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Dossiers / Enjeux / L'avenir des cégeps

Entrevue avec Mme Caroline Senneville, présidente de la FNEEQ



La nouvelle présidente de la FNEEQ, Mme Caroline Senneville, n’est en poste que depuis six mois. Mais elle siégeait déjà à l’exécutif de la FNEEQ depuis 11 ans, fut vice-présidente durant deux ans et demi et secrétaire-trésorière à compter de 2004. Madame Senneville connaît donc bien les rouages de la Fédération. Elle avait enseigné auparavant le français au Cégep Limoilou pendant plusieurs années. Elle avoue être entrée sur des chapeaux de roues dans ses nouvelles fonctions à la présidence : le lundi suivant sa nomination, la Fédération rencontrait la ministre de l’Éducation, Madame Courchesne, en pleine crise du printemps érable. « En sortant du bureau de la ministre, j’ai eu droit au maelstrom journalistique. J’ai sauté dans la piscine très rapidement », nous avoue-t-elle. Elle nous reçoit dans son bureau au coin du boulevard de Maisonneuve et de l’avenue De Lorimier, avec une vue sur le pont Jacques-Cartier. Au cœur de la circulation… Nous avons abordé avec elle plusieurs dossiers d’actualité.

La FNEEQ représente plus de 30,000 membres
Le Portail : La FNEEQ a élargi son champ d'action au cours des dernières années pour couvrir plus que les cégeps?
C. Senneville : Nous avons maintenant trois secteurs importants à la Fédération. Bien sûr, les cégeps en sont le plus gros. Il y a également le regroupement des universités composé des chargés de cours, des tuteurs et des chargés d’enseignement. Le troisième regroupement, c’est celui des écoles et collèges privés. Une vice-présidence est attachée à chaque secteur. Dans les cégeps, la FNEEQ représente 46 syndicats, soit 85 % des enseignants. Nous sommes donc très représentatifs pour ce secteur, mais également pour l’enseignement supérieur puisque nous représentons 80 % des chargés de cours des universités, soit 50 à 60 % des cours de premier cycle. Les chargés de cours sont de plus en plus présents aux deuxième et troisième cycles. Dans notre secteur privé, le gros du membership provient du secondaire auquel se rajoutent une demi-douzaine de collèges privés. Nous représentons au total plus de 30,000 membres.

Trois grands chantiers
Portail : Lors de votre dernier congrès, vous avez retenu un certain nombre de chantiers; quels sont les plus importants?
C. Senneville : Un premier chantier, c'est celui du dialogue entre nous et les membres dans les syndicats. En fait, la FNEEQ, ce sont nos 91 syndicats affiliés. Nous sommes en démocratie représentative. Ce sont les syndicats qui participent à nos instances. Personnellement, je n’ai pas la liste des membres de chacun des syndicats. Quand nous voulons communiquer avec les membres à l’intérieur des syndicats, nous devons passer par les syndicats. Pour nous, c’est un chantier très important. Comment faire pour que les positions qui sont prises au niveau fédéral percolent dans les syndicats? Nous avons fait une tournée précongrès et nous nous sommes rendu compte que c’était à géométrie variable. Comme nous fonctionnons avec trois regroupements, le sentiment d’appartenance envers le regroupement est très fort. Par rapport à la Fédération, c’est plus diffus. L’appartenance au regroupement repose sur la communauté d’intérêts autour des négociations des conventions collectives, alors que la Fédération porte des dossiers plus politiques dans le sens large; exemples : le dossier pédagogique, la condition féminine, l’environnement, la santé-sécurité, l’action internationale, la précarité. Nous essayons de voir comment nous pouvons percoler plus dans nos syndicats et être au fait de ce qui passe à la base. Pour nous, c’est un chantier très important.

En lien avec ce chantier, tout ce qui s’appelle communication revêt également une grande importance. Comment être visible? Pour les syndicats, il est très important que leur Fédération soit la plus visible possible et qu’elle participe aux débats politiques. Au cours des derniers mois, ils ont été gâtés à cet égard… Le contexte politique et pédagogique des derniers mois nous a amenés, Jean Trudelle et moi, à être très présents sur la scène médiatique. Nos syndicats ont soif d’être reconnus et de voir leurs représentants. Mais, la Fédération produit aussi beaucoup d’écrits. Nous sommes présents sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter), sur notre site internet qui est régulièrement mis à jour. Nous faisons des sessions de formation. Nous avons mis sur pied un comité de réflexion afin de mieux voir comment améliorer nos communications avec les syndicats et avec les membres à l’intérieur des syndicats. Nous sommes une Fédération très branchée. L’ordinateur est un outil de travail important chez nos membres. Quel est le meilleur moyen pour véhiculer tel type d’information? Comment doser le volume? Car souvent trop d’info tue l’info. Envoyer trop de courriels dilue souvent l’intérêt.

Dans la suite de la mobilisation étudiante, un troisième chantier ressort : notre mobilisation sociale. Les enseignants ont été aux premières loges de la mobilisation étudiante du conflit étudiant qui est devenue une crise sociale. Peu importe la position que l’on peut avoir sur les droits de scolarité, nous avons été interpellés sur la démocratie. Comment s’exprime-t-on en démocratie? Comment faisons-nous pour exprimer notre désaccord? Comment faire pour changer les choses? Les étudiants nous ont donné un très bel exemple de solidarité. De très beaux exemples de mobilisation. Comment en tirer des leçons? Comment faire en sorte que ça donne une vigueur à la vie syndicale? Ça pose des questions sur la démocratie représentative, sur la démocratie au sens très large au Québec. Quel type de démocratie syndicale pratiquons-nous afin que nos membres se sentent plus impliqués et posent plus d’actions? 

« Nous en avons tiré une leçon : chaque fois qu’il y a eu une intervention policière, il n’y a pas eu d’enseignement. »
Portail : Nous sommes encore très près de la crise étudiante; nous en vivons encore les contrecoups. Avec le petit recul que l’on a, quelles réflexions en tirez-vous?
C. Senneville : Pour nos membres, l’éducation doit être un droit, y compris en enseignement supérieur, et non un privilège. Les contraintes géographiques et financières qui pèsent sur nos étudiants et sur nos étudiantes font en sorte qu’ils ne vont pas toujours au bout de leurs rêves. Comme société, on a le devoir de leur donner les moyens d’aller au bout de leurs rêves. Cette position générale peut se moduler du salariat étudiant à la gratuité, au gel des droits de scolarité ou à une simple indexation. Autre consensus : c’est l’exercice démocratique des étudiants. C’est quelque chose qui leur appartient. Ils ont fait des débats. Ils ont voté. Ils se sont mobilisés. Ils ont utilisé leur capacité d’argumentation. Pour nous, c’est très important qu’ils aient pu et qu’ils puissent faire cet exercice. Accompagnés par nous s’ils le désirent, mais sans ingérence ou paternalisme de notre part. Ce sont deux pôles où la majorité de nos membres s’est retrouvée.

En bilan, nous constatons que le gouvernement Charest a choisi d’appeler cela un boycottage plutôt qu’une grève. Le gouvernement a choisi la plupart du temps la voie de la confrontation plutôt que celle de l’écoute. M. Charest, responsable de la jeunesse au Québec, n’a jamais rencontré les leaders étudiants. Madame Beauchamp a mis plusieurs semaines avant de s’asseoir avec eux. En appelant cela un boycottage au lieu d’une grève, ils ont voulu transformer en une série de gestes individuels une décision qui était collective. Cette logique s’est poursuivie avec les injonctions. Nous sommes alors passés du champ politique au champ juridique. Plusieurs directions se sont trouvées en position difficile par rapport à l’obligation qui leur était faite de faire respecter les injonctions. Certaines ont décidé de faire appel à la police. On a eu droit à des événements plus que disgracieux. Dans certains cas, ils ont été traumatisants. À l’Université du Québec en Outaouais, à Maisonneuve, à Lionel-Groulx, à Rosemont, les professeurs ont été mis dans des situations hautement émotives. Nous en avons tiré une leçon : chaque fois qu’il y a eu une intervention policière, il n’y a pas eu d’enseignement. Aucune injonction n’a pu concrètement assurer l’enseignement. Ce bilan est important : nous sommes dans le domaine de l’enseignement; nous sommes dans le domaine de la relation humaine. Ça prend une relation paisible; ça prend une relation qui repose sur une confiance mutuelle pour qu’il puisse y avoir un enseignement. Ce bilan doit être partagé avec les directions, les ministères concernés et la population. On ne peut enseigner avec le fusil sur la tempe, et les étudiants ne peuvent étudier avec un fusil sur la tempe. Il nous faut apprendre de ces évènements. 

Les séquelles d’une crise
Portail : À ce moment-ci, quelles sont les séquelles de cette crise dans les cégeps?
C. Senneville : Nous constatons chez nos membres un certain épuisement. Une certaine presse disait que les enseignants durant la grève ne travaillaient pas. Ce n’est pas tout à fait vrai. Ils ont dû faire le suivi de plusieurs stages. Plusieurs en ont profité pour effectuer plusieurs tâches administratives. Ils ont aussi travaillé pour rien. À quelques reprises, on a eu espoir qu’il y aurait entente. Les enseignants ont préparé des cours, des activités pédagogiques sans suite. Angoisse d’être toujours sur le bout de sa chaise attendant une reprise qui ne venait pas. À la rentrée, on a mis les bouchées doubles et triples. Après avoir terminé la session d’hiver, on a tout de suite repris à un rythme accéléré, encore là des bouchées et demie. Pour les étudiants, la reprise a été éreintante. Il faut tenir compte du temps d’assimilation. On s’en tire somme toute pas trop mal. Dans les abandons ou les échecs, un certain nombre ont été stratégiques : plusieurs étudiants se sont dit que, s’il fallait prendre les bouchées doubles, il valait mieux se concentrer sur trois ou quatre cours pour être sûr de les réussir. En se disant qu’ils allaient reprendre les autres plus tard.

La création d’un ministère de l’Enseignement supérieur
Le Portail : Vous avez accueilli plutôt favorablement l’arrivée de ce nouveau gouvernement et la création d’un nouveau ministère de l’Enseignement supérieur?
C. Senneville : Le fait qu’il y ait deux ministères démontre l’importance de l’ensemble du dossier de l’éducation pour ce gouvernement. Nous croyons que ce qui s’est passé au printemps dernier démontre qu’en enseignement supérieur, il y a des questions qui se posent et des réponses qui doivent être apportées. Nous sommes très contents que la responsabilité de la science soit sortie du ministère de l’Industrie et du Commerce pour passer à celui de l’Enseignement supérieur. Ce que l’on souhaite, c’est que les deux ministères (Éducation et Enseignement supérieur) collaborent le plus possible pour que l’éducation soit vue dans son continuum. Nous avons rencontré les deux ministres; nous avons été assurés de la collaboration entre les deux ministères. Le ministre Duchesne nous a aussi assurés que la formation collégiale était très concrètement dans le domaine de l’Enseignement supérieur. D’ailleurs, dans le cadre de la démarche du sommet sur l’Enseignement supérieur, trois des quatre rencontres aborderont des thématiques touchant aussi le collégial.

En préparation du Sommet sur l’Enseignement supérieur
Le Portail : Quel rôle entend jouer la FNEEQ dans le cadre de ce sommet sur l’Enseignement supérieur?
C. Senneville : La position de la CSN, à laquelle la FNEEQ adhérait, c’était qu’il était nécessaire d’avoir des états généraux sur l’enseignement supérieur. On a entendu plein de choses au printemps dernier. La population était très divisée, voire polarisée. Dans ce contexte, nous pensons que nous devrions avoir un forum le plus large possible. La dernière fois que nous avons eu des états généraux sur l’éducation, c’était en 94-95. Et ce n’était pas l’université qui était au centre des discussions. Sinon, la réflexion date de presque 50 ans, lors du Rapport Parent.

Évidemment, nous comprenons qu’avec un gouvernement minoritaire, il soit difficile d’organiser des états généraux. Nous avons assisté à présentation du ministre Duchesne sur la planification du sommet. Il a multiplié les possibilités de se faire entendre et pour nous c’est important. Ce qui est proposé, c’est une démarche complète avec quatre rencontres thématiques, avec quatre assemblées citoyennes, l’Université d’hiver pour les jeunes et le sommet lui-même. Nous croyons qu’il y a là l’espace pour le dialogue. Nous sommes très contents : la Fédération a obtenu deux places partout. Nous sommes déjà en processus de préparation pour ces débats. 

« Quel type d’université et d’enseignement supérieur veut-on? Comment souhaitons-nous les soutenir?»
Le Portail : Si les frais de scolarité ont occupé presque toute la place au printemps, on constate maintenant que d’autres thématiques émergent concernant l’enseignement supérieur. Quelles sont les thématiques qui vous semblent importantes?
C. Senneville : Pour nous la question fondamentale est la suivante : l’enseignement supérieur, l’université, qu’est-ce que ça donne? pour paraphraser Deschamps. Qu’est-ce que l’on veut? Est-ce qu’on veut une université qui se classe dans les palmarès ou une université dont la communauté est satisfaite? La communauté, c’est tout le monde, incluant le monde des affaires. Mais aussi les communautés locales, les gens qui la fréquentent. Nos institutions d’enseignement supérieur, collèges et universités, sont des pôles importants dans les régions et dans les villes. Des pôles culturels, des pôles sportifs, des pôles de connaissance. Selon la réponse apportée, quels sont moyens pour les appuyer ?
Dans le discours du printemps dernier, j’ai été désolée de voir comment on a mis l’accent sur l’individuel par rapport au collectif. Quand on octroie un diplôme à un médecin au Québec, bien sûr que c’est un plus pour la personne diplômée. Mais, pour la société aussi c’est un plus. Certains disent : « Un diplômé d’université va gagner plus qu’un autre diplômé d’université; par conséquent, il doit payer des frais de scolarité plus élevés. » Je m’insurge contre ce genre de discours. Quand on devient diplômé en droit, on peut bien sûr choisir de travailler pour un gros cabinet d’avocats. Mais on peut aussi décider de travailler pour une centrale syndicale; on peut décider de travailler à l’aide juridique ou travailler pour des groupes communautaires. Cette vision où l’éducation est vouée à des fins strictement individualistes, pour nous, c’est très dommageable pour la société. Donc, quel type d’université et d’enseignement supérieur veut-on? Comment souhaitons-nous soutenir l’université? À quoi ça sert? Et ça sert à qui? Une conception purement individualiste et utilitaire de l’enseignement crée des effets pervers où l’étudiant s’assoit en classe et dit : « Moi, j’ai payé pour le cours; diplômez-moi au plus vite pour que je gagne des sous au plus vite. » Ça pervertit le sens profond de l’éducation. L’utilitarisme et la marchandisation sont pour nous des dérives. La CSN a adopté une plate-forme en mars 2012 : « L’éducation, un droit humain, une responsabilité sociale! » Ce document servira de base à nos interventions.

Le grand défi de sa présidence
Le Portail : sur un mode plus personnel, qu’est-ce que vous considérez comme le grand défi de votre présidence?
C. Senneville : Rallier mon équipe. Rallier mes syndicats. Être la représentante de tous ces gens. Que ce soit à l’interne ou à l’externe, que les gens se sentent représentés par mes interventions. Être présidente implique un rôle de porte-parole, mais pour pouvoir porter cette parole, il faut savoir l’écouter. Pour moi, c’est aussi un rôle important. Si je veux porter ce que les autres ont à dire, il importe que je sois à l’écoute. 

Sa plus grande satisfaction
Le Portail : Quelle est votre plus grande satisfaction dans le travail?
C. Senneville : Il n’y a pas deux journées pareilles. Quand j’enseignais, ce que j’aimais c’était le contact avec les étudiants. Maintenant, c’est le contact avec les syndicats. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est l’invitation d’un président d’un syndicat à venir rencontrer ses membres. Nous avons une Fédération où nous voyons nos syndicats régulièrement dans nos instances; pour moi, il s’agit toujours de moments privilégiés.

Entrevue réalisée par Alain Lallier, le 14 novembre 2012. 





 
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