2014-10-20


           

Entrevue avec monsieur Pierre Masson, enseignant au département de Techniques du génie mécanique et de Technologie de maintenance industrielle du Cégep de Sherbrooke.

Les « moulins du soleil » ont une longue et belle histoire. L’instigateur Pierre Masson enseigne au département de Techniques du génie mécanique et de Technologie de maintenance industrielle du Cégep de Sherbrooke. Il n’a rien négligé pour accroître la motivation et l’engagement de ses étudiants dans des projets d’innovation à portée humanitaire au Sénégal. Ces projets ont pris racine à travers un cheminement réflexif soutenu.

Depuis 2008, monsieur Masson nourrit de nombreux projets de développement. De 2008 à 2012, il participe au projet Epe et Approche par Compétence de l’ACCC, une collaboration du Cégep de Sherbrooke et du Lycée technique industriel et minier de Kédougou pour implanter le programme d’électromécanique au Sénégal. Le Projet, appuyé financièrement par l’Agence canadienne de développement international (ACDI), est géré par l’Association des collèges communautaires du Canada (ACCC). Il participe à la formation des formateurs au niveau mécanique et contribue à élaborer des projets intégrateurs aux fins de formation au Sénégal.

Développer des appareils pour minimiser l’impact de l’utilisation du mercure
En 2010, un des professeurs sénégalais reçoit le mandat de développer des appareils pour minimiser l’impact de l’utilisation du mercure chez les orpailleurs de la région de Kédougou (ils sont plusieurs milliers à dépendre de cette activité pour gagner leur vie) et pour mécaniser le broyage du minerais (réduction de la pénibilité, le minerais est, sinon, broyer manuellement à l’aide d’un pilon). Pierre Masson poursuit alors l’idée d’impliquer ses étudiants du Cégep de Sherbrooke pour développer des prototypes et faire de l’ingénierie simultanée. De 2010 à 2012, un broyeur avec récupération des poussières et des cornues permettant la récupération des vapeurs de mercure, une centrifugeuse à minerais ainsi qu’un tamis à vis inversée sont développés, et un transfert technologique vers le Lycée de Kédougou est effectué pour chacun de ces projets. Deux étudiantes et un étudiant l’ont accompagné lors de ces différentes interventions sous la gouverne du projet EPE de l’ACCC.

Régénérer les contacts et réorienter les projets
Malheureusement, l’année 2012 voit la fin du projet de L’ACCC. Il lui faut donc trouver des alternatives aux projets en lien avec l’orpaillage, qui sont très coûteux à réaliser, et régénérer des contacts avec les intervenants sénégalais, contacts qui s’effritent graduellement. La grève étudiante de 2012 oblige la réorientation du projet vers l’accès à l’eau potable et aux énergies renouvelables. Il obtient de l’appui financier du Secrétariat International de l’Eau par le biais de « L’Effet Papillon »’, et du financement pour aider à la mobilité étudiante par les Offices jeunesse internationaux du Québec (l’OJIQ). Le financement étant incomplet et l’organisation s’avérant insuffisante pour aller au Sénégal, le projet est réorienté vers le Maroc chez les Amazighes (Berbères), où sont implantés à R'Bat dans la vallée des Aït Bougmez, des systèmes de traitement d’eau par UV-C activés par des panneaux solaires. Une première version expérimentale de micro turbine hydraulique utilisant l’eau d’irrigation des champs (inspirée des moulins à farine berbères) est aussi testée. Quatre étudiants participent à cette intervention au Maroc. Le projet de traitement d’eau a reçu un prix lors du concours Pédagogie et environnement au Collège de Rosemont, et l’intervention au Maroc s’est vue décerner le mérite LOJIQ pour le développement durable 2012. Durant l’été 2012, un premier contact avec l’ASBL sénégalo-belge Malem-Auder (http://www.malem-auder.org/spip.php?rubrique67)  ouvre la porte à la réalisation durant l’année scolaire 2012-2013 du premier moulin à mil solaire dans un village de brousse du Sénégal et d’une nouvelle version de traitement d’eau par UV-C. De plus en 2013 ils ont développé une première unité mobile utilisant la technologique de nano filtration pour assurer la réduction de la teneur en fluor et en sel pour les forages d’eau potable dans les petits villages de brousse au Sénégal: http://www.malem-auder.org/igalerie2/?q=album/39-moulin-du-soleil-iminedineCe dernier projet s’est vu mériter le prix national au concours en entrepreneuriat étudiant en juin 2013.

L’ensemble du projet, moulin et traitement d’eau et intervention au Sénégal est en nomination au gala Force Avenir 2013-2014.

Les étudiants de 2013 posent avec leur appareil de traitement d’eau par UV-C, au CNQP de Dakar

Le projet de moulin solaire remis sur la planche à dessin

Le projet de moulin solaire,version plus performante, est alors remis sur la planche à dessin. Il suscite la reprise du système de traitement d’eau par nanofiltration (réduction substantielle des coûts et simplification du modèle). Le projet requiert l’intégration d’étudiants en TGE et en Sciences humaines pour l’intervention au Sénégal et suscite l’ajout d'un nouveau partenaire au Sénégal, soit l’Association franco-sénégalaise du Village  Samaane.

En 2014, Monsieur Masson et son équipe installent donc 3 moulins, un de remplacement pour l’ASBL Malem-Auder à Malem-Hodar dans la banlieue appelée Iminedine, pour remplacer le moulin version 2013. Toujours avec le support de l’ABL Malem-Auder l'équipe installe aussi un moulin dans le village de Medina Niahène à 15 km de Malem-Hodar; finalement un moulin est installé à Popenguine dans le Village Samaane en bord de mer avec le groupement de femmes du campement KërCupaam.

À ce jour 11 étudiants en Techniques de génie mécanique et Technologie de maintenance industrielle ont relevé le défi de concevoir, en première mondiale, des  moulins à mil fonctionnant à l’énergie solaire et destinés à soutenir des familles sénégalaises. Aidés de leur enseignant, les étudiants ont travaillé à toutes les étapes du projet, du dessin de plans jusqu’à la fabrication, à l’implantation et au transfert de connaissances. Ces projets ont contribué à leur développement personnel et technique en plus de les initier à la coopération internationale et au développement durable.

Le Moulin du Soleil un concept utile et combien génial.

Le Moulin du Soleil est un moulin à mil; avec le sorgho (aussi nommé gros mil) et le maïs, le milune des principales céréales cultivées au Sahel. Ces céréales constituent l’apport alimentaire principal pour les gens du Sahel pour la simple et bonne raison que les paysans arrivent à les faire pousser dans leurs champs pendant l’hivernage et la

saison des pluies. Le moulin peut transformer indifféremment ces trois céréales, mais traditionnellement le moulin est appelé moulin à mil parce que c’est la principale céréale pilée ou moulue au Sahel. Le mil est une céréale à très petits grains qui se cultive aussi dans les régions sèches de l’Asie, où se vivent des problématiques similaires à celles vécues au Sahel. Une fois pilé, le mil se transforme en farine. Ce sont plus de 5 kg de farine de mil qui sont nécessaires quotidiennement pour subvenir aux besoins d’une famille au Sahel. Ainsi, le Sénégal est le neuvième plus gros producteur de mil selon la FAO et c’est aussi un des pays où les femmes passent le plus de temps à effectuer cette tâche ardue et répétitive. Piler deux kilogrammes de mil peut prendre plus d’une heure… C’est un travail exigeant réalisé à des températures dépassant  40 degrés Celsius…

Le prototype de moulin peut changer la vie de plusieurs femmes au Sahel.
Au Sénégal les femmes se lèvent très tôt afin de commencer leur travail ardu. Équipées d’un mortier et d’un pilon, les plus jeunes comme les plus âgées se mettent à l’ouvrage, participent à la tâche et pilent le mil d’une façon traditionnelle une bonne partie de la journée. Ce travail difficile doit être fait tous les jours afin de subvenir aux besoins quotidiens de la famille. Ce sont plus de cinq kilogrammes de farine qui sont nécessaires quotidiennement pour chaque famille. Laissons Aminata, une jeune sénégalaise de Malem-Hodar s’exprimer sur l’ampleur de la tâche quotidienne. « Piler le mil constitue une tâche essentielle pour les jeunes filles nées à la campagne, au centre du Sénégal, en plein Sahel. L’an passé, dans un quartier de mon village, j’ai appris qu’un groupe de jeunes étudiants d’un collège au Canada, a fabriqué dans leur atelier et installé près d’ici, à ImineDine, un moulin à mil solaire. Afin d’installer ce moulin, ils ont collaboré avec l’ASBL sénégalo-belge “Malem-Auder”, l’organisme qui a déjà financé la construction de plusieurs écoles et périmètres de maraîchage au village et dans les villages environnants, qui a aussi organisé la prise en charge du moulin, par un groupement de femmes. Il faut comprendre qu’ici, au Sénégal, passer par un groupement de femmes est primordial, car les femmes se tiennent et s’entraident, c’est la tradition. Alors si quelqu’un arrive à faire en sorte que du temps soit libéré, la grande chaîne de solidarité féminine qui prévaut ici fera en sorte que les filles pourront réaliser leurs rêves. Le projet se nomme “’ Les Moulins du Soleil”’. Je trouve le nom du projet assez juste, car, du soleil, nous n’en manquons jamais. C’est tout un message d’espoir de penser qu’ils font cela pour nous. J’ai souvent l’impression que notre situation laisse les gens indifférents ou sans idées pour nous aider. Peut-être que c’est seulement parce que les gens ne savent pas ce que nous vivons. Mais je peux dire qu’eux, leur projet est génial, parce qu’ils sont venus voir comment nous vivons et aussi parce que le moulin a été remis aux membres du groupement de femmes de Malem-Hodar. C’est elles qui gèrent les bénéfices. Cela leur permet de financer de petits projets d’économie sociale, comme acheter la clôture nécessaire pour faire un espace de maraîchage, ce qui va bien sûr occuper une partie du temps libéré, mais qui permettra aussi d’améliorer la diète alimentaire du quartier. Étant donné que le moulin fonctionne avec l’énergie du soleil, il ne pollue pas et il n’y a pas d’argent qui quitte le village pour payer le pétrole qui vient d’ailleurs. Tout l’argent donné en échange de la mouture des céréales, reste au village et est réinvesti dans le village ».

Pour l’année 2014-2015 Pierre Masson aimerait que le concept des THoFS se concrétise et soit reconnu.
 

Les membres fondateurs des THoFS en 2013-2014
De gauche à droite : Sébastien Busseau, Alexandre Mailloux et Maxime Plante, en présence de leur enseignant en Technologie de maintenance industrielle, Pierre Masson, avec leur innovation présentée sous le nom de Moulin du soleil..

En savoir plus.

Les THofS, ce ne sont pas des gros bras.

Ce sont Les Techniciens Hors Frontières Solidaires (THoFS) des étudiants finissants du CÉGEP du Sherbrooke en provenance de divers programmes techniques et généraux, qui, soucieux de répondre à un réel besoin, veulent participer à un projet de coopération et de solidarité internationale. Les THoFS proposent à tous de travailler sur des projets tels que les moulins du soleil. Une partie du volet social de leur action, ici au Québec, c’est qu’ils ont l’ambition de sensibiliser le plus de gens, d’organismes et d’entreprises possible pour les aider dans leur cause. Les THoFS entendent les convaincre de s’engager avec eux dans un projet de solidarité internationale. Côté technique, ils visent l’optimisation du modèle de moulin, dans le but d’améliorer le rendement, de réduire les coûts de fabrication et d’offrir une assistance technique à distance. Ce dernier point, en plus de constituer une avancée notable au niveau technologique, permettra plusieurs effets secondaires intéressants :

  • Superviser à distance sans avoir à intervenir sur place physiquement, afin de conseiller et de surveiller le fonctionnement sans les dépenses de temps et de carburant nécessaires au déplacement.
  • Pérenniser le projet en permettant de mesurer en temps réel, au Québec, avec l’aide de simples capteurs, si les moulins à mil fonctionnent et s’ils ont besoin d’une quelconque maintenance ou ajustement.
  • Encourager la multiplication du projet en prouvant la rentabilité de l’installation et en assurant la multiplication des moulins. Si le moulin fonctionne quotidiennement en générant suffisamment de bénéfices pour permettre un autofinancement, il sera multiplié et assurera ses bienfaits à une plus large part de la population du Sahel.
  • Assurer le suivi diagnostic en cas de bris afin d’assurer les améliorations nécessaires aux éditions ultérieures des moulins.

En résumé, le dynamisme du groupement des THoFS et des enseignants qui les encadrent fait en sorte que des étudiantes et étudiants du cégep de Sherbrooke inscrits dans des programmes connexes veulent maintenant se joindre au projet. L’intégration de programmes techniques de génie électrique, de technique informatique et de sciences humaines permet de faire une intervention plus complète et d’ouvrir des horizons aux étudiants qui participent à ces projets. Avec la participation d’étudiants de sciences humaines, l’an dernier Pierre Masson a dénoté une nette différence dans la prise de conscience par ses étudiants de Technique de maintenance industrielle de l’impact social des interventions menées au Sénégal.Visionner un témoignage d’étudiant.

Ceci promet de belles occasions d’apprentissage pour l’année 2014-2015. En effet un nouveau rendez-vous en équipe élargie est prévu au Sénégal le printemps prochain..   Les ambitions des THoFS sont claires : continuer et renforcer le projet. Impliquer encore plus de disciplines tels les gens de graphisme, de biotechnologie et d’administration du Cégep. Le groupe aimerait tenter un premier transfert technologique pouvant conduire à la réalisation sur place, au Sénégal, d’un premier moulin du soleil par l’entremise du Lycée Technique de Diofior, dont le directeur est un ancien prof de Kédougou avec qui il a des affinités. Il entend continuer la collaboration avec Malem-Auder dans un village qui expérimente les écoles NAATAL dans le but d’y intégrer un moulin à mil solaire qui serait utilisé par les élèves et qui pourrait fournir un petit revenu à l’école;  enfin, le groupe voudrait travailler avec l’organisme TOSTAN qui œuvre dans la région de Popenguine et qui s’est montré intéressé par le moulin.

"Pour maximiser notre impact, il est essentiel de s’associer à des organismes et des individus qui œuvrent  localement pour la dignité humaine, la scolarisation et la répartition équitable des revenus dans les communautés démunies du Sénégal, précise Pierre Masson avec beaucoup de conviction.« Le projet dépasse largement ces quelques lignes et photos, le vivre suscite des moments à peu près indescriptibles. En gros il ne s’agit nullement d’un apitoiement sur le sort des Sénégalais mais bien, pour les participants, d'une sérieuse remise en question sur leur façon de voir, de vivre et de partager. »

Entrevue réalisée par Mme Marie Lacoursière, édimestre pour le Portail du réseau collégial