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Un monde de possibilités : l’internationalisation des formations collégiales

2013-09-29


 

Monsieur Claude Lessard, président du Conseil supérieur de l'éducation

Le Conseil supérieur de l’éducation a publié à la fin du mois de mai dernier un avis sur l’internationalisation des formations collégiales. Le Portail tient à souligner la publication de cet avis important. Le président du Conseil, monsieur Claude Lessard, a accepté de le commenter.

Pourquoi un avis du Conseil sur cette question?
Monsieur Lessard explique que deux raisons ont motivé le Conseil à rédiger cet avis sur l’internationalisation des formations collégiales. Il y a un certain nombre d’années, le Conseil avait préparé un avis sur l’internationalisation des universités. Les universités n’étaient pas les seuls établissements du système de l’enseignement supérieur soumis à certaines influences associées à la mondialisation. Il ne fallait donc pas se limiter aux universités pour étudier les phénomènes de la mobilité des étudiants québécois à l’étranger et de l’accueil des étudiants internationaux au Québec. Aussi, « Il existe depuis longtemps dans le réseau collégial des pratiques d’internationalisation, et ce, particulièrement par le biais de la coopération internationale. L’avis relate plusieurs projets de coopération internationale réalisés par les cégeps et par l’ACDI. Cette relation se conjugue malheureusement au passé : autant ces projets ont fleuri, il y a de cela quelques décennies, et contribué à la réputation mondiale des programmes techniques offerts à l’enseignement collégial du Québec, autant, pour des raisons qui débordent largement le Québec, ce secteur est beaucoup moins actif qu’il ne l’était. Aujourd’hui, l’internationalisation se traduit par des projets de mobilité étudiante d’un genre unique au réseau collégial. En effet, les collèges disposent d’une expertise particulière en matière d’accompagnement de séjours de mobilité. Il importe toutefois de la formaliser et de la soutenir. »

Un premier angle : la formation des étudiants d’ici
« La préoccupation du Conseil est de regarder ce qui se fait aussi au niveau des cours et des programmes d’études, soit par la mise en place de profils à dimension internationale, soit par le développement du baccalauréat international. Nous voulions regarder ce dossier sous l’angle de la formation pour les étudiants d’ici. Nous nous sommes aperçus qu’il y avait beaucoup de choses. Il y a un souci des collèges pour l’ouverture des étudiants à l’international, la prise en compte de certaines réalités économiques mondiales, la diversité culturelle. Le Conseil voulait souligner cette ouverture. Dans l’avis, le Conseil traite des séjours de mobilité à l’étranger, car ils ont la faveur du réseau comme moyen d’internationalisation de la formation. Notre souhait est que leurs objectifs pédagogiques soient mieux campés et que leurs retombées soient mieux étayées. De plus, en les institutionnalisant davantage, ils reposeront moins sur les épaules d’un enseignant ou d’une enseignante qui y croit beaucoup, mais davantage sur une responsabilité conjointe de l’équipe programme et du collège. Nous avons également analysé les problèmes de financement. »

Une internationalisation réfléchie
Pour monsieur Lessard, dans les programmes de formation, tout n’a pas à être internationalisé. « Il ne s’agit pas d’appliquer une couche de peinture sur tous les murs de la formation. Tous les savoirs et toutes les formations n’ont pas à s’interroger à savoir s’ils sont suffisamment internationalisés. Le bon sens s’impose, surtout si on entend par internationalisation le développement de compétences interculturelles et de communication. Différentes méthodes pédagogiques peuvent remplir ces objectifs. Par exemple, par une comparaison entre différentes approches à l’étranger et ici. Prenons l’exemple du débat autour de la laïcité, de la place de la religion dans l’espace public ou au sein de l’État. Ça peut être drôlement éclairant de regarder comment les autres pays d’origine catholique abordent cette question en comparaison avec les pays anglo-saxons de tradition protestante. Ce genre de comparaison permettrait de comprendre la profondeur du débat et de ses racines. Voilà une approche pédagogique qui permet d’ancrer une problématique locale en l’éclairant d’une réalité internationale, d’élargir le niveau de conscience des étudiants en ouvrant des champs de vision un peu trop étroits centrés sur des réalités ponctuelles. Une internationalisation réfléchie implique également que tout ce qui se fait par un collège sur la scène internationale ne concourt pas nécessairement à internationaliser la formation. Il faut se prémunir contre une pensée magique où tout ce qui se déroulerait à l’international serait porteur d’apprentissages durables pour les étudiants».

« Je crois qu’il faut trouver un bon équilibre entre une formalisation des séjours de mobilité et le maintien de leur nature en partie informelle »
« Dans les consultations menées, certaines personnes du réseau collégial n’étaient pas positives quant à une institutionnalisation des séjours de mobilité. Elles craignaient qu’en institutionnalisant les séjours de mobilité en en faisant presque un enseignement comme les autres avec un plan de cours et des activités prescrites, ces séjours perdent leur valeur. Elles tenaient à leur valeur informelle, forme d’initiation à des réalités différentes. Je suis sensible à cette remarque. Je crois qu’il faut trouver un bon équilibre entre une formalisation des séjours de mobilité et le maintien de leur nature en partie informelle. Néanmoins, la recherche démontre qu’il ne suffit pas qu’un étudiant séjourne dans un village d’une contrée éloignée pour qu’il puisse relativiser certains préjugés de départ. La recherche indique qu’il ne suffit pas de se confronter à l’autre pour s’ouvrir à l’autre. Parfois, l’ouverture à l’autre renforce les préjugés, les jugements à l’emporte-pièce, les catégorisations excessives. Si nous voulons faire des séjours de mobilité en poursuivant des finalités d’internationalisation et d’ouverture aux réalités de la diversité culturelle, ça se prépare et ça s’accompagne. Cela s’évalue de manière à permettre une réflexion du jeune sur ce qu’il a vécu. C’est sur cela que le Conseil insiste. Il n’y a rien de spontané dans l’apprentissage. La curiosité est spontanée et naturelle, mais l’intégration véritable de l’apprentissage suppose un certain retour, une rétroaction, une certaine réflexivité. »

« Les consultations que nous avons menées pendant près de deux ans auprès des professeurs de cégeps donnent à penser que plusieurs activités d’internationalisation reposent sur les épaules de « missionnaires », des professeurs motivés, impliqués, engagés. L’établissement profite de cela, tout en fournissant un soutien très inégal. Le conseil recommande donc que soient soutenus les enseignants qui portent les activités d’internationalisation et que des efforts institutionnels soient faits afin de rendre durables les partenariats nécessaires aux séjours de mobilité".

« Nous souhaitons que l’argent soit le moins possible un frein aux séjours de mobilité »
"Le Conseil souligne par ailleurs que les coûts de participation associés à certains projets de mobilité peuvent devenir un frein pour certains étudiants. Nous fonctionnons dans un système où un séjour de mobilité n’est pas un droit : ce n’est pas une obligation faisant partie du curriculum formel. Le soutien gouvernemental ne peut donc satisfaire toutes les demandes. Aussi, il faut trouver les moyens pour que le plus grand nombre d’étudiants puissent y avoir accès d’une manière ou d’une autre. Les cueillettes de fonds comme celles qui se pratiquent habituellement (vente de chocolat, soupers spaghetti...) sont probablement incontournables tout en étant, dans bien des cas, insuffisantes. Parfois, il pourrait être avisé que le collège priorise les séjours qui se déroulent dans le cadre d’un programme d’études. Le financement des séjours de mobilité  demeure donc un vrai problème pour lequel le Conseil n’a pas vraiment toutes les réponses, mais nous souhaitons que l’argent soit le moins possible un frein aux séjours de mobilité. Mais, nous sommes conscients que certaines familles peuvent soutenir plus facilement leur jeune que d’autres. Un vrai problème pour lequel nous n’avons pas encore de solutions globales. »

Le deuxième volet de l’avis : l’attractivité des formations pour les étudiants internationaux
Le deuxième volet de l’avis porte sur l’attractivité des formations collégiales pour les étudiants internationaux. Quel est le positionnement des cégeps dans l’offre  d’enseignement supérieur à cheval entre le secondaire et l’université? Monsieur Lessard constate que, dans les cégeps, il y a à peine 3000 étudiants internationaux, ce qui représente le tiers de ce que l’on retrouve en Ontario. « On s’est également aperçu que l’international était largement encouragé par des ententes sur les droits de scolarité. Près de la moitié des étudiants (44 %) sont des étudiants français qui profitent de l’entente France-Québec. Nous avons également remarqué que le recrutement d’étudiants internationaux était souvent associé à une démarche institutionnelle spécifique. Chaque cégep se positionne individuellement, et ce, souvent dans un contexte de décroissance de clientèle. »

Pour un étudiant international, se renseigner sur les études postsecondaires québécoises, c’est le parcours du combattant

"Actuellement, les particularités des programmes d’études collégiales sont invisibles sur le Web. En fait, l’information qui concerne les dimensions éducatives d’un éventuel séjour d’études au Québec est déficiente et nécessite un improbable croisement de sites Web. Nos travaux ont démontré qu’il risquait d’être très difficile pour un étudiant international de saisir quelle expérience éducative lui était proposée par les collèges du Québec. D’autres États parviennent à faire valoir la qualité de leur formation et à démontrer leur plus-value pédagogique sur un site Web unique qui devient un lieu de référence incontournable pour l’étudiant international. Lorsqu’on compare ce que le Québec offre en termes d’information sur les études collégiales, le Conseil constate qu’il s’agit d’un parcours du combattant pour un candidat intéressé par une formation collégiale au Québec".

«En comparaison, notre étude des pratiques dans d’autres pays révèle que ces pays ont une stratégie unifiée, collective et intégrée.  La France et l’Australie sont de bons modèles à cet égard : il s’agit d’exemples contrastés où les États assument des rôles différents, mais prépondérants, pour faire valoir la qualité de la formation qui y est offerte. La France a une charte de l’accueil des étudiants étrangers qui témoigne de l’importance qu’elle accorde à la qualité de l’accueil des étudiants internationaux. La charte couvre du premier contact à l’arrivée à l’aéroport, au logement et à l’intégration linguistique. »

« Ce qu’il faut vendre à l’étranger, c’est la qualité des formations et la spécificité collégiale »
« Pour rehausser le pouvoir d’attraction des formations collégiales, les cégeps du Québec devront adopter des stratégies intégrées, unifiées et collectives plutôt que d’opter pour des interventions individuelles. Il faut cesser de voir le recrutement des étudiants internationaux comme étant uniquement un moyen pour faire face aux baisses d’effectif dans les collèges. En fait, le Conseil invite à revoir les finalités du recrutement des étudiants internationaux.
Ce qu’il faut vendre à l’étranger, c’est la qualité des formations et la spécificité collégiale, pas seulement un projet migratoire. Le Conseil est convaincu que la qualité de la formation dans les cégeps est très bonne, voire excellente. L’expérience de coopération internationale dans les programmes techniques démontre l’unicité des contenus et des  approches pédagogiques privilégiées : l’approche par compétences, la place des stages dans la formation technique, le type de rapports entre les enseignants et sa classe, le rôle de l’État dans la délivrance du diplôme, les mécanismes d’assurance qualité, etc.. Dans ce sens, nous sommes différents du reste de la francophonie et notamment de la France. Nous devons donc promouvoir notre expertise en la matière.»

Qui est le plus en mesure de donner suite aux recommandations du Conseil?
« Tantôt ce sera le ministère de l’Enseignement supérieur en concertation avec les collèges; tantôt, ce seront les collèges conjointement avec le ministère. Le réseau collégial ne doit pas se mettre dans une posture d’attente disant que c’est au ministère d’agir. Pour nous, il importe que les collèges, par la Fédération des Cégeps, par Cégep international, par des regroupements professionnels et pédagogiques, prennent les choses en mains. Ce sont les artisans du réseau collégial qui sont les meilleurs ambassadeurs et les meilleurs promoteurs. C’est pour cette raison que nos recommandations s’adressent tantôt prioritairement au ministère, mais toujours en collaboration avec les collèges, tantôt prioritairement aux collèges, mais conjointement avec le ministère. Cela suppose que les collèges travaillent dans ce dossier en mode réseau, c’est-à-dire en mode collaboratif et non en mode compétitif. Il faut faire le pari que, pour l’ensemble du réseau, le mode de la coopération sera plus payant à moyen et à long terme. Par ailleurs, le conseil n’est pas naïf. Nous savons que la culture institutionnelle est forte par collège, mais il n’est pas certain que ce soit la stratégie la plus payante. Quand nous avons étudié les pratiques des autres pays, telles la France, l’Australie ou la Suède, nous avons noté qu’ils avaient une démarche collective, intégrée et coordonnée qui pouvait se superposer efficacement aux efforts des établissements. »

Un impact important pour les collèges en région et aussi pour tout le Québec
Le président du Conseil supérieur conclut : « Pour les collèges, le recrutement des étudiants internationaux est un enjeu de taille, et ce, non pas uniquement pour les cégeps de région, mais également pour l’ensemble du Québec. Dans un contexte de mondialisation et de pénurie envisagée de ressources humaines qualifiées, la capacité de recruter des étudiants internationaux en nombre et en qualité représente un enjeu de taille pour l’avenir économique du Québec. »

Entrevue réalisée par Alain Lallier, édimestre, Portail du réseau collégial, septembre 2013.

Pour Lire l’avis du Conseil , cliquez ici



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