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L’avenir de l’éducation entrepreneuriale au collégial



 

 

 

 

Par Richard Filion, directeur général du Collège Dawson et président par intérim du PEEC

 

 

Lorsque sollicité pour présenter au deuxième colloque E-3 (Événement Entrepreneuriat/Éducation) une allocution qui porterait sur l’avenir de l’éducation entrepreneuriale au collégial, je ne me doutais point de l’ampleur de la tâche, c’est-à-dire combien il peut être redoutable et même téméraire de circonscrire les contours de ce que l’avenir réserve au programme d’éducation entrepreneuriale au collégial (le PEEC, initié depuis maintenant deux années.

Je développerai donc dans les paragraphes qui suivent une proposition que d’aucuns pourront qualifier d’audacieuse. Si une telle proposition poursuit le dessein de configurer ce que le futur réserve à l’éducation entrepreneuriale, elle n’en a pas moins le souci de s’enraciner dans le passé (comme nous le verrons) et ce, en maintenant une prise sur le présent.

C’est donc à une exploration temporelle que je convie lecteurs et lectrices. Car s’il est vrai que le passé est garant de l’avenir (parfois!), il est tout aussi vrai qu’il peut être utile de nous rappeler nos origines si nous voulons mieux saisir notre destination.
Un peu d’histoire.

L' histoire de l’entrepreneuriat au collégial

La petite histoire de l’entrepreneuriat au collégial n’a pas été marquée que de succès. Parallèlement à certaines initiatives, telles la mise sur pied de la Fondation sur l’Entrepreneurship ou le concours OSEentreprendre, il y eut et il y a toujours les clubs entrepreneurs qui ont droit de cité dans certains cégeps du Québec. D’ailleurs, c’est surtout grâce à ces clubs que nous devons une forme d’éducation entrepreneuriale persistante dans nos collèges. Mais qui ne se souvient pas des tentatives avortées d’instaurer des modules de formation à l’entrepreneuriat dans les programmes d’études techniques ? L’idée était louable certes, mais insuffisante. L’esprit d’entreprise ne se développe pas en insérant un module de 15 heures dans les parcours de formation, peu s’en faut. L’entreprise a donc fait long feu!

L’intérêt pour le développement de l’entrepreneuriat a cependant connu un certain regain au cours de la dernière décennie. D’abord liée au constat que le Québec souffrait d’un déficit entrepreneurial comparativement aux données canadiennes, l’expression de ce renouveau d’intérêt s’est finalement cristallisée dans des énoncés de politiques publiques visant à soutenir les initiatives existantes et à en favoriser de nouvelles. Ainsi, en 2011, il y a la publication de la Stratégie gouvernementale de l’entrepreneuriat (SQE), suivie en 2017 du Plan d’action gouvernemental en entrepreneuriat (PAGE), sorte de mise à jour de la Stratégie de 2011. Dans les deux cas cependant, fait à noter : le collégial est passé sous le radar, comme si ce secteur de formation n’existait pas!

Soutenir le développement de l’éducation entrepreneuriale

Au même moment, certains collèges commencent à s’activer, à la recherche d’un modèle inédit pour soutenir le développement de l’éducation entrepreneuriale. C’est le cas notamment du Collège Dawson et du Cégep du Vieux-Montréal, institutions partageant une offre de programmes similaire. Ces deux collèges s’allièrent donc en 2013 pour mettre en place des Centres d’innovation et de formation en Entrepreneuriat (C.I.F.E.).   Le modèle suscitant l’intérêt du Cégep Limoilou, celui-ci décida de se joindre à l’aventure. Par la suite, les trois collèges approchèrent le Cégep de Trois-Rivières, reconnu pour son activité dans le domaine de l’entrepreneuriat.   Ce sont finalement ces quatre collèges qui serviront de fer de lance pour la création du futur P.E.E.C.

C’est à l’automne 2016 que le PEEC prit son envol alors que 12 établissements du secteur collégial public décidaient de joindre leurs forces pour formaliser le développement de l’éducation entrepreneuriale. Ce regroupement de cégeps, répartis aux quatre coins du Québec, visait principalement la création d’un réseau d’échanges pouvant favoriser et faciliter le partage de bonnes pratiques en matière de développement de l’esprit entrepreneurial auprès de leur population étudiante respective. Pour ce faire, la structuration du PEEC pouvait désormais compter sur une subvention ministérielle dédiée à la mise en place d’activités innovantes dans les collèges, ce dont l’éducation entrepreneuriale se targuait d’être. Nul besoin de mentionner que cette aide financière était particulièrement bienvenue considérant le fait que les nombreuses démarches visant à solliciter du financement corporatif (Desjardins ; Caisse de Dépôt ; Banque Nationale) avaient fait chou-blanc.

Un essor continu et un avenir  prometteur

Le P.E.E.C. a depuis grandi. Deux ans après sa constitution, il compte 22 cégeps membres. Le programme a de plus tissé des liens de collaboration avec certaines institutions du Nouveau-Brunswick et de l’Ontario. Les mécanismes de partage et d’échanges se raffinent et la préoccupation pour le développement de l’éducation entrepreneuriale s’enracine graduellement, portée par la passion et l’engagement des responsables de dossier, membres du corps professoral ou professionnels de l’enseignement. L’avenir s’annonce prometteur, mais de quel avenir parlons-nous au juste ?

L’éducation entrepreneuriale telle que comprise dans le PEEC veut prendre à revers les modèles traditionnels de développement de l’entrepreneuriat en privilégiant une approche expérientielle plutôt que strictement académique. En un sens, cette approche prend appui sur le modèle des clubs entrepreneurs plus ou moins actifs dans plusieurs établissements, mais en visant à l’extirper du créneau usuel de l’administration des affaires ou de la gestion de commerce afin de le formuler d’abord en termes de processus créatif ou dit autrement, de « design thinking ». C’est mon avis qu’il s’agit là d’une approche qui convient tout à fait à la conjoncture actuelle qui traverse nos systèmes éducatifs.

J’en prendrai pour preuve ce que nous pouvons observer comme dynamique créée par les pressions courantes affectant nos dispositifs de formation et engendrée par le développement des technologies associées à l’automation, aux algorithmes d’apprentissage et à l’Intelligence artificielle, ce que d’aucuns appellent l’Industrie 4.0.
Voici, librement traduits, les propos qui ouvrent une toute récente étude publiée par le Centre for the New Economy and Society associé au World Economic Forum, intitulée The Future of Work Report (2018).

Un nouvel environnement de travail

Les contours émergents du nouvel environnement de travail défini par la 4e Révolution industrielle sont rapidement en voie de devenir une réalité effective pour des millions de travailleurs et de compagnies à travers le monde.

Les occasions inhérentes pour le progrès économique, social et personnel dépendent cependant de façon cruciale de la capacité de toutes les parties prenantes d’entreprendre des réformes qui toucheront aussi bien les systèmes éducatifs et de formation, les politiques touchant le marché du travail et les approches des milieux d’affaires pour le développement des habiletés, des conditions d’emploi et des contrats sociaux existants.

Catalyser des résultats positifs et un avenir de travail bénéfique pour tous requerra un leadership audacieux et un esprit entrepreneurial de la part tant des milieux d’affaires que des gouvernements, de même qu’une attitude ouverte pour l’apprentissage tout au long de la vie de la part des employés.

l’éclosion d’un nouveau référentiel

C’est tout comme  si nous assisterions présentement à l’éclosion d’un nouveau référentiel — un nouveau paradigme — considéré comme constituant le cœur des compétences du XXIe siècle. Plus loin, dans le même document, les auteurs identifient les impacts de cette transformation sur les nouvelles compétences en émergence.

La tendance en matière d’habiletés essentielles identifiées dans l’analyse laisse entrevoir une diminution pour la demande d’habiletés manuelles et physiques tout comme une décroissance pour les habiletés se rapportant à la gestion financière et aux compétences liées à l’installation des systèmes technologiques et à leur entretien. Les habiletés dont la demande ira croissante d’ici 2022 incluent la pensée analytique, l’esprit d’innovation, l’apprentissage actif et les habiletés métacognitives (…). Les compétences liées à l’expansion des nouvelles technologies ne sont cependant qu’une partie de l’équation. Les habiletés dites « humaines » comme la créativité, l’originalité et le sens de l’initiative, la pensée critique, le pouvoir de persuasion et de négociation sont parmi les habiletés qui verront leur importance s’accroître, tout comme l’attention aux détails, la résilience, la flexibilité et la résolution de problèmes complexes. L’intelligence émotionnelle, le leadership, la capacité d’influence sociale seront aussi des habiletés en plus forte demande par rapport à ce qu’elles représentent aujourd’hui.

Dans un ordre d’idées similaire, Michael Fullan, réputé universitaire canadien ayant fait sa marque dans le domaine de la recherche sur l’éducation, auparavant associé au Ontario Institute for Studies in Education de l’Université de Toronto et ci-devant directeur du Global Leadership of New Pedagogies for Deep Learning, nous parle de ces compétences dans un article publié en 2016 et intitulé: Developing Humanity—the Education’s Emerging Role.  Il appelle ces compétences les “6 Cs” pour Character ; Citizenship; Collaboration; Communication ; Creativity and Critical Thinking .

Pour relever le défi de favoriser le développement de ces compétences, Fullan en appelle à une transformation de nos systèmes éducatifs. Il milite pour un modèle éducatif fondé sur l’apprentissage expérientiel (real-life, real-time) offrant aux étudiants des activités pratiques favorisant l’apprentissage en profondeur.

Un projet éducatif d’avenir

Le futur est prometteur pour le P.E.E.C. parce que l’éducation entrepreneuriale c’est-à-dire le développement de l’esprit entrepreneurial est prometteur. Alors que les grands modèles auxquels nos sociétés se sont référées historiquement pour se constituer et se gouverner s’effondrent, et cela semble inclure le modèle libéral, le développement de l’éducation entrepreneuriale offre un narratif fécond pour le futur.

Celles et ceux qui œuvrent au quotidien à cette entreprise éducative peuvent le confirmer : la créativité, la pensée critique, le sens de l’innovation, l’apprentissage actif et les stratégies métacognitives, la résilience, la capacité de résoudre des problèmes sont parmi les facultés requises et développées par l’éducation entrepreneuriale. En ce sens, l’éducation entrepreneuriale constitue un projet éducatif alternatif qui anticipe sur l’avenir et qui est, plus que jamais, en phase avec ce qui est en émergence.

Richard Filion, directeur général du Collège Dawson et président par intérim du PEEC

Édition: Marie Lacoursière édimestre pour le Portail du réseau collégial



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