sur une compréhension approfondie de diverses valeurs pour appréhender des questions mondiales et en s’engageant aux côtés d’autres avec un intérêt sincère pour résoudre des problèmes complexes qui ont un impact sur la viabilité humaine et environnementale;
Communication – maîtrise de la communication numérique, écrite et orale adaptée à divers auditoires;
Pensée critique – capacité d’évaluer de l’information et des arguments, de déceler des tendances et d’établir des liens, de s’approprier des connaissances et de les appliquer dans des situations réelles;
Collaboration – aptitude à travailler de façon interdépendante et synergétique au sein d’équipes en appliquant des habiletés interpersonnelles et liées au travail d’équipe, notamment gérer efficacement les dynamiques de groupe, prendre des décisions significatives en collaboration, apprendre des autres et contribuer à l’apprentissage des autres;
Créativité – avoir la fibre entrepreneuriale pour saisir des occasions économiques et sociales; se poser les bonnes questions pour faire émerger des idées nouvelles; faire preuve de leadership pour réaliser ces idées ».

Pour une gouvernance appuyée sur une stratégie numérique

Portail : Vous proposez que les cégeps optent pour une gouvernance ouverte appuyée sur une stratégie numérique. Pourquoi ? Quels en sont les avantages ?

Denyse Blanchet : Le Cégep de Chicoutimi annonçait, en avril 2016, son intention de revoir fondamentalement ses modes de fonctionnement pour mettre au cœur de ses façons de faire les trois valeurs de la démocratie ouverte : la transparence, la participation et la collaboration. Il propose de se doter d’une toute nouvelle culture institutionnelle plus participative et collaborative. Les processus actuels de prise de décision ont démontré leurs limites, et les conditions pour se tourner vers une gouvernance ouverte sont réunies.
Avantages :
● Une gouvernance ouverte basée sur des données probantes maximise les bénéfices induits par les principes d’une gestion par projets, améliorant ainsi l’efficience de la gestion globale de l’établissement.
● Une meilleure circulation de l’information entre les départements et les services (faire tomber les silos) permet d’éviter les dédoublements, améliore le travail d’équipe et favorise la responsabilisation de tous.
● Une meilleure participation des gestionnaires dans les mécanismes de prise de décision favorise l’adhésion aux orientations et maximise leur appartenance à l’institution.
● La transparence appliquée aux choix des indicateurs de mesure et d’évaluation assurera une rétroaction positive des parties prenantes et une implication directe dans le suivi qu’ils y accorderont.
● Le virage vers une budgétisation davantage axée sur les données probantes permettra une prise de décision plus éclairée, qui améliorera les résultats.

Les principes qui devraient gouverner ces changements

Portail : Quels sont les principes qui devraient gouverner ces changements?

Denyse Blanchet : Proposer des changements de gouvernance dans un collège, c’est peut-être faire preuve d’une grande témérité ou d’une imagination créative débordante. C’est pourquoi j’ai cherché des assises à ma façon d’anticiper la direction d’un collège, soit l’OCDE et Frédéric Laloux dans son livre Reinventing organisations.

Frédéric Laloux nous invite à explorer un nouveau paradigme organisationnel à partir d’exemples concrets d’organisations, lucratives et non lucratives, de toutes tailles, qui viennent remettre en question nos croyances et nous ouvrir à d’autres possibles. Il nous invite à voir l’organisation comme un organisme vivant. Cela répond tout à fait à ce que je pense d’un cégep à ce moment-ci de ma carrière pour répondre à des enjeux complexes de notre monde actuel. « Le symbole du paradigme Évolution/Opale est l’organisme vivant. Cette façon d’envisager les organisations apporte trois avancées majeures : l’auto-organisation (self-management) des individus et des équipes, comme les cellules et les organes qui ont leur fonctionnement autonome; la prise en compte des individus dans toutes leurs facettes (wholeness), en intégrant autant que la raison, la force et la détermination actuellement valorisées d’autres facettes comme la vulnérabilité, les émotions, ou l’intuition; une raison d’être évolutionnaire (evolutionary purpose), accessible en se mettant à l’écoute de ce que l’organisation veut devenir et servir et non à définir en vue de l’atteindre. »

« Le paradigme Évolution/Opale (Teal), émergent, indique une évolution radicale par rapport à l’ensemble des paradigmes précédents. Tandis que ces derniers sont fondés sur des logiques de peur et de rareté, le paradigme Évolution/Opale est fondé sur la confiance et l’abondance : si l’on suit sa raison d’être, avec authenticité et cohérence, les moyens suivront. Si le symbole du paradigme Impulsivité/Rouge est la meute de loups, celui du Conformisme/Ambre est l’armée, celui de la Réussite/Orange la machine, et celui du Pluralisme/Vert la famille. Le passage d’un paradigme à l’autre s’est accéléré depuis un siècle et tous ces paradigmes cohabitent aujourd’hui, chacun répondant à des situations et des enjeux différents. Chaque paradigme permettant de répondre à un niveau supplémentaire de complexité, le paradigme Opale se développera probablement rapidement dans les années à venir pour répondre aux enjeux complexes du monde actuel. »

Comment mettre en œuvre cette stratégie ?
Dans le but de mettre en œuvre la stratégie numérique, l’objectif est de repositionner le comité de direction en fonction d’une vision de gouvernance ouverte selon trois grands thèmes : l’informationnel (data), la mission, le soutien à la mission. Il s’agit d’une autre façon de travailler, en favorisant le travail d’équipe.
Les directions reliées à l’informationnel ou data sont : la DRI, la DRH, la DACC et la DÉ par l’organisation scolaire.
Les directions concernées par la mission de façon prioritaire sont : la DÉ, la DFC, la DSAE et le CQFA.
Les directions qui travaillent au soutien à la mission sont : la DSA (ressources matérielles et financières), la DRH et la DRI.

L’OCDE a fait un travail permettant à des gouvernements qui se disent en gouvernance ouverte et numérique de s’autoévaluer dans leur développement numérique. Nous nous sommes inspirés de ces travaux en nous disant que le cégep est un mini gouvernement compte tenu de son autonomie et de son rôle dans le développement de la société.
« Auto-évaluation des étapes de développement numérique OCDE 2015
1. Ouverture, transparence et inclusion
2. Implication et participation dans l’élaboration de politiques dans un contexte où il y a de nombreux acteurs
3. Création d’une culture numérique (data driven) dans le secteur public
4. Protéger la vie privée et garantir la sécurité »

Des politiques et des pratiques à mettre en œuvre

Portail: Vous proposez des politiques et des pratiques à mettre en œuvre. Lesquelles vous semblent les plus stratégiques ?

Denyse Blanchet :
Garantir l’accès et la transparence des processus, des opérations, des informations, des données s’appuyant sur la technologie numérique;
Sensibiliser les différentes parties prenantes à l’importance de processus, d’opérations, et de données collégiales ouvertes et inclusives;
Mettre en œuvre des initiatives pour diminuer le fossé numérique et développer des habiletés technologiques;
Augmenter notre capacité à produire, recueillir, partager et analyser des données de façon à permettre l’élaboration de politiques à partir de données probantes et utiliser les données pour bâtir une intelligence prédictive et concevoir de meilleurs politiques et services;
Développer des standards et des lignes directrices pour l’utilisation et le partage de données du secteur public et en garantir la sécurité.

Une plate-forme de co-construction

Portail : À quoi ressemblerait la mise en place d’une plate-forme de co-construction ?
 

Denyse Blanchet :
Le milieu collégial est déjà reconnu pour son haut niveau de consultation de ses partenaires à l’interne (enseignants, professionnels, personnel de soutien, parents et étudiants). L’utilisation d’une plate-forme de co-construction systématise la prise de parole, tout en l’élargissant aux milieux externes, notamment aux milieux économique et municipal.

Une plate-forme de co-construction informatisée facilite grandement la consultation des partenaires internationaux.

Favoriser ainsi l’interrelation, le choc des idées, la conversation continue et le débat entre les parties prenantes permet d’actualiser la mission éducative du collège, de s’adapter en temps réel aux changements de la société et de mieux répondre aux besoins de sa communauté.

Cette plate-forme existe et elle est en place. Elle a servi notamment à documenter des points de vue sur les axes de développement du Cégep de Chicoutimi. C’est un moyen de rejoindre beaucoup plus de monde que lors de nos consultations usuelles. Tous y ont accès et peuvent y inscrire leur point de vue n’importe quand et cela permet d’avoir plus d’opinions dans ce monde d’aujourd’hui, de Facebook, de Twitter et de médias sociaux développés. Ce qui différentie cette plateforme de tous les autres médias sociaux, c’est que vous développez un argumentaire qui est mis au jeu et qui peut être lu, modifié ou en susciter un nouveau. Par la suite, un débat public permet de faire des choix et proposer des orientations.
Lien vers le site Construisons le cégep de demain.

Un programme utopique ou réalisable ?

Portail : Vos propositions sont ambitieuses. Est-ce un programme utopique ou réalisable ?

Denyse Blanchet : Je pars du principe que nous devons être de notre temps.
Les dernières compressions budgétaires nous ont fait très mal tant du point de vue de la quantité de nos ressources que nous pouvons attribuer à l’actualisation de nos programmes d’études qu’aux énergies à mettre pour assurer la relève pédagogique nécessaire.

À l’ère du numérique, où même le ministère de l’Enseignement supérieur déploie des ressources pour créer toutes sortes de base de données que ce soit sur les admissions, la réussite, l’entretien préventif des bâtiments, les ressources humaines et bien d’autres, pourquoi ne pas améliorer la réflexion et faire en sorte que cela soit utile aux cégeps qui ont beaucoup d’imputabilité quant à la qualité de leurs programmes d’études?

Alors, allons-y par étape. Mettre en œuvre la plateforme de consultation publique peut se faire une à deux fois par année pour toutes les politiques où nous entamons une consultation large des membres du personnel du Collège et des étudiants en ayant la possibilité de mobiliser les parents qui sont très impliqués ou encore la communauté d’affaires et la communauté citoyenne.

Travailler en comité de direction en ayant en tête la stratégie numérique permet tout simplement de s’attaquer directement aux silos entretenus entre chacune des directions, c’est donc un bien pour tous. De plus, la collecte de données pour prendre des décisions éclairées est partagée et notre façon de faire permet de garder une information juste en temps réel.

Nous sommes aussi à mettre en œuvre une méthode permettant d’organiser la collecte de données nécessaire pour évaluer les programmes.

En respect de la politique institutionnelle d’évaluation des programmes d’études, les critères reliés à l’analyse portent sur la pertinence du programme, la cohérence, la valeur des méthodes pédagogiques et de l’encadrement des étudiants, l’adéquation des ressources humaines, matérielles et financières avec les besoins de formation, l’efficacité du programme et la qualité de sa gestion.

En utilisant les principes du web sémantique, le projet propose une nouvelle démarche de renouvellement des programmes qui minimise les efforts requis pour la cueillette, le traitement et l'analyse de l’information nécessaire pour l’évaluation des programmes. De plus, l’approche proposée permettra, à terme, de standardiser les données et, ainsi, de briser les silos existants entre les différentes bases de données.
Avantages:
● Tous les programmes d’étude du collège sont analysés selon un même cadre de référence, et le transfert d’expertise en est grandement facilité.

● L’accent est mis davantage sur l’examen des données probantes, maximisant ainsi le temps requis par les experts de contenu pour approfondir l’analyse des programmes.

● En utilisant une approche basée sur le logiciel libre et le web sémantique, non seulement nous favoriserons le transfert vers les autres collèges, mais nous assurerons des économies récurrentes par la réduction des efforts actuellement requis pour la mise à jour des bases de données.



Définition des acronymes – comités de direction
DG :  Direction générale
DÉ :  Direction des études
DAOS : Direction adjointe aux études – organisation scolaire
DACC :  Direction des affaires corporatives et des communications
DCQFA : Direction du Centre québécois de formation aéronautique
DFC : Direction de la formation continue (Humanis)
DRH : Direction des ressources humaines
DRI : Direction des ressources informationnelles
DSA : Direction des services administratifs
RM : Ressources matérielles
RF : Ressources financières
DSAÉ : Direction des services aux étudiants


Références
  Emploi Québec, Le marché du travail au Québec- Perspectives à long terme 2012-2021, Québec, 2012, 43 p. (p. 4-5). http://www.emploiquebec.gouv.qc.ca/publications/pdf/00_imt_marche-travail_long-terme_2012-2021.pdf
2 Ontario, Compétences du 21e siècle- Document de réflexion, Ontario, 2016, 64 p. (p.8) https://pedagogienumeriqueenaction.cforp.ca/wp-content/uploads/2016/03/Definir-les-competences-du-21e-siecle-pour-l_Ontario-Document-de-reflexion-phase-1-2016.pdf
3Fullan, M. et G. Scott, New pedagogies for deep learning whitepaper: Education PLUS. Seattle, Collaborative impact SPC, 2014 (p. 6-7); cité en traduction libre dans Compétences du 21e siècle- Document de réflexion, Ontario, 2016, (p.22). https://pedagogienumeriqueenaction.cforp.ca/wp-content/uploads/2016/03/Definir-les-competences-du-21e-siecle-pour-l_Ontario-Document-de-reflexion-phase-1-2016.pdf


Dossier préparé par Alain Lallier, édimestre et éditeur en chef, Portail du réseau collégial.



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