Dossiers / Enjeux / La formation professionnelle et technique

Des enjeux d’avenir pour la formation technique



« La formation technique est prise en souricière »

Jean Beauchesne,  président directeur général de la Fédération des cégeps, résume ainsi une situation problématique. Il explique:  « Par en haut, il y a un mouvement mondial vers la professionnalisation qui rogne le territoire de la formation technique. Par en dessous, localement au Québec, des catégories d’entreprises et des secteurs d’activités veulent attribuer des fonctions de techniciens à certains personnels non spécialisés. On voudrait leur donner une formation plus pointue ad hoc leur permettant d’accomplir des actes traditionnellement réservés aux techniciens. Nous observons donc une tendance de rogner sur les tâches de techniciens par en bas comme par en haut. C’est un mouvement qui est inquiétant et que nous surveillons avec beaucoup de vigilance. C’est problématique alors que les besoins du marché du travail sont présents ».

L’exemple de trois techniques humaines
Jean Beauchesne illustre cette problématique dans trois techniques humaines : « Déjà il a quelques années, avec l’adoption de la Loi 21, nous avons assisté dans trois des techniques humaines (en Techniques de travail social, en Intervention de délinquance et Éducation spécialisée) à des actes traditionnellement exécutés par les techniciens qui ont été réservés aux psychoéducateurs et travailleurs sociaux avec une formation universitaire. Avant, un technicien pouvait dans une commission scolaire préparer un plan d’intervention pour un jeune du secondaire et le signer en toute autonomie. Maintenant, ça prend la signature et la supervision d’un psychoéducateur ou d’un travailleur social. Voilà un exemple où des actes qui étaient auparavant exécutés par des techniciens leur ont été retirés. Je n’ai jamais entendu parler que dans une commission scolaire les plans d’intervention causaient des problématiques. Loin de là. Ces évaluations se font en équipe, il y a des professionnels qui agissent. Ça ne posait pas problème. On voit donc qu’il y a là, pour ces trois techniques, un mouvement évident de professionnalisation ».

L’exemple du programme d’inhalothérapie

Nicole Lefebvre, vice-présidente par intérim au regroupement cégeps de la FNEEQ donne l’exemple du programme d’Inhalothérapie : « C’est une tendance générale qui est nourrie par les demandes des ordres professionnels. En Inhalothérapie, par exemple, pour répondre aux exigences d’agrément, des compétences additionnelles sont imposées. On s’est même demandé si la formation n’allait pas être transférée à l’université. En fin de compte, la complexité des compétences relève du niveau collégial, mais l’augmentation du nombre d’heures s’inscrit difficilement dans une durée de trois années du DEC .Mais, nous ne sommes pas sûrs que la question soit totalement réglée à moyen et long terme. Au prochain renouvellement de l’accréditation, la question pourrait être soulevée à nouveau ».

D’autres exemples : en éducation à l’enfance et en hygiène dentaire
Nicole Lefebvre donne deux autres exemples : « pour occuper un emploi en éducation à l’enfance, dans les services de garde en milieu scolaire, certains employeurs exigent une formation de niveau DEP. Cela va jusqu’à demander à des détenteurs de DEC de faire un DEP de niveau secondaire comme exigence d’embauche. Situation bizarre où des diplômés de cégeps doivent refaire une formation de niveau secondaire pour conserver leur emploi. Cherchez l’erreur!
Par ailleurs, en hygiène dentaire, les dentistes supervisent tout ce qui se passe dans leur cabinet. Or, pour des raisons économiques, la tentation est forte de transférer certains actes, qui devraient normalement être accomplis par des hygiénistes dentaires détenteurs d’un DEC, à des assistants dentaires qui ont un DEP ».

Et bien sûr les soins infirmiers

Bernard Bérubé, président de la Fédération du personnel professionnel des collèges (FPPC) rappelle qu’en soins infirmiers, « l’Ordre des infirmières et des infirmiers milite depuis un bon moment afin de démontrer que la formation de niveau collégial n’est plus suffisante compte tenu de la complexification de la tâche. Ils réclament une formation de niveau universitaire. Le Ministère de la Santé et des Services sociaux a pour le moment décidé de maintenir le statu quo ». En effet, dans la foulée du rapport du président du Groupe de travail sur la formation de la relève infirmière, le gouvernement a décidé que la formation collégiale qualifiante devait être préservée. Il a aussi été décidé de réaliser une analyse prospective des tâches exercées en soins infirmiers, à tous les niveaux et dans tous les milieux de travail en santé et en services sociaux.

En soins infirmiers, la partie est-elle jouée?
Mais la partie est-elle jouée? « Nous sommes heureux de la décision du Ministère de l’Enseignement supérieur de faire une analyse de situation de travail du secteur, mais aussi une analyse prospective des fonctions de travail qui permet de regarder comment vont évoluer les soins infirmiers pour le futur. La Fédération des cégeps s’est fait le porte-étendard de cette idée pendant plusieurs années. Elle s’est alliée à l’AQESSS (L'Association québécoise d'établissements de santé et de services sociaux) pour adopter une position voulant que la formation collégiale doive demeurer une formation qualifiante. Le dossier n’est pas encore clos pour autant. Quelques semaines après le dépôt du rapport et de la décision ministérielle, l’Ordre des infirmières demandait au gouvernement de revoir la décision. Il faut rester vigilant. Dans ce dossier, il faut regarder les besoins du patient. Il n’y a aucun directeur de soins professionnels d’aucun établissement de santé qui fait état d’un déficit de service dans un centre hospitalier parce que des patients sont traités par des techniciennes. Pour nous, la solution réside dans l’octroi des permis différenciés. Il est faut attendre les résultats de l’analyse prospective. On ne peut présumer des résultats » de préciser Jean Beauchesne.

L’enjeu : le droit de pratique
Qu’est-ce qui est en jeu? Pour la Fédération des cégeps, l’enjeu, c’est le droit de pratique. On tient pour acquis que le droit de pratique va demeurer pour les détentrices d’une diplomation collégiale, parce qu’il y a un besoin incroyable. Selon Jean Beauchesne « Pour nous la qualification collégiale, c’est une prémisse de base. Demain matin, ce n’est pas une bachelière qui va prendre une prise de sang. Maintenant, quel sera le spectre de la pratique de la technicienne par rapport à celui de la bachelière ou de la super-infirmière et même de l’infirmière auxiliaire? Nous savons déjà que la santé communautaire n’est pas couverte dans la formation actuelle. Nous verrons ce que dira à ce sujet l’analyse prospective. Tout ceci devra se traduire dans un permis différencié. Il faut que la formation collégiale demeure qualifiante. Ce n’est pas par hasard que les deux tiers des infirmières au Québec sont des techniciennes. C’est une résultante du temps qui démontre que ça répond aux besoins et que les services sont rendus. On ne peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ».

Bernard Bérubé va dans le même sens : « Ce n’est pas vrai qu’un diplôme signifie un droit de pratique. En ingénierie, il y a un droit de pratique. Tu peux avoir un BAC, une maîtrise ou un doctorat. C’est le marché du travail qui régularise les exigences. L’Ordre des infirmières veut introduire plusieurs droits de pratique. Je pense qu’il faut avoir un seul droit de pratique. Le marché du travail va régulariser. La planification, l’organisation de soins, les soins communautaires commandent une diplomation de bachelière, même de maîtrise. Mais, si nous parlons des soins de premier palier, auprès des malades, ça peut très bien être des techniciennes. Il est dangereux de multiplier les droits de pratique ».

Pour sa part, Nicole Lefebvre de la FNEEQ précise : « en soins infirmiers, nous sommes persuadés qu’il y a de la place pour des auxiliaires, qu’il y a de la place pour des techniciennes, qu’il y a de la place pour des bachelières dans le système de santé. Pour nous, il faut absolument préserver le droit de pratique des techniciennes ».

La formule DEC-BAC : une solution?
La formule DEC-BAC est répandue dans le réseau. La Fédération des cégeps a proposé d’optimiser cette formule. « Par exemple, les services d’admission au  collégial et à l’universitaire fonctionnent encore en silo. Nous proposons pour les DEC-BAC un guichet unique d’admission. Quand une étudiante est admise au collégial, elle est aussi admise à l’université et elle connaît le cursus au complet » explique Jean Beauchesne.

La filière DEC-BAC apparaît porteuse en particulier dans les régions qui se retrouvent souvent en déficit de bachelières. Mais, pour Nicole Lefebvre, la formule mérite d’être retravaillée. « Dans la réalité, pour certains consortiums DEC-BAC, c’est frustrant pour les étudiants : il y a beaucoup de répétitions. Il n’y a pas d’arrimage réel. Quelques universités manifestent même des réticences à réaliser un vrai arrimage. Des candidates inscrites disent qu’elles abandonnent parce que ce n’est que de la répétition. Elles disent même que c’est moins bien que ce qui a été vu au Cégep, parce que l’on se retrouve dans certaines universités avec des classes d’une centaine d’étudiants. Alors qu’au cégep, nous sommes dans des ratios de 36 en théorie et en labo 18 et six en stage. Une autre embûche : en région on fonctionne par cohorte. S’il n’y a pas assez d’étudiantes, le cours ne démarre pas. À Sept-Îles, des étudiantes se sont inscrites en DEC-BAC, elles attendent depuis deux ans le cours suivant, car il n’y a pas assez d’étudiantes disponibles en même temps pour suivre le cours. C’est sans compter le problème du recrutement du chargé de cours. Sans compter aussi le problème de la conciliation travail-études dans un contexte de pénurie d’infirmières qui doivent souvent faire des heures supplémentaires ».

« Et pourquoi ne pas ajouter des heures de formation ou même une année au collégial? « Il faut laisser à l’analyse prospective toutes les possibilités ouvertes, y compris un DEC de 4 ans. Toutes les techniques de la santé sont dans un corset assez serré avec un DEC de trois ans » d’affirmer Jean Beauchesne.
L’avenir des formations techniques dans un contexte de pénurie et de baisse démographique

Pour les prochaines années, on prévoit une pénurie de techniciens pour remplacer les nombreux départs à la retraite. Par ailleurs, on prévoit aussi une baisse de la clientèle de l’ordre de 20 à 25,000 étudiants. En région, déjà certains programmes peinent à former des cohortes suffisantes. « Il faut distinguer les techniques à haut volume (techniques de la petite enfance, soins infirmiers, éducation spécialisée) où il n’y a aucune difficulté dans toutes les régions du Québec. Ce qui est plus problématique, ce sont les cohortes dans des programmes de techniques physiques où les cégeps sont obligés de mettre les programmes en dormance, bien que le taux de chômage soit à zéro. Le rapport Demers a ouvert plusieurs pistes de solutions. Il faut entre autres accroître considérablement le nombre des étudiants étrangers » selon Jean Beauchesne.

Le président de la Fédération des cégeps ajoute : « Par ailleurs, des besoins nouveaux se manifestent. Exemple. : en techniques de pharmacie. La professionnalisation dans ce cas favorise une formation technique. Les pharmaciens sont appelés à assumer de nouvelles tâches mêmes au niveau des actes médicaux et des prescriptions. Ils doivent délaisser certains gestes professionnels qu’ils exécutaient. L’Ordre des pharmaciens nous a rencontrés pour que nous mettions en place un programme de techniciens dans ce secteur. Le marché du travail est en mouvance, il faut aussi que notre offre de formation technique soit aussi en mouvance pour s’adapter à ces nouveaux besoins ».

Pour Bernard Bérubé, la baisse démographique constitue un défi, mais aussi une occasion de revoir la formation technique au collégial. « Il faut changer de paradigme. Dans les années 70 et 80, on demandait aux étudiants de venir dans les collèges. Les collèges eux se sont peu déplacés vers les milieux de travail. En Gaspésie, par exemple, on a inversé le processus en créant un programme qui est offert dans les centres plus éloignés où il y avait un bon nombre d’auxiliaires et une pénurie d’infirmières. Un programme de formation à distance a été mis en place qui permet aux auxiliaires l’accès au DEC, en leur permettant de demeurer dans leur milieu de travail. Il nous faudra faire preuve de créativité. Dans les prochaines années, nous aurons surtout besoin de techniciens ».

L’arrivée d’un nouveau gouvernement risque-t-elle de remettre en question des acquis?
Les entrevues s’étant réalisées au moment du changement de gouvernement, nous avons demandé aux trois personnes interviewées si l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement libéral majoritaire ne risquait pas de remettre en question certains acquis. On pense en particulier à l’existence du Ministère de l’Enseignement supérieur et aux chantiers mis en place dans la foulée du Sommet sur l’enseignement supérieur.

Jean Beauchesne est affirmatif : « Si on remettait en question ces acquis, ce serait catastrophique. Le rapport Demers dépasse et déborde quelque parti politique, peu importe lequel. Il y a des résultats très précis de ce Sommet qui doivent aboutir. En même temps, on va demander au nouveau ministre de l’Enseignement supérieur d’abandonner l’idée d’un nouveau cours d’histoire obligatoire. Pas que ce soit mauvais en soi, mais parce qu’il n’y a pas de réflexion globale qui s’est faite sur la formation générale obligatoire ».

Pour la vice-présidente de la FNEEQ, il y a des éléments intéressants dans le rapport préliminaire que Guy Demers a rendu public. « Nous avons des réserves sur les pistes touchant le téléenseignement, ce n’est pas la voie de survie des collèges en région à notre avis. Nous avons également des réserves sur l’internationalisation. À la suite du Sommet sur l’enseignement supérieur, cinq chantiers ont été mis en place. Nous souhaitons que les travaux qui ont eu cours se poursuivent, peu importe le résultat des élections. Nous voulons que le Ministère de l’Enseignement supérieur, Recherche, Science et Technologie continue à exister pour renforcer la cohésion entre la formation universitaire et collégiale. On cherche aussi une cohérence entre l’enseignement et la recherche, parce qu’elles se nourrissent l’une et l’autre».

La vigilance s’impose
Pour Bernard Bérubé, « Tout peut être mis en question tout le temps. Un nouveau gouvernement, un nouveau ministre; un nouveau ministre, une nouvelle réforme. Il y a dix-huit mois, à l’instar de la grande majorité des acteurs de l’enseignement supérieur, nous avons très bien accueilli la création du MESRST. Nous croyons que les universités, les cégeps, et le milieu de la recherche sont mieux desservis et compris par un ministère qui est entièrement dédié à leurs activités. Ceci étant dit, nous souhaitons que les actions du nouveau ministre démontrent qu'il accorde autant d'importance à l'enseignement supérieur que le gouvernement précédent ».
« Cinq chantiers de travail ont émergé du Sommet sur l’enseignement supérieur. Parmi eux, le chantier sur l’offre de formation collégiale n'a pas terminé ses travaux. IL est impératif que ces travaux puissent aboutir comme prévu et que le gouvernement libéral ne les tablette pas .Dans le rapport Demers, on retrouve des choses très intéressantes. Il avance des propositions qui méritent d’être retenues. Il nous faudra faire une veille afin qu’elles ne tombent pas dans l’oubli ou soient tablettées. Le milieu des cégeps devra passer en offensive et être créatif ».

Même attitude de la part de Jean Beauchesne : « dans les prochains mois, un travail de vigilance s’imposera. Nous serons aux premières loges. Il y aura des changements organisationnels au ministère. Nous allons nous charger de bien saisir les nouveaux responsables de nos priorités ».

Nous avons demandé à Nicole Lefebvre si elle était optimiste, inquiète ou préoccupée. « Il y a toujours eu dans le programme du Parti libéral une velléité d’abolir les cégeps. Or, on n’en a pas parlé durant cette campagne électorale. Nous espérons que le réseau collégial, dont l’efficacité et la pertinence ne sont plus à démontrer, ne sera pas encore une fois remis en cause ».

La vigilance s’impose en effet.

Entrevues et article par Alain Lallier, édimestre et éditeur en chef, Portail du réseau collégial.





 
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