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Les approches critiques en entrepreneuriat éducatif au collégial



Un texte de Raymond Robert Tremblay, coordonnateur du Projet d’éducation entrepreneuriale au collège - PEEC.

Résumé de la communication prononcée lors de la journée pédagogique du 15 août 2018 aux HEC Montréal.

La mission éducative des collèges concerne aussi le développement de la citoyenneté et de l’esprit critique. Il serait erroné de ramener ces initiatives à l’encensement béat des entrepreneurs, quoi qu’ils fassent. Il faut aussi demeurer vigilant et favoriser un entrepreneuriat social et environnemental.

Les initiatives entrepreneuriales des collèges ne visent pas forcément à transformer tout le monde en entrepreneur. Il y a d’autres raisons de développer les attitudes et capacités entrepreneuriales. On utilise l’entrepreneuriat éducatif aussi comme un moyen d’acquérir des compétences nécessaires à la vie sociale. Même employée, une personne ainsi formée aura développé des qualités importantes pour œuvrer en entreprise, travailler en équipe, communiquer avec des collègues ou des fournisseurs.

Raymond Robert Tremblay coordonne le PEEC depuis deux ans.

Les gens en sciences humaines et les artistes doivent aussi devenir entreprenants, créatifs et capables de s’adapter à diverses situations imprévues. L’entrepreneuriat éducatif n’est pas le seul moyen d’arriver à développer ces compétences, mais c’est un moyen qui correspond au profil d’apprentissage concret et pratique d’un grand nombre de personnes apprenantes qui souhaitent passer à l’action et qui apprennent mieux par la mise en pratique.

Pour Saras Sarasvathy, éducation, emploi et entrepreneuriat vont de pair. Proposant une nouvelle approche : l’effectuation entrepreneuriale – qui représente un bricolage systématique et contextuel – elle insiste sur les aspects humains et sociaux de l’entrepreneuriat. La production de la richesse passe par la création d’entreprises, qui créent des emplois (surtout les PME), notamment par le microcrédit dans les pays en développement.

Les enjeux ne sont pas seulement économiques : la dégradation rapide de l’environnement vital et la croissance des inégalités posent aussi des défis de taille. La jeune génération se caractérise par une sensibilité accrue à ces questions, aussi elle cherche parfois à développer des entreprises socialement responsables ou même à s’attaquer directement à ces problèmes avec une approche entrepreneuriale.

Rino Lévesque et Louis-Jacques Filion, deux leaders en entrepreneuriat éducatif qui ne manquent pas d'esprit critique.

Les collèges disposent de ressources éducatives importantes pour développer l’esprit critique et constructif des jeunes, de même que leur implication citoyenne. Loin de le contredire, la propension entrepreneuriale se combine avec l’esprit critique pour envisager un avenir différent. En vertu de la mission éducative des collèges, l’esprit critique doit accompagner l’entrepreneuriat, afin que le résultat ne soit pas un développement économique anarchique et insouciant des conséquences, comme ce fut souvent le cas dans le passé.

Bref, la promotion de l’entrepreneuriat éducatif collégial ne doit pas se faire en oblitérant les dimensions critiques et citoyennes propres à l’enseignement collégial. Il ne s’agit pas de préconiser un affairisme sans horizon, mais plutôt de combiner les forces de l’ordre collégial en valorisant, certes, les attitudes entrepreneuriales, mais aussi le développement des compétences et le renforcement de la conscience critique.

Citons Alexandre Taillefer qui résume bien cette tendance particulière des entrepreneurs avec une conscience sociale : « Il y a moyen d’innover socialement en imposant des balises au capitalisme pour s’assurer que les entreprises prennent en considération non seulement leurs actionnaires, mais aussi leurs employés, leurs clients et l’environnement; bref, la société dans son ensemble. Un peu moins de liberté corporative pour un peu plus de solidarité. » L’équité, l’innovation et la solidarité en font partie.

Diane-Gabrielle Tremblay, de la TÉLUQ, nous parle des conditions d'un travail collaboratif réussi.

Nous parlons ici d’un équilibre délicat, c’est certain. Mais le développement de la pensée critique des jeunes ne saurait se contenter de raccourcis faciles. On peut reconnaître à la fois que le mouvement entrepreneurial est absolument nécessaire pour créer de la richesse et innover et que les entreprises doivent se préoccuper de développement durable, d’équité sociale et d’une gestion humaine du personnel. Pourquoi serait-ce contradictoire?

Les recherches plus récentes sur les entrepreneurs et le leadership se sont défocalisées de ce qu’ils sont, pour se concentrer sur ce qu’ils font, et les compétences qu’il faut développer pour être efficaces dans cette action.  C’est grâce à cette possibilité d’apprentissage que les collèges et les universités peuvent offrir des programmes d’entrepreneuriat et de leadership: parce que ça s’apprend!

Mais nous ne devons pas oublier que les entrepreneurs font quelquefois preuve d’une volonté excessive de contrôle, de biais cognitifs, de méfiance envers l’autorité et d’un goût irraisonné pour les applaudissements. Bref, il faut encourager l’entrepreneuriat éducatif sans perdre de vue la dualité fondamentale de l’être humain, sa part de lumière, mais aussi sa part d’ombre.

Les artisans doivent acquérir des compétences entrepreneuriales pour réussir, selon Cécile Branco et Pierre Ballofet.

L’entrepreneur créatif sait s’entourer et collaborer, il orchestre la créativité, mais il se sait vulnérable et s’expose dans sa vulnérabilité. Il ou elle veut répondre à ses propres besoins et non seulement à ceux d’une collectivité. En raison de cette vulnérabilité affichée, il est humble et il écoute.  Il n’a pas réponse à tout. Il ou elle sait que la croissance d’une entreprise est un processus, pas un état, et c’est son humilité qui inspire les autres et crée un état d’esprit où l’essai et l’erreur sont autorisés.

Bref, la promotion de l’entrepreneuriat éducatif n’est pas une nouvelle idéologie à la mode, mais une voie d’animation et de pédagogie qui répond certes aux besoins de développement économique du Québec, mais aussi aux finalités profondes de l’enseignement collégial.



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